VBL
Certains mots peuvent résister à la traduction car ils naissent d’un contexte et se comprennent dans un mouvement. C’est à cette condition qu’ils prennent sens.
Cette évidence, présente dans la langue corse, nous invite à considérer certains mots comme des points d’entrée pour comprendre des manières d’organiser les relations entre milieux, usages et collectifs. Lorsqu’on s’attache à saisir, à travers la langue, les logiques d’organisation du monde agropastoral, certaines permanences apparaissent, au premier rang desquelles la circulation. Le terme de circulu, par exemple, a d’abord progressivement cessé de désigner un simple espace pour rapidement devenir une notion relationnelle structurant des parcours, des usages et des temporalités entre l’homme, l’animal et l’environnement, parfois jusqu’à des formes de résistance.
Même fragilisés, rechargés ou partiellement détachés des pratiques qui leur donnaient sens, ces termes demeurent les témoins de manières d’habiter, d’organiser et de faire tenir les territoires. Dans l’étude des organisations agropastorales, les réinterroger relève alors moins d’un travail de mémoire que d’un point d’appui pour renouveler les manières de penser l’action territoriale.
Cette évidence, présente dans la langue corse, nous invite à considérer certains mots comme des points d’entrée pour comprendre des manières d’organiser les relations entre milieux, usages et collectifs. Lorsqu’on s’attache à saisir, à travers la langue, les logiques d’organisation du monde agropastoral, certaines permanences apparaissent, au premier rang desquelles la circulation. Le terme de circulu, par exemple, a d’abord progressivement cessé de désigner un simple espace pour rapidement devenir une notion relationnelle structurant des parcours, des usages et des temporalités entre l’homme, l’animal et l’environnement, parfois jusqu’à des formes de résistance.
Même fragilisés, rechargés ou partiellement détachés des pratiques qui leur donnaient sens, ces termes demeurent les témoins de manières d’habiter, d’organiser et de faire tenir les territoires. Dans l’étude des organisations agropastorales, les réinterroger relève alors moins d’un travail de mémoire que d’un point d’appui pour renouveler les manières de penser l’action territoriale.
Des châtaigniers ?
Le terme de circulu (circolo) semble renvoyer, durant l’époque pisane et génoise, à des tentatives de législation des usages agraires et pastoraux dans les villages de moyenne et haute montagne corse à partir du XIIIe et XIVe siècle (Serpentini 1999). Le circulu, la presa et le furestu participent ainsi à une structuration des espaces et des usages, du centre à la périphérie : aux premiers les activités agraires les plus intensives, tandis que les espaces plus périphériques accueillent des usages plus extensifs, sylvopastoraux ou de parcours, la presa occupant une position intermédiaire, soumise à des cycles de mise en culture plus ou moins longs (Ravis-Giordani 1983).
Or, la mise en culture du châtaignier, souvent associée à une stabilisation tant des usages que des populations agropastorales, va en réalité introduire une forme de tension dans l’organisation des espaces. Bien qu’associé au circulu, il y occupera une position marginale, tout en étant trop pérenne pour la presa et presque trop anthropisé pour appartenir au furestu. À mesure de son développement, le châtaignier agit ainsi moins comme un simple élément du système que comme un opérateur de reconfiguration des circulations entre espaces, pratiques et temporalités agropastorales.
L’usage du terme de circulu en témoigne lorsqu’apparait le « pàsciu di u circulu » [1]. Sur les territoires castanéicoles, l’accès à cette ressource, alors délaissée par l’homme, va réanimer les capacités à faire circuler les animaux, notamment les porcs. Du moins, en passant du registre cultural au registre pastoral (chez les bergers), son sens va devenir celui d’une action « fà u circulu » [2]. Et ce particulièrement en Castagniccia, à partir des années 1960 aux années 2010 [3], qui abritera pendant plusieurs dizaines d’années de nombreux circuli. Institution informelle mais hautement complexe, décrite par Petru Santucci dans ses premiers travaux de recherche, la pratique du circulu nous informe sur deux points.
