La Mer monde @Lea Eouzan-Pieri
L'église du couvent de Morsiglia accueille « La Mer Monde », la nouvelle exposition que le FRAC Corsica consacre à Ange Leccia. Deux œuvres, une mer filmée à la verticale et 228 globes terrestres illuminés, permettent à l'artiste d'origine corse d'interroger notre rapport au monde et à la nature. Retour sur le parcours d'un des artistes français les plus singuliers de sa génération et sur cette exposition qui referme, l'espace d'un été, la distance entre l'art contemporain et le sacré.
Un couvent du Cap corse pour cathédrale
Il y a des lieux qui semblent avoir attendu, pendant des siècles, l'œuvre qui les révélerait enfin. L'église du couvent de Morsiglia, petit village du Cap corse niché entre le maquis et la mer tyrrhénienne, est de ceux-là. Depuis juillet, ses murs de pierre abritent « La Mer Monde », une exposition conçue autour de deux œuvres d'Ange Leccia, figure tutélaire de l'art contemporain corse et français.
L'exposition s'inscrit dans la programmation estivale du FRAC Corsica, qui multiplie depuis plusieurs années les implantations hors les murs, loin de son siège de la Citadelle de Corte, pour aller à la rencontre des publics dans des lieux patrimoniaux remarquables. Le choix d'une église conventuelle n'est pas anodin : la nef, dépouillée et silencieuse, offre aux oeuvres un écrin qui redouble leur ambition, celle de transformer la contemplation d'un phénomène naturel en expérience presque liturgique.
L'exposition s'inscrit dans la programmation estivale du FRAC Corsica, qui multiplie depuis plusieurs années les implantations hors les murs, loin de son siège de la Citadelle de Corte, pour aller à la rencontre des publics dans des lieux patrimoniaux remarquables. Le choix d'une église conventuelle n'est pas anodin : la nef, dépouillée et silencieuse, offre aux oeuvres un écrin qui redouble leur ambition, celle de transformer la contemplation d'un phénomène naturel en expérience presque liturgique.
Deux œuvres, une même interrogation du monde
« La Mer Monde » repose sur la confrontation de deux pièces emblématiques du travail d'Ange Leccia, séparées par plus de trente ans mais unies par une même méthode : prendre un objet ou un phénomène familier et, par un geste minimal, le rendre à nouveau étrange.
La première œuvre, « La Mer », est une vidéo silencieuse et bouclée, conçue comme un tableau. Filmée depuis les ruines du château de la Sassa, qui domine la plage de Nonza, alors que la Méditerranée était prise dans la tourmente d'une tempête, elle repose sur un geste simple : faire pivoter l'image de quatre-vingt-dix degrés. La ligne d'horizon disparaît, et la mer se met à ruisseler verticalement, comme une matière liquide s'écoulant sur une toile plutôt qu'une étendue s'ouvrant devant le regard. Ce dispositif, que Leccia explore depuis le tournage original de 1991, existe dans plusieurs versions ; celle présentée à Morsiglia date de mars 2024. En basculant ainsi l'image, il transforme la houle continue en un pouls, une respiration, et convertit la profondeur du paysage en une surface abstraite où se mêlent l'écume, le sable et les nuances de gris et de noir.
La seconde œuvre, « Arrangement. Globes terrestres », déplace le regard du naturel vers l'artefact. Elle rassemble 228 globes terrestres lumineux, disposés de manière à créer, par leur simple répétition, une présence abstraite qui déborde la fonction pédagogique habituelle de cet objet. Le globe, outil de savoir censé rendre intelligible le monde en le miniaturisant, se retrouve ici multiplié jusqu'au vertige, transformé en installation rythmique de lumière où l'objet de connaissance devient pur phénomène optique. Cette pièce trouve son origine dans un « arrangement » conçu pour la Biennale de Lyon de 1991, année du tournage de « La Mer ». Une version récente en a été produite pour le festival Noor Riyadh, en Arabie saoudite, preuve du rayonnement international de cette œuvre-matrice.
La mise en regard de ces deux pièces n'est pas fortuite. En basculant l'horizon d'un côté et en multipliant l'objet-monde de l'autre, Ange Leccia met en scène la fragilité d'un monde dont la permanence n'est plus garantie. Le titre de l'exposition condense ce programme : la mer n'y est plus seulement un paysage mais devient elle-même un monde, dans un jeu de miroir avec les globes qui, eux, prétendent contenir le monde entier dans la paume d'une main.
