Détail peinture de Jeanne Vandoolaeghe
L’histoire de l’agriculture corse est à l’image de sa relation avec la France : compliquée, mal expliquée, contre–productive, parfois incohérente et très souvent conflictuelle. Au cours de ce dernier siècle qui va des prémices de la Première guerre mondiale à ce premier quart de XXI° siècle, on distingue trois grandes périodes qui ont marqué l’agriculture insulaire. Elles ont toutes commencé ou fini par des ruptures, des crises ou des conflits qui ont impacté durablement la situation politique de l’île et lourdement contribué au ralentissement de son développement.
Première rupture
La première rupture que l’on peut qualifier de générationnelle couvre les années 1913-1970. Les deux guerres mondiales et son corollaire l’exode rural, l’émigration continentale et coloniale ont considérablement affaibli le tissu démographique agricole et détourné les jeunes corses de leur terre et de leur culture agro-pastorale.
Pour les nouvelles générations de cette époque, l’avenir ne pouvait s’entrevoir qu’en s’expatriant sur le continent pour occuper une place dans la fonction publique. C’est durant cette période que la démographie corse est la plus basse de son histoire (165 000 habitants).
Dans les années 1960, l’agriculture française est en pleine mutation. Elle se modernise sous l’impulsion de deux hommes : Charles de Gaulle et Edgar Pisani. Leurs ambitions européennes les poussent à construire une politique agricole industrielle et spécialisée.
C’est l’époque des grandes lois agricoles de 1960 et 1962. L’organisation des productions en « filières ». Leur structuration, pyramidale et cloisonnée de façon à créer des outils institutionnels opérationnels (offices du lait, de la viande, de la biodiversité, INAO …) qui favoriseront l’essor des productions agroalimentaires.
C’est enfin l’instauration de la politique dite des structures, qui institutionnalise la cogestion entre l’Etat et les deux grandes centrales syndicales que sont la FNSEA et le CNJA. À noter que 70 ans plus tard, l’agriculture française demeure le seul secteur de l’économie à être cogéré par l’Etat et les représentants de la profession agricole (Organisations Professionnelles Agricoles – CNJA, FNSEA, CR, Confédération Paysanne - Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture ).
La Corse n’échappe pas à cette volonté de modernisation, de spécialisation et d’organisation. Le gouvernement français crée une société d’économie mixte chargée de la mise en valeur de la corse, c’est la SOMIVAC et un programme d’action régionale spécifique. Cette société d’économie mixte concentre principalement son action sur la côte orientale de l’île de manière à développer une agriculture spécialisée (monoculture de la vigne) intensive et productiviste.
Cette période de grand changement correspond à l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie. Ces derniers récupèrent la plupart des terres mises en valeur et bénéficient des largesses de « l’Etat-providence ». Le renouveau économique débouche très vite sur les premiers scandales financiers et sur l’émergence d’une revendication politique régionaliste. Ce sont les évènements d’Aleria.
Pour les nouvelles générations de cette époque, l’avenir ne pouvait s’entrevoir qu’en s’expatriant sur le continent pour occuper une place dans la fonction publique. C’est durant cette période que la démographie corse est la plus basse de son histoire (165 000 habitants).
Dans les années 1960, l’agriculture française est en pleine mutation. Elle se modernise sous l’impulsion de deux hommes : Charles de Gaulle et Edgar Pisani. Leurs ambitions européennes les poussent à construire une politique agricole industrielle et spécialisée.
C’est l’époque des grandes lois agricoles de 1960 et 1962. L’organisation des productions en « filières ». Leur structuration, pyramidale et cloisonnée de façon à créer des outils institutionnels opérationnels (offices du lait, de la viande, de la biodiversité, INAO …) qui favoriseront l’essor des productions agroalimentaires.
