Walking ark, Keisuke Yamaguchi
La Méditerranée n’est pas une mer tout à fait comme les autres. Certes, elle n’est pas la seule mer de taille « modeste » au sein de laquelle se sont noués des systèmes de relations complexes. La mer de Chine est une mer ouverte sur l’océan Pacifique mais qui met en contact une série de pays extrême-orientaux. Le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes se trouvent à la charnière entre les deux Amériques. La mer Baltique est le lieu de circulation des navires entre les pays du grand nord de l’Europe. La Méditerranée, en zone de climat tempéré, facilite les phénomènes d’échanges entre trois parties de continents : le continent asiatique, le continent africain et le continent européen. Ces différentes mers, compte tenu de leurs tailles, ont vu les humains pratiquer, très tôt et à grande échelle, la navigation et les échanges entre les rives. Au cœur de chacune de ces mers, se sont développées chez les habitants des attitudes et des mentalités liées, entre autres choses, à l’insularité des uns ou à la continentalité des autres. La différenciation entre les habitants d’un continent et les habitants des îles, pourtant, souffre en Méditerranée de quelque ambiguïté.
Si vous demandez à un Corse : c’est quoi le continent ? Il vous répondra comme une évidence : c’est la France ! Si vous posez cette même question à un Sicilien et à un Sardes, ils vous répondront : c’est l’Italie ! Un habitant des Baléares vous répondra : c’est l’Espagne, ou c’est la Catalogne ! Et un Crétois répondra : c’est la Grèce !...
Si vous demandez à un Corse : c’est quoi le continent ? Il vous répondra comme une évidence : c’est la France ! Si vous posez cette même question à un Sicilien et à un Sardes, ils vous répondront : c’est l’Italie ! Un habitant des Baléares vous répondra : c’est l’Espagne, ou c’est la Catalogne ! Et un Crétois répondra : c’est la Grèce !...
C’est quoi le continent ?
Chaque insulaire en Méditerranée aurait ainsi son « continent ». Comme s’il y avait autour de la Méditerranée autant de continents que d’îles. Et comme si ces îles n’étaient pas vraiment des îles mais étaient plus justement et plus sûrement les prolongements évidents de nations continentales.
Cette manière de se définir comme partie d’un ensemble plus ou moins discutable ne serait-elle pas une manière de se dissimuler pour échapper à la méditerranéité ou à l’insularité profonde de nos êtres ? Une méditerranéité encombrante ou périlleuse ?
Il existe environ dix mille îles en Méditerranée. Je m’en tiendrai ici à celles qui ont le moyen de peser un tant soit peu dans un système de relations internationales en raison de leur taille ou en raison de leur démographie. Ces grandes îles de la Méditerranée, pourtant, Sicile, Sardaigne, Corse, Crète, Chypre, Baléares et Malte, sont les seuls « pays » dont toutes les rives sont baignées par la Méditerranée. Les seules terres totalement méditerranéennes.
La Grèce et l’Italie ont une grande majorité de leurs rives qui plongent dans les eaux du Mare Nostrum, mais ces deux pays n’en sont pas moins fermement amarrés au continent européen. Quant aux autres pays qui disposent d’une rive en Méditerranée, ils sont les traits d’union entre la mer et les continents auxquels ils sont adossés.
Certains pays sont même des ponts entre plusieurs mers. L’Espagne est pour une part non négligeable un pays océanique. La France, au-delà de la Provence et de la Catalogne, nous porte vers les rives de l’Atlantique, puis les rives de la Manche et de la mer du Nord, en contournant la nature profonde du continent, entre Paris, Lyon et Strasbourg. La Turquie nous entraîne vers la mer Noire et l’Orient asiatique. Tous ces pays et ceux d’Afrique du Nord, sont pour une part méditerranéens et pour une très grande part continentaux.
Pourquoi me direz-vous nos îles auraient-elles peur d’assumer pleinement leur méditerranéité intégrale ?
