Bifido, Popularte, Lozzi, détail
Il est important de rappeler l’extrême centralisme dans lequel la France était gérée jusqu’à la Décentralisation Régionale initiée en 1982. Mais aussi, avant même que se dessine une politique agricole bien définie, il faut avoir conscience que s’exerçaient des forces très puissantes sur l’évolution de l’agriculture nationale et européenne : en particulier la Révolution Industrielle qui s’est imposée dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui a déterminé partout – Corse comprise dès 1870 – une migration rurale spécialement sévère dans les zones de montagne. Y ont plus ou moins résisté les zones où le relief et les finances familiales permettaient au moins la mécanisation des exploitations…
Les politiques agricoles et leur évolution
La modernisation qui a pris forme au long du XXe siècle fut inspirée par l’agriculture américaine dont les exportations céréalières avaient déjà inondé l’Europe : l’objectif visé était la productivité, par la mécanisation, les engrais, les insecticides etc., ce que le Ministère diffusait avec difficulté dans ses écoles et par ses conseillers. Ce modèle a fini par prendre forme dans le Bassin Parisien, avantagé par sa géographie. La profession s’y est organisée autour d’un syndicat : la FNSEA, qui a diffusé assez rapidement dans les autres régions.
Mais c’est avec la Ve République qu’un virage essentiel a été opéré, quand Chirac était Ministre de l’Agriculture : c’est l’organisation de la « cogestion » par laquelle la politique agricole était définie de fait par la FNSEA, et son application confiée aux Chambres d’Agriculture contrôlées par ce syndicat, le Ministère se limitant à la mobilisation des aides et à leur suivi.
Parallèlement, au niveau européen – la France étant définie comme principal pays producteur – le Gouvernement a pesé avec force pour que ses orientations soient reprises dans la Politique a gricole commune (PAC), tandis que la FNSEA installait à Bruxelles un important Immeuble avec une armée de conseillers chargés d’inspirer et contrôler la Direction Générale de la Communauté économique européenne qui définissait et gérait les aides européennes (DG6) Celles-ci devaient être fondamentalement attribuées selon les critères et modalités dictés par la FNSEA, se fondant sur des productions déterminées (et avant tout les céréales), les hectares cultivés et les têtes de bétail.
Mais c’est avec la Ve République qu’un virage essentiel a été opéré, quand Chirac était Ministre de l’Agriculture : c’est l’organisation de la « cogestion » par laquelle la politique agricole était définie de fait par la FNSEA, et son application confiée aux Chambres d’Agriculture contrôlées par ce syndicat, le Ministère se limitant à la mobilisation des aides et à leur suivi.
Parallèlement, au niveau européen – la France étant définie comme principal pays producteur – le Gouvernement a pesé avec force pour que ses orientations soient reprises dans la Politique a gricole commune (PAC), tandis que la FNSEA installait à Bruxelles un important Immeuble avec une armée de conseillers chargés d’inspirer et contrôler la Direction Générale de la Communauté économique européenne qui définissait et gérait les aides européennes (DG6) Celles-ci devaient être fondamentalement attribuées selon les critères et modalités dictés par la FNSEA, se fondant sur des productions déterminées (et avant tout les céréales), les hectares cultivés et les têtes de bétail.
Avec l’entrée dans l’Europe de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce – pays méditerranéens s’ajoutant à l’Italie – d’autres considérations ont dû être prises en compte par la CEE pour permettre une modernisation des zones « retardées ». Cela a été conçu à la Direction Générale chargée des « Politiques Régionales » : Il s’agissait de prendre en considération les zones rurales qui n’étaient pas marquées par une production dominante, et donc de les aborder avec une vision plus globale du développement, incluant toutes les activités possibles, et les conditions de vie sociale : cela ne pouvait être pris en compte correctement qu’au niveau de territoires volontaires pour s’organiser localement, comme l’Italie l’avait déjà réalisé avec les Comunità Montane [1] qui proposaient des projets quadriennaux de développement et les géraient ensuite, après approbation Régionale.
Sur ce principe ont été institués les programmes Leader conçus puis appliqués par une structure locale - les groupes d'action locale - où les représentants des acteurs économiques et sociaux locaux devaient avoir une représentation déterminante.