C’est enfin l’instauration de la politique dite des structures, qui institutionnalise la cogestion entre l’Etat et les deux grandes centrales syndicales que sont la FNSEA et le CNJA. À noter que 70 ans plus tard, l’agriculture française demeure le seul secteur de l’économie à être cogéré par l’Etat et les représentants de la profession agricole (Organisations Professionnelles Agricoles – CNJA, FNSEA, CR, Confédération Paysanne - Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture ).
La Corse n’échappe pas à cette volonté de modernisation, de spécialisation et d’organisation. Le gouvernement français crée une société d’économie mixte chargée de la mise en valeur de la corse, c’est la SOMIVAC et un programme d’action régionale spécifique. Cette société d’économie mixte concentre principalement son action sur la côte orientale de l’île de manière à développer une agriculture spécialisée (monoculture de la vigne) intensive et productiviste.
Cette période de grand changement correspond à l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie. Ces derniers récupèrent la plupart des terres mises en valeur et bénéficient des largesses de « l’Etat-providence ». Le renouveau économique débouche très vite sur les premiers scandales financiers et sur l’émergence d’une revendication politique régionaliste. Ce sont les évènements d’Aleria.
Deuxième rupture
C’est également la deuxième rupture que l’on peut qualifier d’économique pour l’agriculture insulaire et de politique pour les partisans de l’autonomie régionale.
Dans les années 1980, une prise de conscience identitaire forte favorise le retour à la terre de néo-ruraux en quête d’idéal et de solutions économiques alternatives. C’est ce que l’on appelle « u Riacquistu ».
À cette époque les projets d’installation sont nombreux (on en dénombre en moyenne plus de 100/an sur toute la région). Ils concernent l’ensemble des filières traditionnelles (élevages porcins, ovins-caprins, bovins allaitants) mais également la jeune viticulture issue de deux nouveaux groupements professionnels qui, chacun à leur niveau, ont contribué à orienter très favorablement la recomposition de cette filière (Uva Corsa, CRVI) ainsi que sa réussite économique. On s’oriente délibérément vers une agriculture de qualité qui concilie le terroir et l’authenticité des produits. Le concept d’économie identitaire est en train de naître….
Ce nouveau processus vertueux semble avoir retenu les errements du passé. L’installation est vécue tout à la fois comme une démarche économique mais également comme un acte militant.
Les projets sont ambitieux et les moyens financiers pas toujours au niveau qu’il faudrait. L’économie agricole se modernise, s’organise et se structure autour de deux bailleurs de fonds principaux : l’ODARC et la Caisse Régionale du Crédit Agricole.
En février 1998, l’assassinat du préfet Erignac place une nouvelle fois l’agriculture corse au centre d’une tourmente politico-financière sans précédent. Le principal partenaire financier du monde agricole (CRCA) est suspecté de détournements de fonds publics et d’escroquerie. Le Crédit agricole est épinglé par l’inspection générale des finances, mis en examen et placé sous tutelle. Il stoppe sa relation bancaire avec l’agriculture. La modernisation de l’économie agricole s’interrompt pour plusieurs années.
Dans les années 1980, une prise de conscience identitaire forte favorise le retour à la terre de néo-ruraux en quête d’idéal et de solutions économiques alternatives. C’est ce que l’on appelle « u Riacquistu ».
À cette époque les projets d’installation sont nombreux (on en dénombre en moyenne plus de 100/an sur toute la région). Ils concernent l’ensemble des filières traditionnelles (élevages porcins, ovins-caprins, bovins allaitants) mais également la jeune viticulture issue de deux nouveaux groupements professionnels qui, chacun à leur niveau, ont contribué à orienter très favorablement la recomposition de cette filière (Uva Corsa, CRVI) ainsi que sa réussite économique. On s’oriente délibérément vers une agriculture de qualité qui concilie le terroir et l’authenticité des produits. Le concept d’économie identitaire est en train de naître….
Ce nouveau processus vertueux semble avoir retenu les errements du passé. L’installation est vécue tout à la fois comme une démarche économique mais également comme un acte militant.