Cette manière de se définir comme partie d’un ensemble plus ou moins discutable ne serait-elle pas une manière de se dissimuler pour échapper à la méditerranéité ou à l’insularité profonde de nos êtres ? Une méditerranéité encombrante ou périlleuse ?
Il existe environ dix mille îles en Méditerranée. Je m’en tiendrai ici à celles qui ont le moyen de peser un tant soit peu dans un système de relations internationales en raison de leur taille ou en raison de leur démographie. Ces grandes îles de la Méditerranée, pourtant, Sicile, Sardaigne, Corse, Crète, Chypre, Baléares et Malte, sont les seuls « pays » dont toutes les rives sont baignées par la Méditerranée. Les seules terres totalement méditerranéennes.
La Grèce et l’Italie ont une grande majorité de leurs rives qui plongent dans les eaux du Mare Nostrum, mais ces deux pays n’en sont pas moins fermement amarrés au continent européen. Quant aux autres pays qui disposent d’une rive en Méditerranée, ils sont les traits d’union entre la mer et les continents auxquels ils sont adossés.
Certains pays sont même des ponts entre plusieurs mers. L’Espagne est pour une part non négligeable un pays océanique. La France, au-delà de la Provence et de la Catalogne, nous porte vers les rives de l’Atlantique, puis les rives de la Manche et de la mer du Nord, en contournant la nature profonde du continent, entre Paris, Lyon et Strasbourg. La Turquie nous entraîne vers la mer Noire et l’Orient asiatique. Tous ces pays et ceux d’Afrique du Nord, sont pour une part méditerranéens et pour une très grande part continentaux.
Pourquoi me direz-vous nos îles auraient-elles peur d’assumer pleinement leur méditerranéité intégrale ?
Les habitants « di a terra ferma »
Les habitants d’un continent, autrement dit les habitants de la « terre ferme », « a terra ferma », vivent dans des espaces très vastes, reliés naturellement entre eux, riches en populations et riches en ressources de toutes sortes, agricoles ou minérales. L’ensemble de ces ressources leur ont permis de s’organiser pour bâtir des royaumes ou, mieux, des empires et partir à la conquête de nouveaux espaces sur les rives opposées.
C’est souvent l’altérité qui nous aide à nous définir. « L’autre » pour un Africain c’est l’Européen ou l’Ottoman. « L’autre » pour l’Européen c’est un Africain ou un habitant du Levant. « L’autre » pour un Turc, c’est un Arabe ou un Européen. L’altérité première se définit d’un continent à l’autre.
Pour les habitants des terres fermes, les îles entre ces différents pôles, ne sont rien ou pas grand-chose. Des étapes sur le trajet d’une expédition. Des rochers sur le chemin des conquêtes. Ce « rien ou pas grand-chose » pour les terriens est évidemment Tout pour nous autres iliens. Les îles du même coup ont constamment au cours de l’histoire été agressées, occupées, instrumentalisées au service des rêves de puissance des uns ou des autres.
Le Nord et l’Europe s’opposaient à l’antique « Libye » ou à l’Afrique. L’Africain lui-même redoutait l’Orient arabe puis ottoman. Les chrétiens redoutaient les musulmans qui le leur rendaient bien. Les Sunnites se différenciaient des chiites comme les catholiques se différenciaient des orthodoxes. Tous ces noms définissaient les grandes forces qui agissaient d’une rive à l’autre.
C’est souvent l’altérité qui nous aide à nous définir. « L’autre » pour un Africain c’est l’Européen ou l’Ottoman. « L’autre » pour l’Européen c’est un Africain ou un habitant du Levant. « L’autre » pour un Turc, c’est un Arabe ou un Européen. L’altérité première se définit d’un continent à l’autre.
Pour les habitants des terres fermes, les îles entre ces différents pôles, ne sont rien ou pas grand-chose. Des étapes sur le trajet d’une expédition. Des rochers sur le chemin des conquêtes. Ce « rien ou pas grand-chose » pour les terriens est évidemment Tout pour nous autres iliens. Les îles du même coup ont constamment au cours de l’histoire été agressées, occupées, instrumentalisées au service des rêves de puissance des uns ou des autres.