Ces dispositions allaient à l’encontre des orientations voulues par la FNSEA, et, malgré leurs résultats remarquables partout où ils ont été appliqués, le budget européen destiné aux programmes Leader a été l’objet d’une longue guérilla pour le réduire, jusqu’à son extinction au profit des aides aux productions décidées à Paris et gérées en France par les Chambres d’Agriculture.
Pour compléter cette politique de modernisation de l’agriculture on doit noter la création, sous contrôle de l’Etat et avec des financements massifs de la Compagnie d’Aménagement du Bas-Rhône Languedoc, d'un énorme réseau d’irrigation régional afin de permettre une agriculture beaucoup plus rentable et de qualité.
Sur ce principe ont été institués les programmes Leader conçus puis appliqués par une structure locale - les groupes d'action locale - où les représentants des acteurs économiques et sociaux locaux devaient avoir une représentation déterminante.
Ces dispositions allaient à l’encontre des orientations voulues par la FNSEA, et, malgré leurs résultats remarquables partout où ils ont été appliqués, le budget européen destiné aux programmes Leader a été l’objet d’une longue guérilla pour le réduire, jusqu’à son extinction au profit des aides aux productions décidées à Paris et gérées en France par les Chambres d’Agriculture.
Pour compléter cette politique de modernisation de l’agriculture on doit noter la création, sous contrôle de l’Etat et avec des financements massifs de la Compagnie d’Aménagement du Bas-Rhône Languedoc, d'un énorme réseau d’irrigation régional afin de permettre une agriculture beaucoup plus rentable et de qualité.
[1] Voir ma publication “Des régions vivantes : les Communità montane", INRA.Corse,1974.
Et la Corse dans cette dynamique ?
Jusqu’à la Ve République, en matière agricole, la Corse était un désert administratif. La profession était aussi squelettique, la chambre ayant seulement un agent dans la vallée de la Gravona et un dans la Marana, chargés de donner des conseils – sans plus – aux agriculteurs qui voulaient bien les écouter.
Mais avec la Ve, la Corse n’entrant pas dans les critères de la politique agricole définie à Paris, il n’y avait pas matière pour des changements notables. Aussi, les représentants locaux de la FNSEA se sont seulement souciés de maîtriser la chambre d’Agriculture (puis les chambres après la bi-départementalisation) selon des méthodes tenant d’un clientélisme bien connu. Les agriculteurs corses restaient livrés à eux-mêmes, ignorés de la politique nationale. Même ceux qui s’étaient organisés en syndicat comme les 42 éleveurs de la vallée du Tavignanu ne sont pas parvenus à être reconnus comme tels, et à bénéficier de la moindre aide.
Mais avec la Ve, la Corse n’entrant pas dans les critères de la politique agricole définie à Paris, il n’y avait pas matière pour des changements notables. Aussi, les représentants locaux de la FNSEA se sont seulement souciés de maîtriser la chambre d’Agriculture (puis les chambres après la bi-départementalisation) selon des méthodes tenant d’un clientélisme bien connu. Les agriculteurs corses restaient livrés à eux-mêmes, ignorés de la politique nationale. Même ceux qui s’étaient organisés en syndicat comme les 42 éleveurs de la vallée du Tavignanu ne sont pas parvenus à être reconnus comme tels, et à bénéficier de la moindre aide.
Puis en 1957 est intervenue une révolution : la création de la SOMIVAC, sur le modèle de la Compagnie du Bas-Rhône-Languedoc, dotée de moyens financiers exceptionnels. Mais en fait, son objectif se limitait à l’aménagement de la plaine d’Aleria-Ghisonaccia pour y implanter des « colons » (terme utilisé sans réserve, du moins jusqu’en 1975).
Selon son premier président, « on ne pouvait se permettre d’attendre cinquante ans pour aménager la Corse avec des agriculteurs locaux sans expérience ni formation sur le plan technique, économique, organisationnel etc… ». Ceux-ci étaient donc clairement écartés – « sauf quelques individus aux responsabilités politiques dont on avait besoin pour acquérir le foncier nécessaire [1] ».
En fait la SOMIVAC avait été conçue et organisée par un groupe de colons du Maroc conscients de la proche indépendance de ce pays, et qui avaient monté ce projet avec le soutien personnel du Premier ministre de l’époque, Michel Debré. En 1962 ce projet devait s’intensifier massivement avec le rapatriement des colons d’Algérie [2]. On sait comment cette exclusion des agriculteurs corses a provoqué les premières manifestations et l’apparition de l’Action Régionaliste Corse.