D’une part, le châtaignier apparaît comme une ressource capable à la fois de stabiliser certaines formes d’organisation agropastorale et de réarticuler les circulations, usages, parcours et espaces. Associé au circulu – l’espace – sans jamais s’y réduire complètement, situé entre verger et forêt, entre leghjittimu et bastardu, entre mondes humains et animaux, il contribue à dépasser les répartitions classiques entre espaces agraires, pastoraux et forestiers.
D’autre part, le terme de circulu ne désigne plus simplement un espace ou une pratique, mais le mouvement même par lequel les relations entre troupeaux, ressources et usagers deviennent opérantes. Il renvoie à des coordinations fines, souvent implicites, à travers lesquelles les usages s’ajustent en permanence à partir de savoirs situés.
À ce titre, le terme de circulu constitue une véritable technologie sociale et écologique, au sens où il permet de maintenir des milieux vivants en organisant les circulations entre espaces, ressources et usages. La persistance du terme rappelle par ailleurs que la cohérence d’un territoire agropastoral ne tient pas d’abord à ses frontières ou à ses statuts, mais aux circulations qui l’animent et à la capacité collective d’en assurer la continuité, l’ajustement et la transmission.
Or, la mise en culture du châtaignier, souvent associée à une stabilisation tant des usages que des populations agropastorales, va en réalité introduire une forme de tension dans l’organisation des espaces. Bien qu’associé au circulu, il y occupera une position marginale, tout en étant trop pérenne pour la presa et presque trop anthropisé pour appartenir au furestu. À mesure de son développement, le châtaignier agit ainsi moins comme un simple élément du système que comme un opérateur de reconfiguration des circulations entre espaces, pratiques et temporalités agropastorales.
L’usage du terme de circulu en témoigne lorsqu’apparait le « pàsciu di u circulu » [1]. Sur les territoires castanéicoles, l’accès à cette ressource, alors délaissée par l’homme, va réanimer les capacités à faire circuler les animaux, notamment les porcs. Du moins, en passant du registre cultural au registre pastoral (chez les bergers), son sens va devenir celui d’une action « fà u circulu » [2]. Et ce particulièrement en Castagniccia, à partir des années 1960 aux années 2010 [3], qui abritera pendant plusieurs dizaines d’années de nombreux circuli. Institution informelle mais hautement complexe, décrite par Petru Santucci dans ses premiers travaux de recherche, la pratique du circulu nous informe sur deux points.
D’une part, le châtaignier apparaît comme une ressource capable à la fois de stabiliser certaines formes d’organisation agropastorale et de réarticuler les circulations, usages, parcours et espaces. Associé au circulu – l’espace – sans jamais s’y réduire complètement, situé entre verger et forêt, entre leghjittimu et bastardu, entre mondes humains et animaux, il contribue à dépasser les répartitions classiques entre espaces agraires, pastoraux et forestiers.
D’autre part, le terme de circulu ne désigne plus simplement un espace ou une pratique, mais le mouvement même par lequel les relations entre troupeaux, ressources et usagers deviennent opérantes. Il renvoie à des coordinations fines, souvent implicites, à travers lesquelles les usages s’ajustent en permanence à partir de savoirs situés.
À ce titre, le terme de circulu constitue une véritable technologie sociale et écologique, au sens où il permet de maintenir des milieux vivants en organisant les circulations entre espaces, ressources et usages. La persistance du terme rappelle par ailleurs que la cohérence d’un territoire agropastoral ne tient pas d’abord à ses frontières ou à ses statuts, mais aux circulations qui l’animent et à la capacité collective d’en assurer la continuité, l’ajustement et la transmission.
[1] La pratique du circulu désigne un arrangement passé entre propriétaires de châtaigneraies et éleveurs, autorisant le pâturage des troupeaux, en particulier des porcs, dans les espaces castanéicoles durant la période hivernale à l’échelle d’une ou plusieurs communes. En échange de l’entretien du milieu ou de formes variables de contreparties, ces accords organisaient les circulations animales, foncières et sociales. La datation de l’arrivée de cette pratique et de sa dénomination reste encore à confirmer, probablement fin XVIIIe.
[2] Voir les travaux de recherche de Marie-José Dalbera-Stefanaggi et Stella Retali-Medori (2013) et de Francescu-Maria Luneschi (2017).