La première œuvre, « La Mer », est une vidéo silencieuse et bouclée, conçue comme un tableau. Filmée depuis les ruines du château de la Sassa, qui domine la plage de Nonza, alors que la Méditerranée était prise dans la tourmente d'une tempête, elle repose sur un geste simple : faire pivoter l'image de quatre-vingt-dix degrés. La ligne d'horizon disparaît, et la mer se met à ruisseler verticalement, comme une matière liquide s'écoulant sur une toile plutôt qu'une étendue s'ouvrant devant le regard. Ce dispositif, que Leccia explore depuis le tournage original de 1991, existe dans plusieurs versions ; celle présentée à Morsiglia date de mars 2024. En basculant ainsi l'image, il transforme la houle continue en un pouls, une respiration, et convertit la profondeur du paysage en une surface abstraite où se mêlent l'écume, le sable et les nuances de gris et de noir.
La seconde œuvre, « Arrangement. Globes terrestres », déplace le regard du naturel vers l'artefact. Elle rassemble 228 globes terrestres lumineux, disposés de manière à créer, par leur simple répétition, une présence abstraite qui déborde la fonction pédagogique habituelle de cet objet. Le globe, outil de savoir censé rendre intelligible le monde en le miniaturisant, se retrouve ici multiplié jusqu'au vertige, transformé en installation rythmique de lumière où l'objet de connaissance devient pur phénomène optique. Cette pièce trouve son origine dans un « arrangement » conçu pour la Biennale de Lyon de 1991, année du tournage de « La Mer ». Une version récente en a été produite pour le festival Noor Riyadh, en Arabie saoudite, preuve du rayonnement international de cette œuvre-matrice.
La mise en regard de ces deux pièces n'est pas fortuite. En basculant l'horizon d'un côté et en multipliant l'objet-monde de l'autre, Ange Leccia met en scène la fragilité d'un monde dont la permanence n'est plus garantie. Le titre de l'exposition condense ce programme : la mer n'y est plus seulement un paysage mais devient elle-même un monde, dans un jeu de miroir avec les globes qui, eux, prétendent contenir le monde entier dans la paume d'une main.
En écho à « Atlantropa n'aura pas lieu »
L'exposition de Morsiglia ne doit pas être envisagée isolément. Elle prolonge et fait écho à « Atlantropa n'aura pas lieu », exposition collective présentée jusqu’au 17 octobre 2026 à Corte, sous le commissariat de Fabien Danesi. Réunissant vingt-cinq artistes, parmi lesquels Sylvie Blocher, Julien Creuzet ou Marlene Dumas, elle revient sur un projet démesuré porté dans les années 1920 par l'architecte allemand Hermann Sörgel : construire des barrages gigantesques pour assécher partiellement la Méditerranée et relier l'Europe à l'Afrique. Ce fantasme d'ingénierie totale sert de point de départ à une réflexion sur les récits que les artistes d'aujourd'hui opposent à cette prétention technocratique.
Face à cette utopie de maîtrise totale du bassin méditerranéen, l'exposition de Morsiglia propose un geste inverse : non plus corriger la mer, mais l'observer, la laisser advenir dans toute sa puissance indomptable. Les horaires des deux expositions ont été alignés par le FRAC Corsica, invitant les visiteurs à circuler de Corte au Cap corse pour saisir la cohérence d'une programmation pensée comme un diptyque autour de la Méditerranée.
Face à cette utopie de maîtrise totale du bassin méditerranéen, l'exposition de Morsiglia propose un geste inverse : non plus corriger la mer, mais l'observer, la laisser advenir dans toute sa puissance indomptable. Les horaires des deux expositions ont été alignés par le FRAC Corsica, invitant les visiteurs à circuler de Corte au Cap corse pour saisir la cohérence d'une programmation pensée comme un diptyque autour de la Méditerranée.
Portrait d'un enfant du Cap
Ange Leccia est né en 1952 à Minerviù, hameau de la commune de Barrettali, dans ce même Cap corse qui accueille « La Mer Monde ». Cette naissance insulaire irrigue toute son œuvre, qui n'a cessé de revenir aux paysages et à la lumière de son île natale, quand bien même sa carrière l'aurait mené sur les plus grandes scènes internationales.
Sa formation commence au lycée de Bastia, auprès du professeur José Lorenzi, puis se poursuit à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, où il se forme aux arts plastiques et au cinéma entre 1972 et 1976, notamment auprès de Dominique Noguez. Cette double formation explique la porosité qui caractérisera toute sa production entre image fixe, image en mouvement et installation.
