Casa Abbati, Bastia @Philippe Rigault
La Corse, "montagne entourée d'eau", n'est pas liée à l'hexagone mais posée au milieu de la Méditerranée. S'il est inutile de faire confirmer la réalité de sa situation géostratégique par des experts, il est cependant paradoxal de constater que le Corse n'est pas marin, hormis le cas particulier du Capcorsin, qui confirme la règle. La mer symbolise pour lui le danger, elle l'effraye car c'est par elle qu'arrive depuis toujours l'ennemi, l'envahisseur, le colonisateur ou la peste. Le Corse tourne donc le dos à la mer, c'est un montagnard enclos dans ses hautes et moyennes vallées, un villageois d'arrière-pays vivant surtout d'agro-sylvo-pastoralisme, un solide et fier travailleur, un bon chrétien.
Mais cette île fait désormais l’objet d'un processus qui renverse les logiques traditionnelles de peuplement. Les projets de métropolisation d'Ajaccio et de Bastia, l'incessante baléarisation du littoral et la densification des espaces déjà artificialisés, ne font que traduire un phénomène exogène porté par une croissance démographique trois fois plus rapide qu’au niveau national. Qui plus est, celle-ci repose uniquement sur un solde migratoire excédentaire, puisque la Corse affiche la fécondité la plus faible de France.
Mais cette île fait désormais l’objet d'un processus qui renverse les logiques traditionnelles de peuplement. Les projets de métropolisation d'Ajaccio et de Bastia, l'incessante baléarisation du littoral et la densification des espaces déjà artificialisés, ne font que traduire un phénomène exogène porté par une croissance démographique trois fois plus rapide qu’au niveau national. Qui plus est, celle-ci repose uniquement sur un solde migratoire excédentaire, puisque la Corse affiche la fécondité la plus faible de France.
Trà Corsi è ghjunghjiticci
Avec l'accélération de la mobilité résidentielle, caractérisée par l'hélio-balnéotropisme, un phénomène commun à d'autres parties du littoral méditerranéen et atlantique, nous voyons les classes les plus aisées accaparer une grande partie du bord de mer constructible. En résultent de nombreuses tensions socio-économiques et spéculatives, ainsi que l'inévitable progression de la périurbanisation qui frappe les grands bassins de vie rassemblant la majorité de la population insulaire. Dans les zones concernées on constate de plus en plus que les nouveaux venus dissocient leur intérêt privé de celui de l'ancestral intérêt communautaire. Par là même, ils sont amenés à ne se sentir ni intéressées ni redevables d'aucune manière envers leurs hôtes moins favorisés: ceux de leur propre “périphérie”.
Quant au Corse, il constate aujourd'hui que le "visage vivant de ses ancêtres" ressemble dans sa torpeur à celui des "Moaï " de l'île de Pâques, ces statues géantes qui ne cessent de fasciner, dos à la mer, tournées vers les terres, leur regard constamment dirigé vers les étoiles. Dans le nietzschéen "arrière-monde", situé au-delà de la réalité sensible, ses invisibles ancêtres le font aussi, probablement dans l'espoir d'y voir se manifester la Vierge Marie, "La première en chemin", "Couronnée d’étoiles" et "Reine immaculée de la Corse". Ils souhaitent sans doute lui rendre grâce en entonnant silencieusement le "Dio vi salvi Regina", ou bien solliciter de sa bienveillance infinie l'obtention du droit de son peuple à disposer enfin de lui-même.
Quant au Corse, il constate aujourd'hui que le "visage vivant de ses ancêtres" ressemble dans sa torpeur à celui des "Moaï " de l'île de Pâques, ces statues géantes qui ne cessent de fasciner, dos à la mer, tournées vers les terres, leur regard constamment dirigé vers les étoiles. Dans le nietzschéen "arrière-monde", situé au-delà de la réalité sensible, ses invisibles ancêtres le font aussi, probablement dans l'espoir d'y voir se manifester la Vierge Marie, "La première en chemin", "Couronnée d’étoiles" et "Reine immaculée de la Corse". Ils souhaitent sans doute lui rendre grâce en entonnant silencieusement le "Dio vi salvi Regina", ou bien solliciter de sa bienveillance infinie l'obtention du droit de son peuple à disposer enfin de lui-même.