[3] Un travail d’étude approfondi de ces pratiques de circulu reste à faire. Nous nous appuyons ici sur une pré-enquête ethnographique nous permettant d’identifier qu’un des derniers circulu s’est éteint dans la vallée d’Orezza entre 2010 et 2012.
Des circulations ?
Dans l’agropastoralisme, les circulations ne concernent pas uniquement des déplacements de matières, de troupeaux ou de ressources. Elles engagent des manières d’habiter, de coordonner les usages et de faire tenir les territoires dans le temps. De nombreux travaux ont souligné le rôle des circulations dans l’organisation des paysages, des relations sociales et des formes territoriales, à travers les parcours de troupeaux, les gestions foncières, matrimoniales ou hydriques, ou encore, à travers les échanges de ressources comme le sel.
Sans remettre en cause ces apports, nous essayons ici de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement de décrire ce qui circule, ni même les effets de ces circulations, mais de les considérer comme des formes d’action à travers lesquelles les organisations agropastorales se maintiennent, s’ajustent et se transforment.
Autrement dit, les circulations ne sont pas simplement des modalités traversant des espaces : elles constituent le mode même par lequel l’action se déploie, se coordonne et s’ajuste entre acteurs humains et non humains. Le territoire apparaît alors moins comme un cadre préexistant que comme ce qui se construit et se maintient à travers ces circulations.
Dans cette perspective, les circulations donnent accès à une intelligence pratique du territoire, inscrite dans les usages et dans la langue, qui permet de comprendre comment se construisent, au quotidien, la robustesse des milieux, la mise en ressource et les manières d’habiter et d’organiser les territoires agropastoraux. Il s’agit donc pas tant de chercher à en cartographier les trajets qu’à saisir ce qu’elles révèlent des capacités d’un territoire à tenir, à s’adapter et à durer.
Appréhendées sous cet angle, les circulations peuvent être distinguées selon les dimensions qu’elles mobilisent, sans pour autant être séparées dans les pratiques.
Certaines dimensions relèvent de dynamiques biophysiques : circulation de l’eau, des nutriments et de la matière organique, mais aussi déplacements des troupeaux contribuant à redistribuer ces éléments et à structurer les milieux. Dépassant alors une simple circularité des flux pour comprendre comment ces circulations articulent, transforment et maintiennent les organisations agropastorales.
D’autres engagent des dimensions sociales : circulation des savoirs, des droits d’usage, des règles et des formes d’entraide qui permettent d’ajuster les pratiques et de coordonner les acteurs dans le temps. Ces circulations contribuant à produire un capital social nécessaire au fonctionnement des organisations agropastorales : confiance entre usagers, connaissance fine des milieux, réputation, réciprocité ou encore capacité à négocier les accès et les usages.
Les circulations peuvent également être économiques, à travers les échanges de ressources, les formes de valorisation ou les modalités d’accès aux biens. Elles transforment la valeur elle-même à travers des usages, des relations et des agencements qui les rendent opérantes. Au fil des circulations, ce qui fait ressource change de statut, de fonction et de signification : elles peuvent devenir tour à tour alimentaire, pastorale, économique, patrimoniale ou écologique.
Les circulations sont également spatiales, à travers les parcours, les seuils, les zones de passage ou de repos qui composent des espaces vécus et pratiqués plutôt que strictement délimités. Ces circulations participent également à la structuration des milieux eux-mêmes, en contribuant aux dynamiques écologiques et à la diversité des formes de vie qui caractérisent les espaces agropastoraux. Mais avec l’espace se structure également le temps : temps de déplacement, rythmes de travail et formes d’organisation collective. Dans les mondes agropastoraux, les distances se mesurent alors moins en kilomètres qu’en accessibilité, en durée ou en capacité de mobilisation, tandis que les circulations s’inscrivent dans des temporalités de travail nécessaires pour parcourir, entretenir et rendre les milieux praticables.