Les projets sont ambitieux et les moyens financiers pas toujours au niveau qu’il faudrait. L’économie agricole se modernise, s’organise et se structure autour de deux bailleurs de fonds principaux : l’ODARC et la Caisse Régionale du Crédit Agricole.
En février 1998, l’assassinat du préfet Erignac place une nouvelle fois l’agriculture corse au centre d’une tourmente politico-financière sans précédent. Le principal partenaire financier du monde agricole (CRCA) est suspecté de détournements de fonds publics et d’escroquerie. Le Crédit agricole est épinglé par l’inspection générale des finances, mis en examen et placé sous tutelle. Il stoppe sa relation bancaire avec l’agriculture. La modernisation de l’économie agricole s’interrompt pour plusieurs années.
Troisième rupture
C’est la troisième rupture, elle est financière et durera pratiquement 20 ans.
Aujourd’hui l’agriculture Corse présente une configuration bimodale qui traduit deux manières très différentes de concevoir son développement et d’exprimer sa vision de l’agriculture.
Le premier modèle est représentatif d’une agriculture moderne qui a délibérément emprunté le chemin de l’ordre marchand et conjugue ses objectifs de réussite à des contraintes externes / internes voisines de celles de n’importe quel type d’entreprise contemporaine : organisation rationnelle des offres de production, identification et segmentation des marchés de destination, singularité et différenciation des produits (tant en qualité qu’en traçabilité), maitrise des coûts, optimisation de la rentabilité des écosystèmes par les indispensables recherches d’économies d’échelles.
Ces filières sont exclusivement végétales (viticulture, agrumiculture, fruits d’été, maraichage, …). Elles sont compétitives. Très bien organisées (amont/aval). Elles ont des taux de croissance annuelle compris entre 2 et 5%. Elles ont su multiplier par quatre leur volume d’affaires (65 M€ en 1980 – 247.5 M€ en 2022) au cours des 40 dernières années au point de représenter à elles seules plus de 80 % du chiffre d’affaires consolidé de l’agriculture insulaire.
Pour ces filières, le pari des années 80 est en passe d’être gagné sauf à connaitre des retournements de tendances en termes de marché, d’accidents climatiques, de crises sanitaires inédites ou de menaces existentielles improbables mais néanmoins possibles.
Le second modèle incarne l’agriculture dite traditionnelle. Il est principalement orienté sur des systèmes d’élevage extensif qui rappellent l’agropastoralisme que l’on pouvait encore observer au mitan des années 50 (parcours pastoraux et transhumance estivale).
Aujourd’hui ce modèle a totalement été hybridé, notamment par les modes d’alimentation qui se font essentiellement par des apports de concentrés alimentaires, de céréales, de fourrages importés des régions céréalières du sud de la France. Le système agropastoral ancestral utilisant les ressources fourragères locales issues des espaces naturels et destiné à l’alimentation des troupeaux est remisé au rang des accessoires.
L’espace foncier agricole et pastoral est doublement bloqué : d’une part, par l’emprise urbanistique sur les zones littorales et périurbaines (la tâche urbaine a été multipliée par 2.2 en 35 ans et l’artificialisation des terres arables [1] a représenté plus de 2450 ha au cours des dix dernières années). D’autre part, par les agriculteurs eux-mêmes qui exploitent au mieux de leurs intérêts le système des déclarations de surfaces indispensables à l’obtention des primes versées par la commission européenne dans le cadre de sa Politique Agricole Commune (en 2020, 250000 ha [2] ont été déclarés pour un montant d’aides publiques avoisinant les 55 millions d’euros).