Le Nord et l’Europe s’opposaient à l’antique « Libye » ou à l’Afrique. L’Africain lui-même redoutait l’Orient arabe puis ottoman. Les chrétiens redoutaient les musulmans qui le leur rendaient bien. Les Sunnites se différenciaient des chiites comme les catholiques se différenciaient des orthodoxes. Tous ces noms définissaient les grandes forces qui agissaient d’une rive à l’autre.
L’habitant des îles
L’habitant des îles, l’insulaire ou l’ilien, vit dans un univers qui n’est pas nécessairement clos, mais qui est spécifique. Une île est un monde en soi, un monde total. Les iliens sont les gardiens des étapes ou des rochers qui jalonnent les routes entre belligérants, entre le Nord, le Sud et l’Orient, entre Europe, Afrique et Asie, entre chrétiens et musulmans…
Les iliens ne sont pas d’une rive contre l’autre rive, les Iliens sont entre les rives. L’histoire leur a appris que l’autre ne venait pas d’une direction précise mais pouvait venir de partout, des quatre points cardinaux.
L’espace des îles est un espace en partie confiné, plus ou moins limité en ressources de toutes sortes. Lorsque ceux des terres fermes ont jugé nécessaire de s’approprier l’espace insulaire pour s’approcher des rives opposées, pour satisfaire un rêve impérial, les « iliens » ont généralement résisté mais ils ont le plus souvent fini par succomber face à l’énormité des moyens qu’ils eurent à affronter.
Ils ont alors intégré l’évidence de leur vulnérabilité. Et en tant que sentinelles ils ont appris l’observation, la ruse et la patience plutôt que la force.
Les iliens ne sont pas d’une rive contre l’autre rive, les Iliens sont entre les rives. L’histoire leur a appris que l’autre ne venait pas d’une direction précise mais pouvait venir de partout, des quatre points cardinaux.
L’espace des îles est un espace en partie confiné, plus ou moins limité en ressources de toutes sortes. Lorsque ceux des terres fermes ont jugé nécessaire de s’approprier l’espace insulaire pour s’approcher des rives opposées, pour satisfaire un rêve impérial, les « iliens » ont généralement résisté mais ils ont le plus souvent fini par succomber face à l’énormité des moyens qu’ils eurent à affronter.
Ils ont alors intégré l’évidence de leur vulnérabilité. Et en tant que sentinelles ils ont appris l’observation, la ruse et la patience plutôt que la force.
Un rapport particulier à la religion
Cela a sans doute développé chez eux un rapport particulier à la religion.
Au début du dix-neuvième siècle, les Français partant à la bataille chantaient: « Aux armes citoyens, le jour de gloire est arrivé, qu’un sang impur abreuve nos sillons ».
Ceux de la « terre ferme » croient en la victoire parce qu’ils en ont les moyens. Ils osent affirmer que le jour de gloire est arrivé. Les Corses par contre, comme tous les iliens, ont trop fait l’expérience des luttes inégales pour ne pas avoir appris à douter. Or le royaume du doute, c’est le royaume de Dieu. Qu’ils y croient ou qu’ils n’y croient pas, ils n’ont pas d’autre solution que de s’en remettre à Lui, et comme le grand Pascal, de parier sur Lui. Pour ce qui concerne les Corses, ils se sont alors tournés vers la Madone : « Dio vi salvi Regina, Da i nemici nostri, A noi date vittoria, E poi l’eterna gloria, In Paradisu ».
La victoire pour un ilien dépend avant tout de l’aide de Dieu. Dans le cas des Corses, même si la Madone accéde à leur supplique, ils savent que cette gloire ne leur appartient pas vraiment. Nul ne peut s’attribuer la gloire de Dieu ou de la Madone. La gloire n’est pas de ce monde. La gloire est de l’autre monde, « di l’altru mondu, in Paradisu ».
Les terriens trop confiants, trop sûrs de leur puissance potentielle, et les iliens conscients de leur vulnérabilité, définissent deux mentalités difficilement conciliables.