Le tournant décisif survient en 1981, lorsqu'il est admis en résidence à la Villa Médicis, à Rome, où il reste jusqu'en 1983. C'est là qu'il commence à projeter des sculptures filmées et des paysages marins sur les surfaces architecturales du palais. Cette période marque le moment où Leccia abandonne la captation de « particules de matière » au profit d'une pratique où le projecteur lui-même, dépourvu d'image, devient l'œuvre, dans la filiation d'Yves Klein et de Jean Tinguely.
Dans les années 1980, ses « arrangements » d'objets de consommation flambant neufs, projecteurs, téléviseurs, automobiles, mettent en scène la primauté du symbolique sur le fonctionnel. C'est de cette période que date le premier « Arrangement » de globes, présenté à la Biennale de Lyon en 1991, la même année que le tournage de « La Mer » : deux œuvres nées simultanément et qui, trente-cinq ans plus tard, se retrouvent réunies à Morsiglia.
Sa formation commence au lycée de Bastia, auprès du professeur José Lorenzi, puis se poursuit à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, où il se forme aux arts plastiques et au cinéma entre 1972 et 1976, notamment auprès de Dominique Noguez. Cette double formation explique la porosité qui caractérisera toute sa production entre image fixe, image en mouvement et installation.
Le tournant décisif survient en 1981, lorsqu'il est admis en résidence à la Villa Médicis, à Rome, où il reste jusqu'en 1983. C'est là qu'il commence à projeter des sculptures filmées et des paysages marins sur les surfaces architecturales du palais. Cette période marque le moment où Leccia abandonne la captation de « particules de matière » au profit d'une pratique où le projecteur lui-même, dépourvu d'image, devient l'œuvre, dans la filiation d'Yves Klein et de Jean Tinguely.
Dans les années 1980, ses « arrangements » d'objets de consommation flambant neufs, projecteurs, téléviseurs, automobiles, mettent en scène la primauté du symbolique sur le fonctionnel. C'est de cette période que date le premier « Arrangement » de globes, présenté à la Biennale de Lyon en 1991, la même année que le tournage de « La Mer » : deux œuvres nées simultanément et qui, trente-cinq ans plus tard, se retrouvent réunies à Morsiglia.
Une reconnaissance internationale de premier plan
Le parcours d'Ange Leccia est aussi celui d'une reconnaissance institutionnelle rare pour un artiste français contemporain. Il a exposé dans certaines des plus prestigieuses institutions internationales : le Musée d'art moderne de la Ville de Paris, le Centre Pompidou, le Guggenheim, la Documenta de Kassel, les Skulptur Projekte de Münster ou la Biennale de Venise, ainsi que des musées japonais, pays avec lequel l'artiste entretient une relation particulière depuis sa résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto, en 1992-1993.
Les rétrospectives se sont multipliées ces deux dernières décennies : MAC/VAL en 2013, Palais de Tokyo en 2014, National Gallery de Reykjavik en 2017, puis Akureyri Art Museum en Islande en 2019. En 2022, deux expositions lui ont été consacrées autour de Claude Monet : à l'Orangerie, « (D’) Après Monet », conçue pour dialoguer avec les Nymphéas ; à Giverny, « Ange Leccia. Au film du temps » retrace l'ensemble de sa pratique vidéo et photographique.
Cette reconnaissance s'est accompagnée de distinctions honorifiques : chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres, de l'ordre national du Mérite, il a reçu la Légion d'honneur. Ses œuvres figurent dans les collections du Guggenheim, du Musée national d'art moderne à Paris et du Hiroshima Museum of Contemporary Art.
Les rétrospectives se sont multipliées ces deux dernières décennies : MAC/VAL en 2013, Palais de Tokyo en 2014, National Gallery de Reykjavik en 2017, puis Akureyri Art Museum en Islande en 2019. En 2022, deux expositions lui ont été consacrées autour de Claude Monet : à l'Orangerie, « (D’) Après Monet », conçue pour dialoguer avec les Nymphéas ; à Giverny, « Ange Leccia. Au film du temps » retrace l'ensemble de sa pratique vidéo et photographique.
Cette reconnaissance s'est accompagnée de distinctions honorifiques : chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres, de l'ordre national du Mérite, il a reçu la Légion d'honneur. Ses œuvres figurent dans les collections du Guggenheim, du Musée national d'art moderne à Paris et du Hiroshima Museum of Contemporary Art.
Le pédagogue et le passeur
Au-delà de sa production, Ange Leccia occupe une place singulière en tant que pédagogue et « découvreur » de talents. Après avoir enseigné à Grenoble puis à Paris-Cergy, il est nommé en 2000 directeur du Pavillon Neuflize OBC, laboratoire de création du Palais de Tokyo, poste qu'il occupera jusqu'en 2017.