Cette agriculture traditionnelle n’est pas parvenue à se structurer, à s’organiser, à s’émanciper de son passé. Elle s’est repliée sur elle-même. N’a pas su se former, acquérir les bonnes compétences, se doter des bons outils. Elle a géré le quotidien comme on gère une existence au sein d’un ordre établi. Mais cet ordre n’était ni établi, ni sécurisé et encore moins compatible avec les contraintes physiques, matérielles, humaines qui caractérisaient son possible développement.
Aujourd’hui l’agriculture Corse présente une configuration bimodale qui traduit deux manières très différentes de concevoir son développement et d’exprimer sa vision de l’agriculture.
Le premier modèle est représentatif d’une agriculture moderne qui a délibérément emprunté le chemin de l’ordre marchand et conjugue ses objectifs de réussite à des contraintes externes / internes voisines de celles de n’importe quel type d’entreprise contemporaine : organisation rationnelle des offres de production, identification et segmentation des marchés de destination, singularité et différenciation des produits (tant en qualité qu’en traçabilité), maitrise des coûts, optimisation de la rentabilité des écosystèmes par les indispensables recherches d’économies d’échelles.
Ces filières sont exclusivement végétales (viticulture, agrumiculture, fruits d’été, maraichage, …). Elles sont compétitives. Très bien organisées (amont/aval). Elles ont des taux de croissance annuelle compris entre 2 et 5%. Elles ont su multiplier par quatre leur volume d’affaires (65 M€ en 1980 – 247.5 M€ en 2022) au cours des 40 dernières années au point de représenter à elles seules plus de 80 % du chiffre d’affaires consolidé de l’agriculture insulaire.
Pour ces filières, le pari des années 80 est en passe d’être gagné sauf à connaitre des retournements de tendances en termes de marché, d’accidents climatiques, de crises sanitaires inédites ou de menaces existentielles improbables mais néanmoins possibles.
Le second modèle incarne l’agriculture dite traditionnelle. Il est principalement orienté sur des systèmes d’élevage extensif qui rappellent l’agropastoralisme que l’on pouvait encore observer au mitan des années 50 (parcours pastoraux et transhumance estivale).
Aujourd’hui ce modèle a totalement été hybridé, notamment par les modes d’alimentation qui se font essentiellement par des apports de concentrés alimentaires, de céréales, de fourrages importés des régions céréalières du sud de la France. Le système agropastoral ancestral utilisant les ressources fourragères locales issues des espaces naturels et destiné à l’alimentation des troupeaux est remisé au rang des accessoires.
L’espace foncier agricole et pastoral est doublement bloqué : d’une part, par l’emprise urbanistique sur les zones littorales et périurbaines (la tâche urbaine a été multipliée par 2.2 en 35 ans et l’artificialisation des terres arables [1] a représenté plus de 2450 ha au cours des dix dernières années). D’autre part, par les agriculteurs eux-mêmes qui exploitent au mieux de leurs intérêts le système des déclarations de surfaces indispensables à l’obtention des primes versées par la commission européenne dans le cadre de sa Politique Agricole Commune (en 2020, 250000 ha [2] ont été déclarés pour un montant d’aides publiques avoisinant les 55 millions d’euros).
Cette agriculture traditionnelle n’est pas parvenue à se structurer, à s’organiser, à s’émanciper de son passé. Elle s’est repliée sur elle-même. N’a pas su se former, acquérir les bonnes compétences, se doter des bons outils. Elle a géré le quotidien comme on gère une existence au sein d’un ordre établi. Mais cet ordre n’était ni établi, ni sécurisé et encore moins compatible avec les contraintes physiques, matérielles, humaines qui caractérisaient son possible développement.
[1] Observatoire du Développement Durable de la Corse (22 communes ont artificialisé entre 1% et 3% de leurs terres arables au cours des 10 dernières années).
[2] Le PADDUC a sanctuarisé 110000 ha d’espaces stratégiques agricoles.
Aujourd’hui
En voulant copier sans comprendre, les dirigeants agricoles ont reproduit des modèles d’élevage inadaptés, contre-performants et totalement addicts aux aides publiques. L’élevage corse a sombré progressivement mais durablement dans l’individualisme, la division, l’attentisme.