Au début du dix-neuvième siècle, les Français partant à la bataille chantaient: « Aux armes citoyens, le jour de gloire est arrivé, qu’un sang impur abreuve nos sillons ».
Ceux de la « terre ferme » croient en la victoire parce qu’ils en ont les moyens. Ils osent affirmer que le jour de gloire est arrivé. Les Corses par contre, comme tous les iliens, ont trop fait l’expérience des luttes inégales pour ne pas avoir appris à douter. Or le royaume du doute, c’est le royaume de Dieu. Qu’ils y croient ou qu’ils n’y croient pas, ils n’ont pas d’autre solution que de s’en remettre à Lui, et comme le grand Pascal, de parier sur Lui. Pour ce qui concerne les Corses, ils se sont alors tournés vers la Madone : « Dio vi salvi Regina, Da i nemici nostri, A noi date vittoria, E poi l’eterna gloria, In Paradisu ».
La victoire pour un ilien dépend avant tout de l’aide de Dieu. Dans le cas des Corses, même si la Madone accéde à leur supplique, ils savent que cette gloire ne leur appartient pas vraiment. Nul ne peut s’attribuer la gloire de Dieu ou de la Madone. La gloire n’est pas de ce monde. La gloire est de l’autre monde, « di l’altru mondu, in Paradisu ».
Les terriens trop confiants, trop sûrs de leur puissance potentielle, et les iliens conscients de leur vulnérabilité, définissent deux mentalités difficilement conciliables.
Les ferments d’une incompréhension radicale
Ghjenti di terra ferma è Isulani vivent donc dans deux univers qui portent en permanence les ferments d’une incompréhension radicale.
Ne pas abuser de sa position est donc très important de la part du « terrien » pour éviter que l’incompréhension n’accouche d’un malentendu dans le meilleur des cas ou d’un casus belli dans le pire.
Je me demande si les Bourbons d’Espagne et les ducs de Savoie n’ont pas pendant longtemps, avant l’unité de l’Italie, tenté de donner des gages de considération aux iliens, Siciliens et Sardes. Les uns ne firent pas de la Sicile un prolongement du royaume de Naples. C’est Naples et la Calabre qui devinrent une seconde Sicile pour constituer le royaume des Deux-Siciles. Quant aux Ducs de Savoie ils ne firent théoriquement pas de la Sardaigne une colonie de la Terre ferme. Ils instituèrent le royaume de Piémont-Sardaigne qui donnait une place de choix aux insulaires dans le mariage entre isulani e ghjenti di Piemonte qu’on appelait souvent « I Sardi di terra ferma ».
Le cas de la Corse fut plus incertain. La Corse n’était pas une terre de rapport comme pouvaient l’être la Sicile et la Sardaigne. Ces deux dernières disposaient de vastes domaines vallonnés qui se prêtaient à l’agriculture intensive, aux cultures à grande échelle du blé, de l’orge, de la vigne, de l’olivier, des arbres fruitiers…
La Corse offrait surtout des plateaux et des pacages de haute montagne d’un rapport beaucoup plus modeste. Vue de l’extérieur son principal atout était d’être un immense promontoire en face de Rome, de la Toscane et de la ville de Gênes. Une position essentiellement stratégique. Les papes ne voulaient pas voir des « terriens de la rive sud », des musulmans, venir y prendre pieds et peupler de leur présence ces montagnes escarpées et menaçantes. Les Génois ont édifié des présides fortifiés à la Bastia, à Calvi, à Bunifaziu, à Aiacciu, laissant en grande partie le cœur de l’île en proie à des luttes intestines.
Les papes, de leur côté, ont compris que les Corses étaient les meilleurs gardiens de cette île farouche. Il fallait en faire les partisans inconditionnels du Christ en croix, de l’Immaculée Conception, et de l’église de Rome. Après les avoir évangélisés, ils leur ont fait l’honneur dans un premier temps de leur confier la garde de la Papauté jusqu’à ce que le roi Louis XIV, à la suite d’un très grave incident, n’exige du Pape la dissolution de la garde corse du Vatican.
