Antò fils de Pop, 2011
À propos des prix de mise en marché, en Corse, de certains produits tels que la charcuterie, le vin ou même les couteaux, tu t’inquiétais de leur propension à se situer dans la gamme des produits de luxe, ce qui à ton avis les conduit ipso facto à une sorte de gentrification en ne les rendant accessibles qu’à la tranche la plus élevée des revenus. Je voudrais revenir avec toi sur deux notions qu’il nous faut d’abord éclaircir, celles de luxe et de juste prix.
Le juste prix
Le juste prix, nous l’avons longtemps évoqué, recherché, documenté, et même pratiqué - autant que faire se peut - à l’époque de la Corsicada, et j’en ai gardé un souvenir très vif qui m’a fait réagir au mot de gentrification. C’est en effet le reproche que nous faisaient des gens offusqués de voir, par exemple, à quel prix la coopérative vendait une simple fattoghja [1] de jonc, certes finement tressée, mais qu’ils ne considéraient que comme une sorte d’emballage sans valeur qu’ils oubliaient souvent distraitement de rendre au berger.
Or cet objet, qui demande beaucoup de savoir-faire et de compétence pour être fonctionnel, à tout bien considérer est un véritable objet d’art artisanal. Et en l’évaluant alors sous cet angle nouveau, même après avoir estimé que compétence et savoir-faire étaient des faits acquis, il restait à mesurer le temps passé à la cueillette du jonc, à la surveillance attentive de son séchage, et enfin à son tressage. Nous comptabilisions ainsi un total d’heures qui, multipliées par le salaire moyen horaire, donnaient une idée du juste prix. Et c’est à ce prix que la Corsicada payait le travail du vannier, sans aucune considération sur l’éventuelle « vendabilité » du rapport objet/prix.
Nous avions à l’époque cherché appui chez Aristote, qui dit que le juste prix doit permettre aux communautés humaines de vivre. Et au premier chef, pensions-nous, à celui qui fabrique, à l’homo faber d’Hannah Arendt.
Or cet objet, qui demande beaucoup de savoir-faire et de compétence pour être fonctionnel, à tout bien considérer est un véritable objet d’art artisanal. Et en l’évaluant alors sous cet angle nouveau, même après avoir estimé que compétence et savoir-faire étaient des faits acquis, il restait à mesurer le temps passé à la cueillette du jonc, à la surveillance attentive de son séchage, et enfin à son tressage. Nous comptabilisions ainsi un total d’heures qui, multipliées par le salaire moyen horaire, donnaient une idée du juste prix. Et c’est à ce prix que la Corsicada payait le travail du vannier, sans aucune considération sur l’éventuelle « vendabilité » du rapport objet/prix.
Nous avions à l’époque cherché appui chez Aristote, qui dit que le juste prix doit permettre aux communautés humaines de vivre. Et au premier chef, pensions-nous, à celui qui fabrique, à l’homo faber d’Hannah Arendt.
[1] Casgiaghja.
Vous avez dit luxe ?
Quant au luxe, il ne t’échappera pas qu’il se situe aujourd’hui exclusivement dans le domaine statistique de l’industrie et non pas de l’artisanat, à la différence de la fattoghja citée plus haut, comme de la charcuterie, du vin ou de la coutellerie.
Le luxe, pour la société dans laquelle nous vivons actuellement, repose sur trois éléments. Le premier par ordre d’importance est la notoriété de la marque, le second le prix et le dernier la qualité. À aucun moment il n’a pour objectif de satisfaire un besoin essentiel, même s’il faut admettre que l’ostentation fait partie des pulsions qui conduisent parfois nos comportements en société.
Tu conviendras avec moi que, si les entreprises du luxe réalisent de magnifiques résultats économiques, il n’en va pas de même pour les petites mains qui en assurent à la base la production. De plus, il y a un abîme entre la valeur d’usage et le juste prix, sans parler du facteur temps car la notion de luxe va de pair avec la notion de mode, c’est-à-dire avec une obsolescence des productions due non pas à des critères objectifs d’usure naturelle mais à des décisions marketing de renouvellement du marché. Et comment oublier à ce propos que le slogan du Bauhaus était « Les besoins du peuple, pas le besoin du luxe » ?
Le luxe, pour la société dans laquelle nous vivons actuellement, repose sur trois éléments. Le premier par ordre d’importance est la notoriété de la marque, le second le prix et le dernier la qualité. À aucun moment il n’a pour objectif de satisfaire un besoin essentiel, même s’il faut admettre que l’ostentation fait partie des pulsions qui conduisent parfois nos comportements en société.
Tu conviendras avec moi que, si les entreprises du luxe réalisent de magnifiques résultats économiques, il n’en va pas de même pour les petites mains qui en assurent à la base la production. De plus, il y a un abîme entre la valeur d’usage et le juste prix, sans parler du facteur temps car la notion de luxe va de pair avec la notion de mode, c’est-à-dire avec une obsolescence des productions due non pas à des critères objectifs d’usure naturelle mais à des décisions marketing de renouvellement du marché. Et comment oublier à ce propos que le slogan du Bauhaus était « Les besoins du peuple, pas le besoin du luxe » ?