Cette fonction a fait de lui l'un des grands passeurs de sa génération : il a repéré et accompagné les débuts de plusieurs artistes devenus des figures majeures, parmi lesquels Dominique Gonzalez-Foerster, avec qui il a coréalisé plusieurs films, mais aussi Philippe Parreno, Apichatpong Weerasethakul, primé à Cannes, ou Mati Diop. Parallèlement, Ange Leccia a mené une carrière de cinéaste, avec La Déraison du Louvre (2005), tournée avec Laetitia Casta, ou Nuit bleue (2009).
Cette fonction a fait de lui l'un des grands passeurs de sa génération : il a repéré et accompagné les débuts de plusieurs artistes devenus des figures majeures, parmi lesquels Dominique Gonzalez-Foerster, avec qui il a coréalisé plusieurs films, mais aussi Philippe Parreno, Apichatpong Weerasethakul, primé à Cannes, ou Mati Diop. Parallèlement, Ange Leccia a mené une carrière de cinéaste, avec La Déraison du Louvre (2005), tournée avec Laetitia Casta, ou Nuit bleue (2009).
Un lien organique avec la Corse
Si Ange Leccia partage sa vie entre Paris et la Corse, l'île constitue le socle thématique et affectif de toute son œuvre. « La Mer Monde » n'est pas la première fois que le FRAC Corsica met en lumière son travail : l'institution lui avait déjà consacré, à Corte, une rétrospective intitulée « Je veux ce que je veux », qui retraçait son parcours jusqu'à « Lunes » (2019), allégorie de la mondialisation en 260 globes lumineux.
Son ancrage corse se matérialise aussi à travers la Casa Conti, ancienne maison de sa grand-mère à Oletta, transformée en résidence d'artistes et espace d'exposition dédié à l'art vidéo. Dès 2007, Bonifacio avait accueilli une présentation de « La Mer », preuve que cette pièce circule depuis longtemps dans les lieux patrimoniaux de l'île.
Son ancrage corse se matérialise aussi à travers la Casa Conti, ancienne maison de sa grand-mère à Oletta, transformée en résidence d'artistes et espace d'exposition dédié à l'art vidéo. Dès 2007, Bonifacio avait accueilli une présentation de « La Mer », preuve que cette pièce circule depuis longtemps dans les lieux patrimoniaux de l'île.
Une œuvre à la lisière du sacré et du sensible
Ce qui frappe, à observer la trajectoire d'Ange Leccia depuis ses premières recherches minimalistes jusqu'à l'exposition actuelle, c'est la cohérence d'une démarche qui n'a jamais cessé de s'interroger sur ce que voir veut dire. Le choix d'un lieu de culte désaffecté pour accueillir « La Mer Monde » n'est pas un hasard : il prolonge cette manière de transformer la contemplation d'un phénomène naturel en expérience de recueillement, dans une réflexion plus large sur l'Anthropocène et la fragilité des équilibres méditerranéens.
À l'heure où l'on referme les portes de l'église du couvent de Morsiglia après une visite de « La Mer Monde », il reste cette image tenace d'une mer devenue verticale, d'une houle transformée en respiration, et de centaines de petits mondes lumineux alignés dans la pénombre. Ange Leccia n'a rien perdu de cette capacité à faire vaciller notre perception des choses familières. En choisissant de montrer, l'été 2026, dans le Cap corse qui l'a vu naître, deux œuvres nées en 1991 mais sans cesse retravaillées depuis, l'artiste boucle une forme de cycle : celui d'une île qui n'a jamais cessé d'irriguer son regard.
À l'heure où l'on referme les portes de l'église du couvent de Morsiglia après une visite de « La Mer Monde », il reste cette image tenace d'une mer devenue verticale, d'une houle transformée en respiration, et de centaines de petits mondes lumineux alignés dans la pénombre. Ange Leccia n'a rien perdu de cette capacité à faire vaciller notre perception des choses familières. En choisissant de montrer, l'été 2026, dans le Cap corse qui l'a vu naître, deux œuvres nées en 1991 mais sans cesse retravaillées depuis, l'artiste boucle une forme de cycle : celui d'une île qui n'a jamais cessé d'irriguer son regard.
Pour aller plus loin
L'exposition « La Mer Monde » d'Ange Leccia est prolongée jusqu’au 20 septembre 2026, à l'église du couvent de Morsiglia.
Les photos d’illustration ont été réalisées par Léa Eouzan-Pieri pour le FRAC Corsica
Les photos d’illustration ont été réalisées par Léa Eouzan-Pieri pour le FRAC Corsica