Mais non seulement l’accaparement des terres de plaine ne se faisait pas au profit d’agriculteurs corses : elle laissait sans base de transhumance hivernale les éleveurs de brebis du Tavignanu et des villages dominant la plaine, qui utilisaient les terres communales (i lunari) qu’avaient toutes ces communes. L’absence de considération du pastoralisme corse par les instances parisiennes de l’agriculture - mais aussi par les élus corses - ne faisait que s’affirmer.
Certes, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) créait en Corse, en 1971 une cellule pluridisciplinaire (à mon initiative) pour définir les possibilités et conditions de modernisation d’une agriculture de montagne, avec une attention particulière pour les élevages traditionnels, tout en établissant un réseau d’une centaine de chercheurs méditerranéens (DYNMED) pour mettre en évidence les modes d’émergence du développement rural à l’échelle territoriale [3], en zones difficiles. Suite à des enquêtes de terrain de cette unité, une initiative locale de développement importante s’est organisée en Castagniccia [4], mais la Chambre d’Agriculture a refusé de travailler avec elle, l’argument de son président étant que « promouvoir une agriculture de montagne était une grave erreur car elle était sans avenir. La seule action à faire était de procurer des subventions – en trichant s’il le fallait – pour aider à survivre les éleveurs qui restaient, mais sans rien leur demander [5]. La seule agriculture possible est en plaine ».
Quant’ aux élus locaux, ils ont fait une guerre féroce à cette association quand ils ont vu qu’ils ne pouvaient pas maîtriser les financements que le Commissaire National à la Montagne avait décidé d’accorder à ses projets d’aménagement [6] (notamment la rénovation de surfaces importantes de châtaigneraie). Cet exemple illustre l’état d’esprit des responsables professionnels comme des élus locaux en zones de montagne, ce qui permet de comprendre pourquoi – quelques années plus tard – les programmes Leader n’ont pas été mobilisés en Corse [7] alors qu’ils fleurissaient partout dans tous les territoires montagneux ou difficiles d’Europe – sauf en Italie au Sud de Naples et en Sicile, comme par hasard…
L’approche d’une activité – comme la castanéiculture ou l’élevage ovin – en ne considérant que les questions techniques posées permet au mieux d’éviter des désastres, de survivre, mais pas de donner une assise solide aux exploitations concernées pour lesquelles il importe de maîtriser une base foncière suffisante, où l’on doit avoir les moyens et la sécurité d’investir, mais aussi un cadre de vie sociale satisfaisant. Or ici seules ont pu se concrétiser des opérations sans coûts comme l’AOC « Brocciu » ou « Farine de châtaigne » et quelques interventions symboliques, très limitées financièrement. Et surtout pas d’approches globales et d’actions sur le milieu. Peut-on sortir de la précarité sans une vraie politique de développement, et des budgets en condition ?
Par ailleurs, l’un des problèmes à résoudre nécessairement dans les zones de montagne est la gestion du foncier, abandonné au maquis par une myriade de propriétaires indivis - pour la majorité inconnus - en raison de l’application désastreuse des arrêtés Miot pendant sept générations. Là encore l’INRA a proposé des solutions, mais tant les responsables professionnels agricoles que les élus locaux ont refusé de s’y engager, craignant entre autres choses d’irriter de nombreux copropriétaires capables de compromettre leurs réélections. La solution réside à l’Assemblée régionale, s’appuyant sur le statut particulier, pour promouvoir des solutions sur l’usage du foncier sans toucher à la propriété. Mais un lobby de notaires exige le statu quo…
Dans ces conditions, y a-t-il un avenir autre que symbolique pour le pastoralisme corse et la castanéiculture, malgré l’engagement acharné de quelques techniciens passionnés ?
Revenons à la SOMIVAC. Dans ses premières années un contretemps important a surgi : laors que son objectif claironné était la création d’un immense verger d’agrumes grâce à l’irrigation prévue, la mise en place de barrages et des réseaux d’irrigation prenait forcement du temps. Ne pouvant attendre, une majorité de colons se sont alors rabattus sur une culture qu’ils connaissaient bien : la vigne, orientée vers les vins de coupage (dont la production étant enflée par la chaptalisation). La croissance de cette production a été fulgurante, au point de saturer en 1980 le marché européen et obliger la CEE à engager un énorme plan d’arrachage (avec obligation de ne pas replanter avant dix ans).
