Archaïsme et Modernité dans la création insulaire




Notre histoire culturelle n'est pas encore vraiment écrite ni analysée. Mais Dumenicu Tognotti, dramaturge et metteur en scène majeur du Riacquistu et au-delà, nous a laissé des textes lumineux qui permettent de lire un continuum entre archaïsme et création. Nous rééditons ici un article daté de 1989 qui garde toute sa puissance. Da capisce da veru ciò chì ghjè a cultura corsa.



A Rilmigna, 2025, Lisandru Francescu Olmeta
A Rilmigna, 2025, Lisandru Francescu Olmeta
Dans une nouvelle de l’écrivain péruvien Francis Vega Seminario, on peut lire : « les membres de la famille, fidèles à la coutume de la région, assirent le mort sur le dos d’une ânesse : il était soutenu par une branche de saule, si bien que son buste restait droit et donnait l’impression qu’il s’agissait d’un être vivant. » [1]
Dans le Fium’Orbu, lorsqu’un homme mourait à la plaine, le plus souvent de malaria, son corps était hissé sur un cheval, puis lié à un pal qi lui soutenait le menton et l’animal emportait le défunt vers son village de montagne.

Il est peu probable qu’il y ait eu un échange de traditions entre les Corses du Fium’Orbu et les Indiens du Pérou. Il existe aussi une explication rationnelle à ces coutumes. Et pour ce que nous savons du Fium’Orbu, les dures contraintes du travail saisonnier ne laissaient pas de temps aux hommes pour accompagner le défunt. Mais la réalité pour intelligible qu’elle soit ne suffit pas à satisfaire notre entendement du monde.
C’est sans doute, comme l’ont compris en leur temps, André Breton, Benjamin Péret et d’autres, parce qu’elle cache une réalité supérieure, qui n’est autre que la dimension symbolique de l’acte, où ici, Indiens du Pérou et Corses du Fium’Orbu participent dans leur douleur à la quête nostalgique d’une unité originelle, d’une communion avec l’univers qui se caractérise en premier lieu par le mouvement s’agissant de la matière, et parlant des peuples, par le voyage.

Ce voyage toujours inachevé, c’est celui de la Mumma, cette sarabande des morts qui sortent la nuit, se jouant de leur sépulture de pierre, comme le Christ s’est libéré de la sienne, que certains ont vue, que beaucoup ont entendu se rire de la frilosité des vivants et qui ne laisse plus de doute quant à la capacité de l’imaginaire des peuples à prolonger leur propre destin.
Car c’est bien un destin de voyageurs que celui du peuple corse qui parcourt son continent à la tête de ses troupeaux à la manière altière des Peuls, et quand l’espace insulaire ne leur suffit plus, c’est en Sardaigne, en Gallura, que les bergers de l’Alta Rocca vont abriter leurs bêtes des neiges du plateau du Cuscionu. Et s’il est un préjugé qui est à la base de bien des malentendus, c’est celui de l’enfermement et de toutes les pathologies qu’il entraîne.

Les chercheurs de l’Université de Corse ont commencé à débarrasser l’insulaire de cet oripeau. Leurs travaux finiront de le resituer dans le vaste ensemble mythologique, fondement de tout culture, où dans une mémoire universelle et indivisible le monde chamane côtoie celui des mazzeri. Il est vrai certes que lorsque l’homme des sociétés post-industrielles observe ces peuples des contours insulaires ou nomades, il est frappé par la difficulté qu’il rencontre à communiquer.
En fait, il s’agit d’une demie-vérité. Il y entre le non-dit qui protège l’équilibre fragile des communautés de destin. Mais ici l’incommunicabilité n’est pas un refus. Elle est un mystère. Le mystère de la genèse de la création qui hante la mémoire de ces peuples et que les religions et les idéologies n’ont jamais totalement rassurés. Et à ce stade de notre propos, qu’on nous permette de définir l’archaïsme dans la création insulaire par la capacité à porter sur le monde le regard de l’enfance de l’humanité.

Nous citerons par exemple, la paghjella, ce chant polyphonique dont chacun s’accorde à reconnaître qu’il est la marque la plus originale de l’expression corse. L’émotion esthétique qu’il provoque, mérite que l’on échappe un instant à son rituel lancinant pour comprendre qu’il est le chant de l’errance.
Qui sait quand il commence ; qui peut dire où il finit. Il envahit soudain notre quotidien comme ces orages de montagne qui illuminent notre nuit et qui poursuivent leur route, nous laissant hébétés parce qu’ils nous révèlent que qu’il existe un Ailleurs. Il nous y entraîne car, ne nous y trompons pas, ce chant est une danse, il est la maîtrise des pulsions des corps qui, à l’image des menhirs de Cauria, dans leur immobilité apparente, continuent par-delà les siècles, de nous inonder de leurs énergies.

Voilà qui suffit pour en finir avec la fable schizophrénique du danseur et du chanteur et qui nous ramène vers la modernité et ses interrogations. Cette acceptation de l’homme dans la totalité corps voix, conscient et inconscient, qui sait à la fois rêver et se souvenir, qui se définit comme étant « un être des lointains » et qui trouve son harmonie dans la totalité de la communauté comme en atteste ce chant pluriel qui est la paghjella, cette antique vision de l’homme est en fait bien moderne. Mais ce qui la caractérise aujourd’hui, c’est qu’à la fois, elle commence à déserter les sociétés en voie de développement et en voie d’uniformisation et devient le privilège des quelques créateurs qui par le monde désespèrent d’entendre l’écho de leur chant.
La Corse se situe à la croisée de ces chemins. Il s’agit là, sans doute d’un hasard de la géographie, mais aussi, de la manifestation d’une douloureuse volonté de continuer à être. Et dès lors l’île ne saurait être le lieu des handicaps, mais celui des possibles.

La modernité ne nous apprend rien. Elle nous interpelle. Elle nous presse de répondre à la question : l’homme unidimensionnel est-il la condition du développement. Les enjeux, les conflits, les luttes du siècle à naître s’ordonneront autour de ce propos. Et la création hic et nunc, redéfinissant par là même sa fonction doit y répondre. Parce qu’elle est dépositaire de la mémoire, cette mémoire, dont il faudra bien qu’on comprenne que l’état de sa conservation détermine seul notre différence culturelle.
Parce que la création est rupture, comme on se plaît trop souvent à le souligner en oubliant de préciser qu’elle est rupture des apparences.
Parce que la création est enfin, comme on a pu le dire des poètes « notre caution la plus certaine dans l’aventure d’être », dans la continuité d’être dirons-nous, et c’est notre vœu pour que demain, sur la lune, les mazzeri poursuivent la bataille de l’Asphodèle.
 

[1] Revue Europe, Littérature du Pérou, 1966.


Ce texte de Dumenicu Tognotti a été initialement publié dans Les cahiers de l'IDIM, 1989, vol. 3 (Les îles européennes : identité culturelle).
 

Mardi 28 Avril 2026
Dumenicu Tognotti