Vouloir être corse, vouloir rester corse
Rappelons que sur la volonté partagée d'une population vivant sur un territoire historiquement occupé et assujetti par une puissance extérieure, repose le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". Outre ce droit incontestable, pour tout peuple, et plus particulièrement pour les insulaires, l'autre droit vital n'est pas celui de la liberté de circulation, mais paradoxalement celui de la liberté de rester ce qu'il est où il est. Si comme le chante Maxime Le Forestier « être né quelque part, pour celui qui est né, c'est toujours un hasard », et si on peut choisir d'en partir, on doit aussi pouvoir choisir d'y rester, ne serait-ce que pour ne pas être contraint d'espérer un retour aux sources, vivant ou mort! Autrement dit, cela signifie que les Corses puissent naître, vivre et travailler, ancrés dans leur cadre familier, ainsi que voir grandir et s'épanouir leurs enfants et petits-enfants chez eux, en conservant tous leur identité comme une continuité de leur être commun et intemporel sur sa propre terre.
A contrario certains pourraient abruptement le questionner ainsi :
- Corse, de quel droit affirmes-tu être chez toi?
- De quel droit demeures-tu parmi la population exogène ?
- De quel droit veux-tu la priver de ses privilèges?
- De quel droit dénonces-tu la dénégation des droits qui te frappe?
- De quel droit repousses-tu tout ce qui imprègne les manières exogènes d'être et de vivre, jusqu’à la façon dont leur monde perçoit, conçoit et construit tout ce qui désormais t'entoure de plus en plus chaque jour?
- De quel droit veux-tu donner du sens à la ré-acquisition (Riacquistu) d'une soi-disant identité corse? De qui, de quoi et de quel droit, veux-tu te rendre autonome ou indépendant?
Par Toutatis, l’Être Suprême et le Veau d'or, que fais-tu donc ici, intrus venu d'un monde arriéré sans avenir ni Etat ? Remonte dans tes montagnes, mener ta vie rythmée par le son des cloches, scandée par les fêtes religieuses et séquencée par les saisons agricoles. Remontes-y, rien ne peut plus s'opposer à notre volonté de « domestiquer le sauvage en aménageant des plages » - Laurence Devillairs, Petite philosophie de la mer.
Si cette contenance hautaine et méprisante, exprimant la morgue fanfaronne des nouveaux "colons", peut plonger le Corse dans une mer de perplexité, gare à l’avis de tempête: « Parce que la mer, quand elle le veut, peut, d'une vague, faire qu'il n'y ait plus rien de nous. » - Laurence Devillairs.
A contrario certains pourraient abruptement le questionner ainsi :
- Corse, de quel droit affirmes-tu être chez toi?
- De quel droit demeures-tu parmi la population exogène ?
- De quel droit veux-tu la priver de ses privilèges?
- De quel droit dénonces-tu la dénégation des droits qui te frappe?
- De quel droit repousses-tu tout ce qui imprègne les manières exogènes d'être et de vivre, jusqu’à la façon dont leur monde perçoit, conçoit et construit tout ce qui désormais t'entoure de plus en plus chaque jour?
- De quel droit veux-tu donner du sens à la ré-acquisition (Riacquistu) d'une soi-disant identité corse? De qui, de quoi et de quel droit, veux-tu te rendre autonome ou indépendant?
Par Toutatis, l’Être Suprême et le Veau d'or, que fais-tu donc ici, intrus venu d'un monde arriéré sans avenir ni Etat ? Remonte dans tes montagnes, mener ta vie rythmée par le son des cloches, scandée par les fêtes religieuses et séquencée par les saisons agricoles. Remontes-y, rien ne peut plus s'opposer à notre volonté de « domestiquer le sauvage en aménageant des plages » - Laurence Devillairs, Petite philosophie de la mer.
Si cette contenance hautaine et méprisante, exprimant la morgue fanfaronne des nouveaux "colons", peut plonger le Corse dans une mer de perplexité, gare à l’avis de tempête: « Parce que la mer, quand elle le veut, peut, d'une vague, faire qu'il n'y ait plus rien de nous. » - Laurence Devillairs.
Du Vampire…
Quoi qu'il en soit de cette probabilité, au loin, au-dessus des montagnes, dans la lueur du palimpseste étoilé devançant le jour, on aperçoit encore quelques traces laissées par les pas de nos ancêtres. De ce qu'ils ont à cœur de transmettre aux futures générations, les "colonisateurs" d'hier et d'aujourd'hui cherchent toujours à interpréter le véritable sens. Généralement, ils arrivent à s'autopersuader que de cet héritage, il ne reste plus que des braises éteintes par le souffle d'une histoire incomplète, voire des messages indéchiffrables profondément enfouis dans la sombre nuit du temps passé.