En 40 ans les éleveurs corses ont vu leurs effectifs divisés par 2.3. Les cheptels ovins, caprins, bovins ont enregistré les mêmes taux de déprise avec des oscillations erratiques selon les montants d’aides versés par l’Etat et la Commission Européenne.
Le chiffre d’affaires consolidé de l’élevage en Corse était d’environ 55 M€ en 1980. Il est aujourd’hui de 58.7 M€. En revanche, on dénombrait en 1980, 5000 éleveurs qui généraient environ 45% du PIB agricole. En 2022 ils sont 1800 pour un chiffre d’affaires global qui représente moins de 20% du PIB agricole. Les volumes de production par filière subissent invariablement le même recul avec une chute de matières premières produites (lait, viande) comprise entre 45% et 60%.
Ces résultats sont pour le moins très inquiétants. Ils renvoient aux situations économiques, financières mais aussi sociales et humaines parfois très problématiques à résoudre.
Si les responsabilités ne sont plus à rechercher, les causes profondes du chaos doivent être impérativement étudiées, analysées, objectivées. Certes il y a les difficultés inhérentes à la vie dans le rural profond, la disponibilité et le temps de travail nécessaire pour gérer quotidiennement des troupeaux de brebis et de chèvres, la bien trop faible rémunération pour le travail effectué, les épisodes de crises sanitaires répétitifs et mortifères, enfin la lourdeur de l’investissement à devoir assurer sans réels partenaires financiers.
Mais au-delà de ce narratif compatissant, il y a la dure réalité des faits qui ont conduit à cette situation : l’absence de vision et d’anticipation des décideurs locaux et nationaux, la suradministration des procédures et des normes, le manque avéré d’exigence dans le domaine de la formation initiale et continue, l’absence d’accompagnement technique pérenne et performant, la renonciation individuelle et collective à la défense des biens communs que sont la terre, l’eau, la nature, la biodiversité, le patrimoine culturel, la politique court-termiste faite d’opportunisme et d’intérêt individuel exacerbé.
Aujourd’hui, après 40 ans d’errements, de réussites, d’échecs, de renoncements, de bifurcations il faut admettre les erreurs, les comprendre et surtout les corriger. Il faut revoir le logiciel et adapter les algorithmes de l’intelligence artificielle générative aux réalités du nouveau monde. Le modèle néo-libéral offre encore pour quelques années des perspectives de croissance. Profitons-en !
Les systèmes d’élevage constituent toujours un pan essentiel et majeur de la politique agricole, qu’elle soit communautaire, nationale ou régionale. Leurs futurs nécessitent que l’on revoie fondamentalement et tous ensemble leurs réelles potentialités de développement. Que l’on réinitialise le disque dur de leur programme d’action.
Chaque filière à des problématiques spécifiques mais toutes ont des sujets communs : l’accès au foncier, l’alimentation, la gestion de l’eau, la technicité, la régulation des prix, la reprise des exploitations agricoles. Les futures menaces que représentent pour elles : les chocs climatiques, la dégradation des milieux, les crises sanitaires, les épizooties animales, les maladies vectorielles ou à transmission directe, les risques d’incendies, nous imposent collectivement d’agir vite et maintenant. S’il y a des incertitudes, la seule manière de s’en affranchir consiste à penser les scénarios du moyen ou long terme, de les imaginer, de les anticiper pour mieux les maitriser ?
Les pistes d’avenir en faveur d’un agropastoralisme corse résilient et performatif constitueront la seconde partie de cet article, dédié aux solutions, aux orientations stratégiques et à l’espoir que nous « rendions à l’avenir ce qu’on lui a pris [1] ».
En 40 ans les éleveurs corses ont vu leurs effectifs divisés par 2.3. Les cheptels ovins, caprins, bovins ont enregistré les mêmes taux de déprise avec des oscillations erratiques selon les montants d’aides versés par l’Etat et la Commission Européenne.