Entretemps, après les évènements d’Aleria (1975) la doctrine d’exclusion des corses a été quelque peu aménagée, car de nombreux colons installés voulaient vendre leurs exploitations pour s’investir dans des sociétés anonymes consacrées à l’achat de terrains côtiers à des fins immobilières. C’est là qu’a joué la fameuse « cogestion » du ministère de l’Agriculture avec la Profession agricole, en facilitant l’achat de ces terrains par des corses. Avec la vigne, l’agriculture corse était désormais reconnue par les instances nationales… mais seulement pour la vigne.
Aussi, quand la CEE a décidé son plan d’arrachage, les agriculteurs corses de la FNSEA ont manifesté sur les routes pour qu’on leur permette de maintenir leur production de vins de coupage. Mais les rapports avec le Ministère avaient changé car les socialistes venaient de gagner les élections de 1981. J’ai été personnellement impliqué comme médiateur dans ce conflit [8] et, appuyé par un spécialiste INRA de cette filière et grâce à la clairvoyance de la Ministre socialiste [9], nous avons pu trouver un compromis permettant à une minorité de viticulteurs de s’engager dans une direction de qualité et d’originalité fondée sur des cépages traditionnels endémiques. Une structure de Recherche a été créée à cet effet (le CIVAM devenu ensuite CRVI). Dans les dix ans qui ont suivi une majorité de producteurs ont été convaincus et se sont reconvertis dans ce sens, d’autant que le ministère donnait des aides importantes pour équiper les caves en matériel adéquat : l’agriculture de plaine trouvait une voie de salut, en plus d’un verger non négligeable d’agrumes.
En fait la SOMIVAC avait été conçue et organisée par un groupe de colons du Maroc conscients de la proche indépendance de ce pays, et qui avaient monté ce projet avec le soutien personnel du Premier ministre de l’époque, Michel Debré. En 1962 ce projet devait s’intensifier massivement avec le rapatriement des colons d’Algérie [2]. On sait comment cette exclusion des agriculteurs corses a provoqué les premières manifestations et l’apparition de l’Action Régionaliste Corse.
Mais non seulement l’accaparement des terres de plaine ne se faisait pas au profit d’agriculteurs corses : elle laissait sans base de transhumance hivernale les éleveurs de brebis du Tavignanu et des villages dominant la plaine, qui utilisaient les terres communales (i lunari) qu’avaient toutes ces communes. L’absence de considération du pastoralisme corse par les instances parisiennes de l’agriculture - mais aussi par les élus corses - ne faisait que s’affirmer.
Certes, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) créait en Corse, en 1971 une cellule pluridisciplinaire (à mon initiative) pour définir les possibilités et conditions de modernisation d’une agriculture de montagne, avec une attention particulière pour les élevages traditionnels, tout en établissant un réseau d’une centaine de chercheurs méditerranéens (DYNMED) pour mettre en évidence les modes d’émergence du développement rural à l’échelle territoriale [3], en zones difficiles. Suite à des enquêtes de terrain de cette unité, une initiative locale de développement importante s’est organisée en Castagniccia [4], mais la Chambre d’Agriculture a refusé de travailler avec elle, l’argument de son président étant que « promouvoir une agriculture de montagne était une grave erreur car elle était sans avenir. La seule action à faire était de procurer des subventions – en trichant s’il le fallait – pour aider à survivre les éleveurs qui restaient, mais sans rien leur demander [5]. La seule agriculture possible est en plaine ».