Dans le même temps, il fallait susciter chez les insulaires une haine inextinguible pour les terriens du sud. De nos jours, les discours et les prêches se sont envolés ou ressortent d’une mémoire enfouie, mais il reste dans beaucoup d’églises de Corse ces chemins de croix très anciens qui présentent les bourreaux du Christ sous les traits et dans l’accoutrement non pas de romains mais d’orientaux, Arabes et futurs musulmans. La bande dessinée de l’histoire de Jésus était faite dans ce cas pour rendre plus haïssables encore qu’un vulgaire barbaresque, ces terriens de la rive sud.
Plus tard encore, alors que le royaume de France s’était imposé en Corse, il a fallu tenter de faire oublier aux Corses leur dangereuse proximité avec la péninsule italienne. On a sur les cartes, constamment présenté la Corse dans des cartouches qui permettaient de gommer la représentation de cette proximité quand les Italiens rageurs, en retour, effaçaient carrément la Corse de leurs cartes. Le positionnement exacte de notre île devint, dans l’esprit des citoyens de France et d’Italie, une fiction empreinte d’incertitude.
Ne pas abuser de sa position est donc très important de la part du « terrien » pour éviter que l’incompréhension n’accouche d’un malentendu dans le meilleur des cas ou d’un casus belli dans le pire.
Je me demande si les Bourbons d’Espagne et les ducs de Savoie n’ont pas pendant longtemps, avant l’unité de l’Italie, tenté de donner des gages de considération aux iliens, Siciliens et Sardes. Les uns ne firent pas de la Sicile un prolongement du royaume de Naples. C’est Naples et la Calabre qui devinrent une seconde Sicile pour constituer le royaume des Deux-Siciles. Quant aux Ducs de Savoie ils ne firent théoriquement pas de la Sardaigne une colonie de la Terre ferme. Ils instituèrent le royaume de Piémont-Sardaigne qui donnait une place de choix aux insulaires dans le mariage entre isulani e ghjenti di Piemonte qu’on appelait souvent « I Sardi di terra ferma ».
Le cas de la Corse fut plus incertain. La Corse n’était pas une terre de rapport comme pouvaient l’être la Sicile et la Sardaigne. Ces deux dernières disposaient de vastes domaines vallonnés qui se prêtaient à l’agriculture intensive, aux cultures à grande échelle du blé, de l’orge, de la vigne, de l’olivier, des arbres fruitiers…
La Corse offrait surtout des plateaux et des pacages de haute montagne d’un rapport beaucoup plus modeste. Vue de l’extérieur son principal atout était d’être un immense promontoire en face de Rome, de la Toscane et de la ville de Gênes. Une position essentiellement stratégique. Les papes ne voulaient pas voir des « terriens de la rive sud », des musulmans, venir y prendre pieds et peupler de leur présence ces montagnes escarpées et menaçantes. Les Génois ont édifié des présides fortifiés à la Bastia, à Calvi, à Bunifaziu, à Aiacciu, laissant en grande partie le cœur de l’île en proie à des luttes intestines.
Les papes, de leur côté, ont compris que les Corses étaient les meilleurs gardiens de cette île farouche. Il fallait en faire les partisans inconditionnels du Christ en croix, de l’Immaculée Conception, et de l’église de Rome. Après les avoir évangélisés, ils leur ont fait l’honneur dans un premier temps de leur confier la garde de la Papauté jusqu’à ce que le roi Louis XIV, à la suite d’un très grave incident, n’exige du Pape la dissolution de la garde corse du Vatican.
Dans le même temps, il fallait susciter chez les insulaires une haine inextinguible pour les terriens du sud. De nos jours, les discours et les prêches se sont envolés ou ressortent d’une mémoire enfouie, mais il reste dans beaucoup d’églises de Corse ces chemins de croix très anciens qui présentent les bourreaux du Christ sous les traits et dans l’accoutrement non pas de romains mais d’orientaux, Arabes et futurs musulmans. La bande dessinée de l’histoire de Jésus était faite dans ce cas pour rendre plus haïssables encore qu’un vulgaire barbaresque, ces terriens de la rive sud.