Sont-ils si gourmands de "progrès" ces repus de richesses, pour détourner leur regard de la Lumière, la "plus subtile des réalités", vers le trouble reflet de leurs auges, pour n'y apercevoir que le lard rance de leur individualisme ou les matières vertes à demi digérées par leur petit estomac de bobo-écolo ? Bientôt, espérant faire passer dans leur propre corps l’âme vaillante du dernier des Corses, ils mangeront sa chair et boiront son sang, comme le faisaient jadis certaines peuplades primitives.
Ce goût morbide pour la chair humaine a été exprimé par Karl Marx, à travers sa métaphore du capital-vampire suçant le sang et la sueur du travailleur. Ce qu'il nomme ironiquement le «travailleur libre», c'est le prolétaire privé de tout moyen de production propre et de tout rapport communautaire de dépendance et d’assistance. Considéré comme une véritable marchandise, cet électron libre "taillable et corvéable à merci", est le poncif même de la victime fabriquée de nos jours par la mondialisation néolibérale.
À l'exemple de Dracula et de ses semblables américains, le vampire d'aujourd'hui, est aussi un mort-vivant, un égoïste individualiste, capable non seulement de se maintenir en vie par le sang de ses victimes, mais de transformer ces dernières en vampires à leur tour. C'est-à-dire de leur communiquer sa propre nature, à condition toutefois qu'elles aient de longues canines comme nombre de nos compatriotes. Les nouveaux prédateurs sont ainsi bien nombreux et bien repérables, hormis les perfides arrivistes qui prennent la précaution de se les faire limer, comme jadis un certain candidat à la présidentielle.
Quant à ceux qui ne peuvent se payer un bon chirurgien-dentiste: les «sans-papiers», les «sans-emploi», les «sans-dents», les « sans costard » et les « sans Rolex », bref tous ces « cassos feignants», accusés d'assistanat, ils ne craignent pas d'être contaminés par les morsures méprisantes d'un vampire totalement déconnecté de la réalité vécue par les moins favorisés. Du reste, que ferait un vampire au milieu des gueux, culs-terreux et bergers crasseux, en terre rurale "moyenâgeuse" encore vêtue d'un « blanc manteau d'églises» (Raoul Glaber). Comme tout insecte hématophage, dont le moustique tigre, l'une des espèces les plus invasives au monde, il se nourrit et reproduit essentiellement en monde séculier urbain.
Sont-ils si gourmands de "progrès" ces repus de richesses, pour détourner leur regard de la Lumière, la "plus subtile des réalités", vers le trouble reflet de leurs auges, pour n'y apercevoir que le lard rance de leur individualisme ou les matières vertes à demi digérées par leur petit estomac de bobo-écolo ? Bientôt, espérant faire passer dans leur propre corps l’âme vaillante du dernier des Corses, ils mangeront sa chair et boiront son sang, comme le faisaient jadis certaines peuplades primitives.
Ce goût morbide pour la chair humaine a été exprimé par Karl Marx, à travers sa métaphore du capital-vampire suçant le sang et la sueur du travailleur. Ce qu'il nomme ironiquement le «travailleur libre», c'est le prolétaire privé de tout moyen de production propre et de tout rapport communautaire de dépendance et d’assistance. Considéré comme une véritable marchandise, cet électron libre "taillable et corvéable à merci", est le poncif même de la victime fabriquée de nos jours par la mondialisation néolibérale.
À l'exemple de Dracula et de ses semblables américains, le vampire d'aujourd'hui, est aussi un mort-vivant, un égoïste individualiste, capable non seulement de se maintenir en vie par le sang de ses victimes, mais de transformer ces dernières en vampires à leur tour. C'est-à-dire de leur communiquer sa propre nature, à condition toutefois qu'elles aient de longues canines comme nombre de nos compatriotes. Les nouveaux prédateurs sont ainsi bien nombreux et bien repérables, hormis les perfides arrivistes qui prennent la précaution de se les faire limer, comme jadis un certain candidat à la présidentielle.