La question de la mise en marché
Pour en revenir à l’évaluation du juste prix, il est clair qu’au-delà et à la suite du processus de fabrication, il faut aussi que tu considères que l’accès au marché n’est pas souvent dans les possibilités du producteur, qui doit alors se tourner vers un circuit de vente. Celui-ci peut très bien, comme c’est le cas dans le domaine de l’industrie du luxe, être amené à pratiquer des marges spéculatives qui, en augmentant le prix de vente, possèdent la double la vertu d’amplifier et la notion de luxe et les bénéfices des entreprises. Ceci en contrepartie, il faut le reconnaître, de gros investissements en matière de communication, de locaux et de personnel de présentation. Tandis que les productions artisanales chercheront plus volontiers soit la vente directe, soit des circuits courts de type coopératifs qui permettent de ne pas trop augmenter le coût final tout en rémunérant honorablement ceux qui les mettent en œuvre, comme ceux qui produisent. Notre bible à l’époque était La doctrine coopérative [1] et nos modèles « Les équitables pionniers de Rochdale ».
Je conviens avec toi que la différence d’appréciation de ces deux stratégies de mise en marché procure paradoxalement, dans l’opinion publique, l’impression que si le produit de luxe mérite son nom et sa notoriété, il mérite donc aussi son prix élevé même s’il est inaccessible au commun des mortels. Tandis qu’une production artisanale, indépendamment de l’appréciation qualitative, sera toujours considérée trop chère parce qu’elle entre en choc concurrentiel avec un produit de qualité inférieure portant le même nom, mais fabriqué en série par l’industrie. Le bas peuple est-il donc condamné à la médiocrité ?
Je t’accorde que si nous n’avons le choix, pour ce qui est de la Corse, qu’entre la paupérisation des producteurs qui rends les produits de qualité accessibles au plus grand nombre, ou une rémunération décente qui les réserve à la gentry, je ne vois pas l’intérêt de continuer à poursuivre la démarche de reconnaissance qui fait de l’île la championne des AOP, AOC et autres IGP. Car en effet il a quelque chose d’indécent à mettre sous le nez de ceux qui n’y ont pas accès les délicieuses odeurs de la qualité, dans quelque domaine que cela soit.
C’est pourquoi je rêve – mais qu’est-ce qui empêche que ce soit réalité ? – oui, je rêve d’une économie qui permettrait tout à la fois aux producteurs de bien vivre de leur travail, et à une clientèle de masse de pouvoir accéder à la qualité de leurs produits. Il faudra pour cela deux choses simples : raccourcir les circuits en limitant les intermédiaires, et surtout faire en sorte que les inégalités soient réduites, alors qu’elles ne cessent d’augmenter.
Car ce sont les inégalités qui créent la gentrification et non pas la juste rémunération du travail. Il s’agit donc, en fait, de gentrifier les producteurs et le public dans un seul mouvement de gentrificazione felice.
Je conviens avec toi que la différence d’appréciation de ces deux stratégies de mise en marché procure paradoxalement, dans l’opinion publique, l’impression que si le produit de luxe mérite son nom et sa notoriété, il mérite donc aussi son prix élevé même s’il est inaccessible au commun des mortels. Tandis qu’une production artisanale, indépendamment de l’appréciation qualitative, sera toujours considérée trop chère parce qu’elle entre en choc concurrentiel avec un produit de qualité inférieure portant le même nom, mais fabriqué en série par l’industrie. Le bas peuple est-il donc condamné à la médiocrité ?
Je t’accorde que si nous n’avons le choix, pour ce qui est de la Corse, qu’entre la paupérisation des producteurs qui rends les produits de qualité accessibles au plus grand nombre, ou une rémunération décente qui les réserve à la gentry, je ne vois pas l’intérêt de continuer à poursuivre la démarche de reconnaissance qui fait de l’île la championne des AOP, AOC et autres IGP. Car en effet il a quelque chose d’indécent à mettre sous le nez de ceux qui n’y ont pas accès les délicieuses odeurs de la qualité, dans quelque domaine que cela soit.
C’est pourquoi je rêve – mais qu’est-ce qui empêche que ce soit réalité ? – oui, je rêve d’une économie qui permettrait tout à la fois aux producteurs de bien vivre de leur travail, et à une clientèle de masse de pouvoir accéder à la qualité de leurs produits. Il faudra pour cela deux choses simples : raccourcir les circuits en limitant les intermédiaires, et surtout faire en sorte que les inégalités soient réduites, alors qu’elles ne cessent d’augmenter.
Car ce sont les inégalités qui créent la gentrification et non pas la juste rémunération du travail. Il s’agit donc, en fait, de gentrifier les producteurs et le public dans un seul mouvement de gentrificazione felice.
[1] Paul Lambert, Editeur Les propagateurs de la coopération, Bruxelles, 1959.
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Cette peinture est signée Antò fils de Pop. Ces oeuvres sont à découvrir là https://www.antofdp.com/