Le chiffre d’affaires consolidé de l’élevage en Corse était d’environ 55 M€ en 1980. Il est aujourd’hui de 58.7 M€. En revanche, on dénombrait en 1980, 5000 éleveurs qui généraient environ 45% du PIB agricole. En 2022 ils sont 1800 pour un chiffre d’affaires global qui représente moins de 20% du PIB agricole. Les volumes de production par filière subissent invariablement le même recul avec une chute de matières premières produites (lait, viande) comprise entre 45% et 60%.
Ces résultats sont pour le moins très inquiétants. Ils renvoient aux situations économiques, financières mais aussi sociales et humaines parfois très problématiques à résoudre.
Si les responsabilités ne sont plus à rechercher, les causes profondes du chaos doivent être impérativement étudiées, analysées, objectivées. Certes il y a les difficultés inhérentes à la vie dans le rural profond, la disponibilité et le temps de travail nécessaire pour gérer quotidiennement des troupeaux de brebis et de chèvres, la bien trop faible rémunération pour le travail effectué, les épisodes de crises sanitaires répétitifs et mortifères, enfin la lourdeur de l’investissement à devoir assurer sans réels partenaires financiers.
Mais au-delà de ce narratif compatissant, il y a la dure réalité des faits qui ont conduit à cette situation : l’absence de vision et d’anticipation des décideurs locaux et nationaux, la suradministration des procédures et des normes, le manque avéré d’exigence dans le domaine de la formation initiale et continue, l’absence d’accompagnement technique pérenne et performant, la renonciation individuelle et collective à la défense des biens communs que sont la terre, l’eau, la nature, la biodiversité, le patrimoine culturel, la politique court-termiste faite d’opportunisme et d’intérêt individuel exacerbé.
Aujourd’hui, après 40 ans d’errements, de réussites, d’échecs, de renoncements, de bifurcations il faut admettre les erreurs, les comprendre et surtout les corriger. Il faut revoir le logiciel et adapter les algorithmes de l’intelligence artificielle générative aux réalités du nouveau monde. Le modèle néo-libéral offre encore pour quelques années des perspectives de croissance. Profitons-en !
Les systèmes d’élevage constituent toujours un pan essentiel et majeur de la politique agricole, qu’elle soit communautaire, nationale ou régionale. Leurs futurs nécessitent que l’on revoie fondamentalement et tous ensemble leurs réelles potentialités de développement. Que l’on réinitialise le disque dur de leur programme d’action.
Chaque filière à des problématiques spécifiques mais toutes ont des sujets communs : l’accès au foncier, l’alimentation, la gestion de l’eau, la technicité, la régulation des prix, la reprise des exploitations agricoles. Les futures menaces que représentent pour elles : les chocs climatiques, la dégradation des milieux, les crises sanitaires, les épizooties animales, les maladies vectorielles ou à transmission directe, les risques d’incendies, nous imposent collectivement d’agir vite et maintenant. S’il y a des incertitudes, la seule manière de s’en affranchir consiste à penser les scénarios du moyen ou long terme, de les imaginer, de les anticiper pour mieux les maitriser ?
Les pistes d’avenir en faveur d’un agropastoralisme corse résilient et performatif constitueront la seconde partie de cet article, dédié aux solutions, aux orientations stratégiques et à l’espoir que nous « rendions à l’avenir ce qu’on lui a pris [1] ».
Pour en savoir plus sur l'illustration
L'image est un détail d'une peinture à l'huile sous verre réalisée par Jeanne Vandoolaeghe qui s'intitule " David et le cochon écorché",
40 x50cm, Rutali, 2023, clin d'oeil aux écorchés de Rembrandt.
40 x50cm, Rutali, 2023, clin d'oeil aux écorchés de Rembrandt.