Quant’ aux élus locaux, ils ont fait une guerre féroce à cette association quand ils ont vu qu’ils ne pouvaient pas maîtriser les financements que le Commissaire National à la Montagne avait décidé d’accorder à ses projets d’aménagement [6] (notamment la rénovation de surfaces importantes de châtaigneraie). Cet exemple illustre l’état d’esprit des responsables professionnels comme des élus locaux en zones de montagne, ce qui permet de comprendre pourquoi – quelques années plus tard – les programmes Leader n’ont pas été mobilisés en Corse [7] alors qu’ils fleurissaient partout dans tous les territoires montagneux ou difficiles d’Europe – sauf en Italie au Sud de Naples et en Sicile, comme par hasard…
L’approche d’une activité – comme la castanéiculture ou l’élevage ovin – en ne considérant que les questions techniques posées permet au mieux d’éviter des désastres, de survivre, mais pas de donner une assise solide aux exploitations concernées pour lesquelles il importe de maîtriser une base foncière suffisante, où l’on doit avoir les moyens et la sécurité d’investir, mais aussi un cadre de vie sociale satisfaisant. Or ici seules ont pu se concrétiser des opérations sans coûts comme l’AOC « Brocciu » ou « Farine de châtaigne » et quelques interventions symboliques, très limitées financièrement. Et surtout pas d’approches globales et d’actions sur le milieu. Peut-on sortir de la précarité sans une vraie politique de développement, et des budgets en condition ?
Par ailleurs, l’un des problèmes à résoudre nécessairement dans les zones de montagne est la gestion du foncier, abandonné au maquis par une myriade de propriétaires indivis - pour la majorité inconnus - en raison de l’application désastreuse des arrêtés Miot pendant sept générations. Là encore l’INRA a proposé des solutions, mais tant les responsables professionnels agricoles que les élus locaux ont refusé de s’y engager, craignant entre autres choses d’irriter de nombreux copropriétaires capables de compromettre leurs réélections. La solution réside à l’Assemblée régionale, s’appuyant sur le statut particulier, pour promouvoir des solutions sur l’usage du foncier sans toucher à la propriété. Mais un lobby de notaires exige le statu quo…
Dans ces conditions, y a-t-il un avenir autre que symbolique pour le pastoralisme corse et la castanéiculture, malgré l’engagement acharné de quelques techniciens passionnés ?
Revenons à la SOMIVAC. Dans ses premières années un contretemps important a surgi : laors que son objectif claironné était la création d’un immense verger d’agrumes grâce à l’irrigation prévue, la mise en place de barrages et des réseaux d’irrigation prenait forcement du temps. Ne pouvant attendre, une majorité de colons se sont alors rabattus sur une culture qu’ils connaissaient bien : la vigne, orientée vers les vins de coupage (dont la production étant enflée par la chaptalisation). La croissance de cette production a été fulgurante, au point de saturer en 1980 le marché européen et obliger la CEE à engager un énorme plan d’arrachage (avec obligation de ne pas replanter avant dix ans).
Entretemps, après les évènements d’Aleria (1975) la doctrine d’exclusion des corses a été quelque peu aménagée, car de nombreux colons installés voulaient vendre leurs exploitations pour s’investir dans des sociétés anonymes consacrées à l’achat de terrains côtiers à des fins immobilières. C’est là qu’a joué la fameuse « cogestion » du ministère de l’Agriculture avec la Profession agricole, en facilitant l’achat de ces terrains par des corses. Avec la vigne, l’agriculture corse était désormais reconnue par les instances nationales… mais seulement pour la vigne.
Aussi, quand la CEE a décidé son plan d’arrachage, les agriculteurs corses de la FNSEA ont manifesté sur les routes pour qu’on leur permette de maintenir leur production de vins de coupage. Mais les rapports avec le Ministère avaient changé car les socialistes venaient de gagner les élections de 1981. J’ai été personnellement impliqué comme médiateur dans ce conflit [8] et, appuyé par un spécialiste INRA de cette filière et grâce à la clairvoyance de la Ministre socialiste [9], nous avons pu trouver un compromis permettant à une minorité de viticulteurs de s’engager dans une direction de qualité et d’originalité fondée sur des cépages traditionnels endémiques. Une structure de Recherche a été créée à cet effet (le CIVAM devenu ensuite CRVI). Dans les dix ans qui ont suivi une majorité de producteurs ont été convaincus et se sont reconvertis dans ce sens, d’autant que le ministère donnait des aides importantes pour équiper les caves en matériel adéquat : l’agriculture de plaine trouvait une voie de salut, en plus d’un verger non négligeable d’agrumes.
[1] Voir mon ouvrage Corsica mia. Propos tenus auprès de personnes choisies mais confidentiellement.
[2] Cf: même source.
[3] Ce réseau – DYNMED – très sollicité par la Communauté Européenne, a collaboré très activement à la création des programmes Leader.
[4] A Rustaghja, regroupant en 1975 plus de 4000 adhérents.