Ces distinctions n’ont toutefois de sens qu’à titre analytique. Dans les pratiques agropastorales, les circulations s’entrelacent et recomposent en permanence les usages, les milieux et les ressources. Appréhender l’agropastoralisme à partir des circulations revient moins à décrire des organisations stabilisées qu’à suivre les processus situés par lesquels acteurs, pratiques et ressources s’ajustent et se maintiennent dans le temps. Le territoire agropastoral ne se réduit plus à une surface délimitée : il se constitue dans des circulations qui réactivent continuellement les relations entre milieu et ressource.
Sans remettre en cause ces apports, nous essayons ici de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement de décrire ce qui circule, ni même les effets de ces circulations, mais de les considérer comme des formes d’action à travers lesquelles les organisations agropastorales se maintiennent, s’ajustent et se transforment.
Autrement dit, les circulations ne sont pas simplement des modalités traversant des espaces : elles constituent le mode même par lequel l’action se déploie, se coordonne et s’ajuste entre acteurs humains et non humains. Le territoire apparaît alors moins comme un cadre préexistant que comme ce qui se construit et se maintient à travers ces circulations.
Dans cette perspective, les circulations donnent accès à une intelligence pratique du territoire, inscrite dans les usages et dans la langue, qui permet de comprendre comment se construisent, au quotidien, la robustesse des milieux, la mise en ressource et les manières d’habiter et d’organiser les territoires agropastoraux. Il s’agit donc pas tant de chercher à en cartographier les trajets qu’à saisir ce qu’elles révèlent des capacités d’un territoire à tenir, à s’adapter et à durer.
Appréhendées sous cet angle, les circulations peuvent être distinguées selon les dimensions qu’elles mobilisent, sans pour autant être séparées dans les pratiques.
Certaines dimensions relèvent de dynamiques biophysiques : circulation de l’eau, des nutriments et de la matière organique, mais aussi déplacements des troupeaux contribuant à redistribuer ces éléments et à structurer les milieux. Dépassant alors une simple circularité des flux pour comprendre comment ces circulations articulent, transforment et maintiennent les organisations agropastorales.
D’autres engagent des dimensions sociales : circulation des savoirs, des droits d’usage, des règles et des formes d’entraide qui permettent d’ajuster les pratiques et de coordonner les acteurs dans le temps. Ces circulations contribuant à produire un capital social nécessaire au fonctionnement des organisations agropastorales : confiance entre usagers, connaissance fine des milieux, réputation, réciprocité ou encore capacité à négocier les accès et les usages.
Les circulations peuvent également être économiques, à travers les échanges de ressources, les formes de valorisation ou les modalités d’accès aux biens. Elles transforment la valeur elle-même à travers des usages, des relations et des agencements qui les rendent opérantes. Au fil des circulations, ce qui fait ressource change de statut, de fonction et de signification : elles peuvent devenir tour à tour alimentaire, pastorale, économique, patrimoniale ou écologique.
Les circulations sont également spatiales, à travers les parcours, les seuils, les zones de passage ou de repos qui composent des espaces vécus et pratiqués plutôt que strictement délimités. Ces circulations participent également à la structuration des milieux eux-mêmes, en contribuant aux dynamiques écologiques et à la diversité des formes de vie qui caractérisent les espaces agropastoraux. Mais avec l’espace se structure également le temps : temps de déplacement, rythmes de travail et formes d’organisation collective. Dans les mondes agropastoraux, les distances se mesurent alors moins en kilomètres qu’en accessibilité, en durée ou en capacité de mobilisation, tandis que les circulations s’inscrivent dans des temporalités de travail nécessaires pour parcourir, entretenir et rendre les milieux praticables.
Ces distinctions n’ont toutefois de sens qu’à titre analytique. Dans les pratiques agropastorales, les circulations s’entrelacent et recomposent en permanence les usages, les milieux et les ressources. Appréhender l’agropastoralisme à partir des circulations revient moins à décrire des organisations stabilisées qu’à suivre les processus situés par lesquels acteurs, pratiques et ressources s’ajustent et se maintiennent dans le temps. Le territoire agropastoral ne se réduit plus à une surface délimitée : il se constitue dans des circulations qui réactivent continuellement les relations entre milieu et ressource.
Le territoire entre milieu et ressource ?
Si les organisations agropastorales tiennent par les circulations qui les traversent, alors le milieu ne peut plus être envisagé comme un simple réservoir de ressources, disponible et mobilisable à volonté. Il apparaît au contraire comme un ensemble de relations continuellement activées, entretenues et transformées par ces circulations.