Quant à ceux qui ne peuvent se payer un bon chirurgien-dentiste: les «sans-papiers», les «sans-emploi», les «sans-dents», les « sans costard » et les « sans Rolex », bref tous ces « cassos feignants», accusés d'assistanat, ils ne craignent pas d'être contaminés par les morsures méprisantes d'un vampire totalement déconnecté de la réalité vécue par les moins favorisés. Du reste, que ferait un vampire au milieu des gueux, culs-terreux et bergers crasseux, en terre rurale "moyenâgeuse" encore vêtue d'un « blanc manteau d'églises» (Raoul Glaber). Comme tout insecte hématophage, dont le moustique tigre, l'une des espèces les plus invasives au monde, il se nourrit et reproduit essentiellement en monde séculier urbain.
… au lampyre
Quant à ses victimes des aires métropolitaines, on se demande encore comment font-elles pour prendre au sérieux un vampire prétendant œuvrer pour la liberté, l’égalité et la fraternité? Comment admettent-elles qu'un plus puissant, prétendant vouloir leur bien, puisse impunément sucer leur sang? Comment consentent-elles à mourir pour ses beaux crocs?
Des réponses nous sont apportées par Erwan Lecomte, rédacteur du pôle web de Sciences et Avenir , dans son article intitulé "Les vampires nous enseignent l'économie", (2013). Il nous commente les travaux de Dan Farhat, un Néo-Zélandais, chercheur en économie de l'université d'Otago, qui a créé un nouveau modèle informatique permettant d'éclairer de vraies situations économiques: « Même si les vampires n'existent pas, la relation de type proie-prédateur qu'ils entretiennent avec les humains constituent une métaphore très pertinente pour un grand nombre de relations économiques ». Cela s'applique notamment à la manière dont les humains "vampirisent" les ressources naturelles pour faire du profit, quitte à les épuiser, mais aussi à certaines relations similaires qui existent entre les gouvernements et les contribuables, comme entre les grandes entreprises et leurs salariés, entre les colons et les colonisés ou encore entre les autochtones et les indigènes. Et de conclure que « ce modèle prédit que les vampires trop affamés sont inévitablement éliminés lorsque leurs actions sont découvertes ».
Rassurez-vous, même en dehors du monde urbain la Lumière peut leur être aussi fatale que la cuisine à l'ail et à l'eau bénite, ou qu'un "pulindaghju" de châtaignier planté en plein cœur.
Leurs âmes seront donc, un jour où l'autre, comme le dirait Dante, condamnées aux plus bas cercles de l'Enfer, et forcées de s'y déplacer éternellement sous la forme de petites flammèches, comme des lampyres dans l'obscurité d'une chaude nuit d’été.
Des réponses nous sont apportées par Erwan Lecomte, rédacteur du pôle web de Sciences et Avenir , dans son article intitulé "Les vampires nous enseignent l'économie", (2013). Il nous commente les travaux de Dan Farhat, un Néo-Zélandais, chercheur en économie de l'université d'Otago, qui a créé un nouveau modèle informatique permettant d'éclairer de vraies situations économiques: « Même si les vampires n'existent pas, la relation de type proie-prédateur qu'ils entretiennent avec les humains constituent une métaphore très pertinente pour un grand nombre de relations économiques ». Cela s'applique notamment à la manière dont les humains "vampirisent" les ressources naturelles pour faire du profit, quitte à les épuiser, mais aussi à certaines relations similaires qui existent entre les gouvernements et les contribuables, comme entre les grandes entreprises et leurs salariés, entre les colons et les colonisés ou encore entre les autochtones et les indigènes. Et de conclure que « ce modèle prédit que les vampires trop affamés sont inévitablement éliminés lorsque leurs actions sont découvertes ».
Rassurez-vous, même en dehors du monde urbain la Lumière peut leur être aussi fatale que la cuisine à l'ail et à l'eau bénite, ou qu'un "pulindaghju" de châtaignier planté en plein cœur.
Leurs âmes seront donc, un jour où l'autre, comme le dirait Dante, condamnées aux plus bas cercles de l'Enfer, et forcées de s'y déplacer éternellement sous la forme de petites flammèches, comme des lampyres dans l'obscurité d'une chaude nuit d’été.
En savoir plus sur l'illustration
Cette grande peinture murale fut commandée en 1988 à Jean-Paul Mattei. L’œuvre représente une façade de maison et des personnages ayant marqué l’histoire de Bastia. On peut y voir, de haut en bas et de gauche à droite, le gouverneur Leonello Lomellini, le baron Galeazini, la contre-révolutionnaire Fiora Oliva, le chanoine Letteron, le maire Émile Sari et les trois plus grands ténors bastiais : Vezzani, Luccioni et Brunini.