[5] Il n’ajoutait pas « sinon leur vote favorable aux élections professionnelles », mais c’est ce qu’il pratiquait à ces occasions.
[6] Ils ont obtenu du Préfet que le programme soit annulé et que les crédits décidés leur soient confiés, et ils les ont utilisés pour un usage purement clientélistique.
[7] Sinon, très tardivement, quelques essais ponctuels sans consistance financière.
[8] Voir dans Corsica mia, la difficile reconversion du vignoble corse vers des productions originales de qualité.
[9] Madame Edith Cresson, qui était ingénieur agronome.
Le « Statut particulier » serait-il utilisé ?
La reconversion de la viticulture corse, accouchée dans la douleur, serait-elle pour l’agriculture corse la seule satisfaction enregistrable ?
Si la Corse est restée longtemps ignorée puis maltraitée par une vision centraliste, lointaine et ignorante de sa nature et ses problèmes, la décentralisation des années 1980 ouvrait une fenêtre. La SOMIVAC aux carcans parisiens laissait place à un ODARC pourvu des outils voulus pour élaborer et mettre en œuvre une politique de développement rural appropriée. Et pour l’orienter a été organisée une réflexion dite « Etats Généraux de l’Agriculture [1] » qui donnait des orientations riches et pertinentes après un travail de commissions auxquelles ont participé plus de cent acteurs, sur plusieurs mois...
Son président devait être un élu de l’Assemblée régionale. Mais la précarité de la première Assemblée, sans majorité, fut un handicap, et les élections successives ont placé à ce poste des politiques notablement incompétents, qui ont surtout considéré l’ODARC comme une opportunité pour y placer une douzaine de « clients » sans formation. À chaque élection cette pratique se produisait, déterminant un engorgement d’agents incompétents et ne sachant que faire, tandis que de leur côté les chambres d’agriculture continuaient à fonctionner selon les convictions de leurs présidents, inspirées par la FNSEA nationale.
Je suis témoin direct de l’usage, clairement explicité par l’état-major professionnel agricole d’alors, qu’ils attendaient de l’ODARC : le montage de projets fictifs pour affecter les crédits ainsi obtenus à leurs fins (clientélistiques), quitte expressément à fournir de faux rapports d’exécution, en comptant sur le fait que les représentants de l’Etat ne viendraient pas les contester. Je sais que cela a été longtemps pratiqué. J’espère que les responsables successifs de ces organismes n’ont pas tous eu ces comportements…
Si la Corse est restée longtemps ignorée puis maltraitée par une vision centraliste, lointaine et ignorante de sa nature et ses problèmes, la décentralisation des années 1980 ouvrait une fenêtre. La SOMIVAC aux carcans parisiens laissait place à un ODARC pourvu des outils voulus pour élaborer et mettre en œuvre une politique de développement rural appropriée. Et pour l’orienter a été organisée une réflexion dite « Etats Généraux de l’Agriculture [1] » qui donnait des orientations riches et pertinentes après un travail de commissions auxquelles ont participé plus de cent acteurs, sur plusieurs mois...
Son président devait être un élu de l’Assemblée régionale. Mais la précarité de la première Assemblée, sans majorité, fut un handicap, et les élections successives ont placé à ce poste des politiques notablement incompétents, qui ont surtout considéré l’ODARC comme une opportunité pour y placer une douzaine de « clients » sans formation. À chaque élection cette pratique se produisait, déterminant un engorgement d’agents incompétents et ne sachant que faire, tandis que de leur côté les chambres d’agriculture continuaient à fonctionner selon les convictions de leurs présidents, inspirées par la FNSEA nationale.
Je suis témoin direct de l’usage, clairement explicité par l’état-major professionnel agricole d’alors, qu’ils attendaient de l’ODARC : le montage de projets fictifs pour affecter les crédits ainsi obtenus à leurs fins (clientélistiques), quitte expressément à fournir de faux rapports d’exécution, en comptant sur le fait que les représentants de l’Etat ne viendraient pas les contester. Je sais que cela a été longtemps pratiqué. J’espère que les responsables successifs de ces organismes n’ont pas tous eu ces comportements…
[1] Que j’ai eu la charge d’organiser.
Résumons donc les forces à considérer :
- Le mode de fonctionnement du ministère de l’Agriculture reste centraliste et co-piloté par un syndicat imposant une approche par productions considérées comme importantes, et minimisant sinon excluant celles des zones montagneuses comme la Corse.