Les travaux de Jean-Michel Sorba (2021) montrent que milieu et ressource se construisent conjointement à travers les usages et les formes d’organisation agropastorales. Le milieu-ressource ne désigne ainsi ni un stock ni un donné naturel, mais un ensemble de relations écologiques, sociales et techniques continuellement entretenues et reconfigurées. Ces relations ne deviennent toutefois opérantes qu’à travers les circulations qui articulent milieux, pratiques et ressources, ainsi que les formes situées de coopération par lesquelles elles s’ajustent, se transforment et se maintiennent dans le temps.
Le monde agropastoral apparaît dès lors comme un ensemble de circulations continuellement articulées. Circulation des troupeaux, qui redistribuent la matière organique et participent à structurer les paysages ; circulation des usages, qui répartissent les pressions sur les milieux ; circulation des savoirs et des règles, qui permettent d’ajuster en permanence les pratiques.
Les notions de circulu, tenitóriu ou reghjòne permettent de saisir les organisations agropastorales à partir des circulations qui les rendent opérantes. Elles mettent moins l’accent sur les relations elles-mêmes que sur les processus par lesquels celles-ci s’activent, se distribuent et se réactualisent.
Il ne s’agit plus seulement de penser les milieux-ressources à partir des usages qui les structurent, mais de comprendre le rôle des circulations dans les transformations qui les traversent. La stabilité des territoires ne repose alors pas sur la fixation des usages, mais sur la capacité collective à entretenir des circulations suffisamment souples pour permettre l’ajustement et la redistribution des relations entre acteurs, ressources et espaces. La coopération sous-jacente ne relève donc pas uniquement d’une capacité d’action collective ; elle repose également sur l’entretien et la transformation continus des relations qui rendent possibles ces circulations.
Les travaux de Jean-Michel Sorba (2021) montrent que milieu et ressource se construisent conjointement à travers les usages et les formes d’organisation agropastorales. Le milieu-ressource ne désigne ainsi ni un stock ni un donné naturel, mais un ensemble de relations écologiques, sociales et techniques continuellement entretenues et reconfigurées. Ces relations ne deviennent toutefois opérantes qu’à travers les circulations qui articulent milieux, pratiques et ressources, ainsi que les formes situées de coopération par lesquelles elles s’ajustent, se transforment et se maintiennent dans le temps.
Le monde agropastoral apparaît dès lors comme un ensemble de circulations continuellement articulées. Circulation des troupeaux, qui redistribuent la matière organique et participent à structurer les paysages ; circulation des usages, qui répartissent les pressions sur les milieux ; circulation des savoirs et des règles, qui permettent d’ajuster en permanence les pratiques.
Les notions de circulu, tenitóriu ou reghjòne permettent de saisir les organisations agropastorales à partir des circulations qui les rendent opérantes. Elles mettent moins l’accent sur les relations elles-mêmes que sur les processus par lesquels celles-ci s’activent, se distribuent et se réactualisent.
Il ne s’agit plus seulement de penser les milieux-ressources à partir des usages qui les structurent, mais de comprendre le rôle des circulations dans les transformations qui les traversent. La stabilité des territoires ne repose alors pas sur la fixation des usages, mais sur la capacité collective à entretenir des circulations suffisamment souples pour permettre l’ajustement et la redistribution des relations entre acteurs, ressources et espaces. La coopération sous-jacente ne relève donc pas uniquement d’une capacité d’action collective ; elle repose également sur l’entretien et la transformation continus des relations qui rendent possibles ces circulations.
Des coopérations ?
Ce qui apparaît, c’est un système de circulations interdépendantes par lequel l’action se distribue à travers une multiplicité de relations et de temporalités, permettant aux organisations agropastorales de maintenir leur cohérence, de s’adapter aux variations et de produire des formes de robustesse territoriale. Dans cette configuration, la coopération n’apparaît plus comme un principe préalable ou une injonction extérieure, mais comme une propriété émergente des circulations.