Plus tard encore, alors que le royaume de France s’était imposé en Corse, il a fallu tenter de faire oublier aux Corses leur dangereuse proximité avec la péninsule italienne. On a sur les cartes, constamment présenté la Corse dans des cartouches qui permettaient de gommer la représentation de cette proximité quand les Italiens rageurs, en retour, effaçaient carrément la Corse de leurs cartes. Le positionnement exacte de notre île devint, dans l’esprit des citoyens de France et d’Italie, une fiction empreinte d’incertitude.
Des chrétiens pour qui Dieu est Allah
Mais les pierres, les objets et les mots ont aussi de la mémoire. L’archipel maltais, comme la Sicile, comme la Crète, comme Chypre, comme la Corse, a vu son petit territoire constamment disputé entre les rives Nord, Sud et Orientales de la Méditerranée. La position de cet archipel, à la charnière entre Méditerranée orientale et Méditerranée occidentale, a conduit les différents empires a tenter d’en prendre le contrôle. A partir du XVIe siècle, les chevaliers chrétiens en ont fait l’un des lieux emblématiques de la vigilance armée des Chrétiens.
De nos jours cet archipel se distingue par l’existence sur son petit territoire d’un nombre très impressionnant d’églises. Le catholicisme y est la marque d’une identité affirmée. Mais si vous entrez dans ces églises et que vous prêtez une attention soutenue aux paroles qui y sont prononcées, vous entendrez peut-être que la langue qu’on y parle offre des similitudes curieuses avec l’arabe littéraire et que Dieu en maltais se dit Allah.
De nos jours cet archipel se distingue par l’existence sur son petit territoire d’un nombre très impressionnant d’églises. Le catholicisme y est la marque d’une identité affirmée. Mais si vous entrez dans ces églises et que vous prêtez une attention soutenue aux paroles qui y sont prononcées, vous entendrez peut-être que la langue qu’on y parle offre des similitudes curieuses avec l’arabe littéraire et que Dieu en maltais se dit Allah.
Violence et positions stratégiques
Les îles méditerranéennes, constamment conquises à travers l’histoire, par des terriens en quête de positions stratégiques en Méditerranée, sont fréquemment stigmatisées ou critiquées pour certaines de leurs coutumes ou certains traits de leurs mentalités. Les vainqueurs ainsi ne se privent pas de retourner contre les vaincus les critiques qu’ils pourraient s’adresser à eux-mêmes.
Les Corses par exemple sont souvent présentés comme des gens particulièrement violents, plus violents que d’autres. Comme si la présence des « gens de la terre ferme » en terre insulaire n’était pas elle-même le fruit et le signe des grandes violences qui ont précédé. L’argument principal de leur défense consiste à dire : « Que seriez-vous sans nous ? Vos îles nous coutent très cher ! » L’argument de ce que les îles coutent aux États puissants et souverains ne tient évidemment pas.
Ils s’y sont incrustés pour préparer leur éternel confrontation avec ceux des autres rives. Chaque pays qui a assis sa souveraineté sur une île en Méditerranée entretient aujourd’hui dans cette île une base aérienne importante et des forces militaires : Son Sant Juan aux Baléares, Solenzara en Corse, Sigonella en Sicile, Souda Bay en Crète, Salto di Quirra en Sardaigne.
L’île de Chypre est indépendante bien que son nord soit sous influence turque et son sud sous influence grecque. Cela n’empêche pas la Grande-Bretagne d’y entretenir deux bases aériennes militaires : Akrotiri et Dhekelia, juste en face de Port Saïd et du Canal de Suez. Il faut ajouter à toutes ces implantations militaires différentes bases aériennes ou navales sur les rives continentales et les implantations britanniques de Gibraltar.
Enfin les États-Unis d’Amérique entretiennent en Méditerranée une flotte navale permanente : la sixième flotte des États-Unis. Les navires de cette flotte sont peu visibles depuis la Corse mais sont très visibles depuis les ports de Naples en Italie ou Izmir en Turquie.