- Par voie de conséquence, les budgets pouvant appuyer la consolidation, la modernisation et le renforcement des productions de montagne restent squelettiques.
- Cette approche par productions ne prend pas en compte les problèmes et contraintes de vie sociale des territoires ruraux, ni la gestion de l’environnement, comme si cela ne relevait pas du ministère de l’Agriculture.
- Les responsables locaux de la profession sont acquis à ce mode d’approche, considérant les productions de ces zones comme résiduelles et appelées à disparaître, donc à suivre au minimum.
- L’opinion publique voit ces productions et activités comme des reliques du passé qu’on aimerait bien conserver, mais sans avoir conscience des effets qu’entrainerait leur disparition, notamment la perte des racines de notre identité culturelle et la protection des incendies gigantesques qui nous attendent avec l’invasion du maquis.
- Les mentalités héritées du clanisme conduisent de très nombreux agriculteurs à se réfugier dans l’assistance plutôt que de rechercher les outils et modalités d’une production originale modernisée, assurant aussi à la communauté une gestion de l’environnement à la fois attractive pour un certain tourisme et protectrice contre les incendies. Or, il faut avoir conscience – comme l’ont démontré les études du Réseau DYNMED [1] – que l’assistance est un venin mortel pour le développement.
[1] Voir Suds et îles de Méditerranée : De l’assistance à l’initiative ?, Publisud, 1998.
En résumé
Une redynamisation de l’agriculture corse est certainement à rechercher, mais en tenant compte les forces et procédures qui entrainent naturellement la marginalisation des productions originales de ses territoires. Il faudra trouver d’autres approches, en s’inspirant des réussites extérieures :
Par des études et enquêtes territoriales appropriées, il faudra identifier les atouts disponibles, les aspirations des acteurs de terrain, et débattre avec eux des résultats de ces travaux, afin que puissent émerger les actions importantes à réaliser et les dynamiques de groupes pour les mener [1]. Il faudra que la CDC réserve un budget consistant pour ces actions, et traite la question du foncier en termes opérationnels,
Il sera important d’associer toutes les compétences mobilisables, d’ajuster les formations à l’Université et l’ODARC pour fournir les agents de terrain nécessaires à l’élaboration puis l’encadrement des projets territoriaux.
Il faudra travailler à la prise de conscience par l’opinion publique et les élus de l’importance et de l’urgence de ces réalisations, car la dégradation du milieu humain et naturel s’accélère et peut devenir irréversible.
Voilà ce qu’on peut tirer de trente ans de travaux sur le sujet dans toute la Méditerranée, conscients des potentiels de ces territoires, mais aussi s’étant heurtés aux forces décrites qui paralysent le développement si on les ignore et si on ne trouve pas la méthode pour les contourner.
Par des études et enquêtes territoriales appropriées, il faudra identifier les atouts disponibles, les aspirations des acteurs de terrain, et débattre avec eux des résultats de ces travaux, afin que puissent émerger les actions importantes à réaliser et les dynamiques de groupes pour les mener [1]. Il faudra que la CDC réserve un budget consistant pour ces actions, et traite la question du foncier en termes opérationnels,
Il sera important d’associer toutes les compétences mobilisables, d’ajuster les formations à l’Université et l’ODARC pour fournir les agents de terrain nécessaires à l’élaboration puis l’encadrement des projets territoriaux.
Il faudra travailler à la prise de conscience par l’opinion publique et les élus de l’importance et de l’urgence de ces réalisations, car la dégradation du milieu humain et naturel s’accélère et peut devenir irréversible.
Voilà ce qu’on peut tirer de trente ans de travaux sur le sujet dans toute la Méditerranée, conscients des potentiels de ces territoires, mais aussi s’étant heurtés aux forces décrites qui paralysent le développement si on les ignore et si on ne trouve pas la méthode pour les contourner.
[1] On peut recommander de commencer par les territoires ayant gardé un potentiel notable d’activités agricoles traditionnelles à redynamiser.
A propos de l'illustration
Popularte est un festival d'art urbain dans l'espace rural montagnard. Le festival installe le street art sur les murs des villages de l'île. Sur la photo d'illustration de l'article, c'est un collage de l'artiste Bifido qui a été réalisé à Lozzi en 2022.