Ce ne sont pas des acteurs qui décideraient d’abord de coopérer pour ensuite organiser des circulations ; c’est parce que la cohérence même de l’agropastoralisme dépend de la possibilité de faire circuler troupeaux, ressources, usages et savoirs, en les ajustant continuellement aux milieux, aux temporalités et aux dynamiques du vivant, que des formes de coopération s’élaborent, souvent de manière implicite.
Ces coopérations ne reposent alors pas nécessairement sur des dispositifs formalisés. Elles s’inscrivent dans des pratiques situées, des ajustements continus, des règles partagées et des savoirs incorporés qui permettent aux acteurs de composer avec les transformations des usages et des équilibres agropastoraux. La coopération apparaît dès lors comme une forme d’action distribuée, où la cohérence des organisations agropastorales ne tient ni à un centre de décision ni à une planification globale, mais à la capacité des acteurs, des usages et des temporalités à s’ajuster continuellement les uns aux autres. Elle est à la fois ce que produisent les circulations et ce qui les rend possibles : une dynamique continue de transformation et d’entretien des relations dans le temps.
Autrement dit, soutenir la coopération ne consiste pas à créer des dispositifs ou à inciter les acteurs à travailler ensemble, mais à préserver et renforcer les conditions de circulation qui permettent à des formes de coopération d’émerger et de se maintenir.
À ce titre, le constat récurrent d’une faible coopération dans le monde agricole corse ne renvoie peut-être pas à une incapacité à coopérer, mais plutôt à l’affaiblissement progressif des conditions qui permettaient historiquement aux milieux de faire ressource à travers les usages. En privilégiant des modèles agricoles standardisés et sectorisés, de nombreuses politiques agricoles ont eu tendance à marginaliser les spécificités agro-sylvopastorales et les nécessités de circulation qu’elles impliquent. Or, dans ces systèmes, faire circuler constitue précisément une condition de durabilité des milieux-ressources comme des organisations agropastorales elles-mêmes.
Ce ne sont pas des acteurs qui décideraient d’abord de coopérer pour ensuite organiser des circulations ; c’est parce que la cohérence même de l’agropastoralisme dépend de la possibilité de faire circuler troupeaux, ressources, usages et savoirs, en les ajustant continuellement aux milieux, aux temporalités et aux dynamiques du vivant, que des formes de coopération s’élaborent, souvent de manière implicite.
Ces coopérations ne reposent alors pas nécessairement sur des dispositifs formalisés. Elles s’inscrivent dans des pratiques situées, des ajustements continus, des règles partagées et des savoirs incorporés qui permettent aux acteurs de composer avec les transformations des usages et des équilibres agropastoraux. La coopération apparaît dès lors comme une forme d’action distribuée, où la cohérence des organisations agropastorales ne tient ni à un centre de décision ni à une planification globale, mais à la capacité des acteurs, des usages et des temporalités à s’ajuster continuellement les uns aux autres. Elle est à la fois ce que produisent les circulations et ce qui les rend possibles : une dynamique continue de transformation et d’entretien des relations dans le temps.
Autrement dit, soutenir la coopération ne consiste pas à créer des dispositifs ou à inciter les acteurs à travailler ensemble, mais à préserver et renforcer les conditions de circulation qui permettent à des formes de coopération d’émerger et de se maintenir.
À ce titre, le constat récurrent d’une faible coopération dans le monde agricole corse ne renvoie peut-être pas à une incapacité à coopérer, mais plutôt à l’affaiblissement progressif des conditions qui permettaient historiquement aux milieux de faire ressource à travers les usages. En privilégiant des modèles agricoles standardisés et sectorisés, de nombreuses politiques agricoles ont eu tendance à marginaliser les spécificités agro-sylvopastorales et les nécessités de circulation qu’elles impliquent. Or, dans ces systèmes, faire circuler constitue précisément une condition de durabilité des milieux-ressources comme des organisations agropastorales elles-mêmes.
De l’innovation territoriale ?
À l’aune de ces éléments, l’innovation territoriale ne peut plus être réduite à l’introduction de nouveaux dispositifs, au transfert technique ou à la seule optimisation des ressources existantes. Elle consiste aussi à recréer les conditions de circulation permettant aux acteurs de réarticuler leurs usages, leurs pratiques et leurs relations aux milieux-ressources dans le temps et dans l’espace.