Les Corses par exemple sont souvent présentés comme des gens particulièrement violents, plus violents que d’autres. Comme si la présence des « gens de la terre ferme » en terre insulaire n’était pas elle-même le fruit et le signe des grandes violences qui ont précédé. L’argument principal de leur défense consiste à dire : « Que seriez-vous sans nous ? Vos îles nous coutent très cher ! » L’argument de ce que les îles coutent aux États puissants et souverains ne tient évidemment pas.
Ils s’y sont incrustés pour préparer leur éternel confrontation avec ceux des autres rives. Chaque pays qui a assis sa souveraineté sur une île en Méditerranée entretient aujourd’hui dans cette île une base aérienne importante et des forces militaires : Son Sant Juan aux Baléares, Solenzara en Corse, Sigonella en Sicile, Souda Bay en Crète, Salto di Quirra en Sardaigne.
L’île de Chypre est indépendante bien que son nord soit sous influence turque et son sud sous influence grecque. Cela n’empêche pas la Grande-Bretagne d’y entretenir deux bases aériennes militaires : Akrotiri et Dhekelia, juste en face de Port Saïd et du Canal de Suez. Il faut ajouter à toutes ces implantations militaires différentes bases aériennes ou navales sur les rives continentales et les implantations britanniques de Gibraltar.
Enfin les États-Unis d’Amérique entretiennent en Méditerranée une flotte navale permanente : la sixième flotte des États-Unis. Les navires de cette flotte sont peu visibles depuis la Corse mais sont très visibles depuis les ports de Naples en Italie ou Izmir en Turquie.
Cesser d’être considérés comme de simples prolongements insulaires de réalités continentales.
La gestion de notre monde a considérablement évolué. Une bascule s’est produite depuis que Paul Valery, à la fin de la Première guerre mondiale eut déclaré que « le temps du monde fini commence ». La population des humains sur cette planète est passée en un peu plus d’un siècle d’un milliard et demi d’individus à plus de sept milliards. Le phénomène de globalisation s’est généralisé et l’humanité forme désormais, de fait, un Tout. Les scientifiques parlent de l’anthropocène pour signifier que l’avenir de cette planète serait désormais sous la dépendance absolue de l’humanité.
La Méditerranée est devenue un couloir de navigation par lequel transite 25% du trafic commercial mondial. Le rôle de sentinelles de nos îles s’est accentué et la gestion de ces îles s’est complexifiée. Elles ne peuvent plus être considérées comme de simples prolongements de nations continentales antagonistes.
On ne gère pas une île comme on gère un morceau de la terre ferme. Cette gestion demande, certes toujours, une grande attention aux relations avec les continents qui prétendent à la souveraineté, mais également une très grande expertise concernant les forces qui agissent en Méditerranée. Les iliens doivent donc apprendre à s’emparer de cette forme d’expertise. Ils doivent connaitre les conséquences liées à leur position géostratégique, les effets accentués du changement climatique et de la gestion des questions hydriques, la réalité des mouvements de populations et notamment des effets du tourisme de masse sur les espaces insulaires fragiles et vulnérables.
La Méditerranée est devenue un couloir de navigation par lequel transite 25% du trafic commercial mondial. Le rôle de sentinelles de nos îles s’est accentué et la gestion de ces îles s’est complexifiée. Elles ne peuvent plus être considérées comme de simples prolongements de nations continentales antagonistes.
On ne gère pas une île comme on gère un morceau de la terre ferme. Cette gestion demande, certes toujours, une grande attention aux relations avec les continents qui prétendent à la souveraineté, mais également une très grande expertise concernant les forces qui agissent en Méditerranée. Les iliens doivent donc apprendre à s’emparer de cette forme d’expertise. Ils doivent connaitre les conséquences liées à leur position géostratégique, les effets accentués du changement climatique et de la gestion des questions hydriques, la réalité des mouvements de populations et notamment des effets du tourisme de masse sur les espaces insulaires fragiles et vulnérables.