L’enjeu n’est alors plus seulement de produire autrement, mais de refaire circuler, car c’est dans ces circulations que se construisent les capacités de durabilité des territoires agropastoraux. Les approches dominantes tendent en effet à raisonner en termes de projets, de zonages ou de filières, en cherchant à organiser l’action à partir de cadres préétablis. Ce faisant, elles peinent souvent à saisir ce qui fait la viabilité des territoires : la qualité des circulations qui les traversent et les formes de coopération qu’elles rendent possibles.
Prendre au sérieux les circulations conduit dès lors à déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement d’intervenir sur des objets — ressources, infrastructures ou exploitations — mais de soutenir des dynamiques : maintenir des continuités de parcours, préserver des enchaînements d’usages, faciliter la transmission de savoirs ou encore permettre l’ajustement entre acteurs.
Dans cette perspective, innover consiste moins à créer qu’à réactiver, relier et amplifier des circulations existantes, souvent invisibles ou fragilisées. Cela suppose de reconnaître des formes d’action distribuées, qui ne passent pas nécessairement par des structures formelles mais par des pratiques situées et des coopérations implicites.
Quatre principes d’attention peuvent alors être avancés pour accompagner les dynamiques agropastorales :
– Les circulations : identifier ce qui circule effectivement — matières, pratiques, savoirs, droits — ainsi que les conditions de ces circulations.
– Les continuités relationnelles : porter attention aux articulations entre circulations animales, foncières, techniques ou sociales, ainsi qu’aux ruptures susceptibles de fragiliser les équilibres agropastoraux.
– Les capacités d’ajustement : analyser les marges de manœuvre et les espaces de coopération permettant de faire face aux variations, en tenant compte des coûts matériels, temporels et organisationnels qu’implique le maintien des circulations.
– Les écologies des milieux : porter attention aux dynamiques écologiques qui conditionnent les capacités de circulation, de transformation et d’ajustement des organisations agropastorales.
Ce déplacement engage finalement une autre manière de concevoir l’action publique et collective : non plus comme une capacité à planifier et contrôler, mais comme une aptitude à accompagner les organisations agropastorales en veillant à la qualité des circulations qui assurent leur robustesse.
En ce sens, les notions issues de la langue corse ne relèvent pas seulement d’un patrimoine à préserver. Dans les territoires castanéicoles, la résurgence du terme et des pratiques du circulu témoigne du retour de formes d’articulation entre élevage, châtaigneraie et usages du milieu, nécessaires au maintien des continuités agropastorales. Elle témoigne aussi de la persistance de formes d’organisation fondées sur la circulation et l’ajustement continus des relations entre parcours, activités et milieux-ressources.
Faire le pari du territoire — dont beaucoup se réclament désormais — suppose peut-être avant tout de faire le pari de ce qui le fait tenir. Le monde agropastoral rappelle qu’un territoire ne tient ni par ses limites ni par la seule gestion de ses ressources, mais par la capacité à maintenir des circulations entre milieux, usages, savoirs et formes de vie. La circulation n’apparaît alors plus comme un levier parmi d’autres, mais comme la condition même à partir de laquelle un territoire peut demeurer habitable, praticable et capable d’évoluer sans se dissoudre.
Reste une question :
Quelles formes de gouvernance agricole et territoriale pourraient aujourd’hui garantir les circulations dont dépendent les capacités de transformation des territoires agropastoraux ?
L’enjeu n’est alors plus seulement de produire autrement, mais de refaire circuler, car c’est dans ces circulations que se construisent les capacités de durabilité des territoires agropastoraux. Les approches dominantes tendent en effet à raisonner en termes de projets, de zonages ou de filières, en cherchant à organiser l’action à partir de cadres préétablis. Ce faisant, elles peinent souvent à saisir ce qui fait la viabilité des territoires : la qualité des circulations qui les traversent et les formes de coopération qu’elles rendent possibles.
Prendre au sérieux les circulations conduit dès lors à déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement d’intervenir sur des objets — ressources, infrastructures ou exploitations — mais de soutenir des dynamiques : maintenir des continuités de parcours, préserver des enchaînements d’usages, faciliter la transmission de savoirs ou encore permettre l’ajustement entre acteurs.
Dans cette perspective, innover consiste moins à créer qu’à réactiver, relier et amplifier des circulations existantes, souvent invisibles ou fragilisées. Cela suppose de reconnaître des formes d’action distribuées, qui ne passent pas nécessairement par des structures formelles mais par des pratiques situées et des coopérations implicites.
Quatre principes d’attention peuvent alors être avancés pour accompagner les dynamiques agropastorales :
– Les circulations : identifier ce qui circule effectivement — matières, pratiques, savoirs, droits — ainsi que les conditions de ces circulations.
– Les continuités relationnelles : porter attention aux articulations entre circulations animales, foncières, techniques ou sociales, ainsi qu’aux ruptures susceptibles de fragiliser les équilibres agropastoraux.
– Les capacités d’ajustement : analyser les marges de manœuvre et les espaces de coopération permettant de faire face aux variations, en tenant compte des coûts matériels, temporels et organisationnels qu’implique le maintien des circulations.
– Les écologies des milieux : porter attention aux dynamiques écologiques qui conditionnent les capacités de circulation, de transformation et d’ajustement des organisations agropastorales.
Ce déplacement engage finalement une autre manière de concevoir l’action publique et collective : non plus comme une capacité à planifier et contrôler, mais comme une aptitude à accompagner les organisations agropastorales en veillant à la qualité des circulations qui assurent leur robustesse.
En ce sens, les notions issues de la langue corse ne relèvent pas seulement d’un patrimoine à préserver. Dans les territoires castanéicoles, la résurgence du terme et des pratiques du circulu témoigne du retour de formes d’articulation entre élevage, châtaigneraie et usages du milieu, nécessaires au maintien des continuités agropastorales. Elle témoigne aussi de la persistance de formes d’organisation fondées sur la circulation et l’ajustement continus des relations entre parcours, activités et milieux-ressources.
Faire le pari du territoire — dont beaucoup se réclament désormais — suppose peut-être avant tout de faire le pari de ce qui le fait tenir. Le monde agropastoral rappelle qu’un territoire ne tient ni par ses limites ni par la seule gestion de ses ressources, mais par la capacité à maintenir des circulations entre milieux, usages, savoirs et formes de vie. La circulation n’apparaît alors plus comme un levier parmi d’autres, mais comme la condition même à partir de laquelle un territoire peut demeurer habitable, praticable et capable d’évoluer sans se dissoudre.
Reste une question :
Quelles formes de gouvernance agricole et territoriale pourraient aujourd’hui garantir les circulations dont dépendent les capacités de transformation des territoires agropastoraux ?
Bibliographie
Dalbera, Stefanaggi, Marie-José et Stella Retali-Medori. 2013. Castagni è puddoni, la castanéiculture en Corse : lexique et usages. Editions Sammarcelli, 206 p.
Luneschi, François-Marie. 2017. Le vocabulaire corse de l'élevage ovin et caprin : aspects lexicaux et onomastiques. Thèse de Linguistique. Université de Corse Pascal Paoli.
Ravis-Giordani, Georges. 1983. Bergers corses : les communautés villageoises du Niolu. Edisud (réédition Albiana 2001).
Serpentini, Antoine-Laurent. 1999. La coltivatione : Gênes et la mise en valeur agricole de la Corse au XVIIe siècle : la décennie du plus grand effort, 1637-1647. Editions Albiana.
Sorba, Jean-Michel. 2021. A machja, trà natura & cultura. Revue Robba. Luneschi, François-Marie. 2017. Le vocabulaire corse de l'élevage ovin et caprin : aspects lexicaux et onomastiques. Thèse de Linguistique. Université de Corse Pascal Paoli.
Ravis-Giordani, Georges. 1983. Bergers corses : les communautés villageoises du Niolu. Edisud (réédition Albiana 2001).
Serpentini, Antoine-Laurent. 1999. La coltivatione : Gênes et la mise en valeur agricole de la Corse au XVIIe siècle : la décennie du plus grand effort, 1637-1647. Editions Albiana.