Ecunumia identitaria : what else?



Pouvoir d'achat des Corses, juste prix des produits locaux, risque de gentryfication et d'exclusion des consommateurs locaux de leur propre patrimoine... Autant de sujets qui nous interrogent et rebondissent d'un numéro de Robba à l'autre. On ne saurait évidemment apporter de réponse définitive à ces questions complexes qui mêlent économie, culture et politique, mais voici une nouvelle contribution de Tonì Casalonga, en réponse au texte de Thierry Casanova paru en avril dernier.



VBL
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Le plus beau moment, dans un chjama è rispondi, est souvent celui où les échanges entre deux protagonistes semblent avoir épuisé toutes les ressources du thème en cours et qu’alors surgit un troisième acteur qui ouvre une nouvelle perspective en bifurquant vers un sujet, un mot, un cuncettu qui, à peine est-il prononcé, devient d’une telle évidence qu’il s’impose à tous.
C’est ce que j’ai ressenti, cher Thierry, quand j’ai lu que tu définissais le « juste prix » en le resituant « dans un contexte socio-économique plus global et dans une approche pragmatique qui sache prendre en compte bien évidemment les nombreuses contraintes des producteurs, les attentes des intermédiaires (grossistes, distributeurs, négociants, revendeurs) enfin le pouvoir d’achat des consommateurs finaux ».

Deux forces contraires

C’est le « pouvoir d’achat » qui a provoqué dans mon esprit la bifurcation, car je soutiens que l’assemblage de ces deux mots cache sous un air simple et même bon enfant les deux forces contraires qui déchirent notre société contemporaine.
La premier mot, pouvoir, nous échappe en tant qu’individu parce que le pouvoir  et même tout simplement la capacité de produire  sont devenus illusoires  car la machine nous est devenue tellement supérieure en productivité, donc en abaissement des coûts, en vitesse d’exécution et efforts physiques qu’il est vain de tenter de la concurrencer sur son terrain.
Le second mot découle quasi fatalement de la production de masse qui, en nous écrasant sous le triple poids du marketing, de la quantité, et de la loi du moindre effort nous conduit irrémédiablement à la consommation de biens et de services produits non par l’« homo faber » mais par l’« animal laborans » selon la terminologie proposée par Hannah Arendt.

Hélas, Hannah Arendt n’est plus là pour élaborer le terme exact qui pourrait qualifier la machine à consommer que nous sommes tous devenus sans nous apercevoir, quelque chose comme « machina consumans » peut-être ?
Alors, cher Thierry, « l’approche pragmatique du juste prix » que tu préconises est en effet sans contredit du côté des « consommateurs finaux » qui, ce n’est un secret pour personne, voient pour l’immense majeure partie d’entre eux le revenu de leur travail baisser sous le poids des inégalités croissantes, et sont alors conduits à ne consommer que ce que leur « pouvoir d’achat » - ou plutôt leur absence de pouvoir - leur permet, c’est-à-dire le moins cher à l’exclusion de toute autre considération. Mais le pragmatisme n’a-t-il pas une limite quand ce qui doit te nourrir t’empoisonne, quand ce qui doit durer – habitation, vêtements, véhicules, outils…se périme ? Et si de plus l’endroit même où tu vis, parce qu’il est le seul à être accessible à tes moyens, devient invivable, n’est-il pas légitime de le fuir ?
Car pendant ce temps-là, de l’autre côté de la pyramide des revenus, ceux qui créent les inégalités et qui en tirent profit pratiquent une autre sorte de pragmatisme en se disant que puisqu’ils ont les moyens  de payer les espaces les plus amènes et les produits les meilleurs, tant pis pour les autres ! Leur problème n’est que de trouver l’«homo faber» qui voudra bien se plier à leurs désirs, mais dans ce cas là aussi l’argent arrange bien des choses.

Des mécanismes implacables

Si c’est cela que l’on nomme gentrification, il advient alors le mécanisme implacable que tu décris, cher Jean-Michel  : « le lieu d’habitation devenu marqueur d’un standing social où les revenus sont plus élevés emporte avec lui les prix des produits locaux. Un nouveau paysage alimentaire apparaît avec pour conséquence la dégradation de l’accessibilité des produits aux habitants originaires des lieu ».
Et si la Corse, disais-je dans ma supplique pour le juste prix des choses, n’a le choix « qu’entre la paupérisation des producteurs qui rend les produits de qualité accessibles au plus grand nombre, ou une rémunération décente qui les réserve à la gentry, […] il y a en effet quelque chose d’indécent à mettre sous le nez de ceux qui n’y ont pas accès les délicieuses odeurs de la qualité, dans quelque domaine que cela soit ».

Le rêve industriel, devenu aujourd’hui un cauchemar, n’est plus dans les pensées de personne, d’abord parce qu’il s’est révolu lui-même dans de néfastes conséquences, et que même si quelques retardataires estimaient que la Corse doit « rattraper son retard » en ce domaine ils seraient bien obligés d’admettre que si elle a été épargnée par la révolution industrielle pour ce qui est des activités de productions, c’est tout simplement parce qu’elle n’était pas à la bonne échelle. Trop petite, trop loin, trop montagne, pas assez peuplée…
Et si aujourd’hui elle participe pleinement à l’évolution consumériste, c’est seulement par le biais des importations. Le corse, si tant est qu’il existe et que l’on puisse le définir, le corse de Corse n’est donc pas un « homme moderne » dans le sens où l’entend Hannah Arendt. Parce que nous n’avons pas, pour employer ses propres termes, « changé l’œuvre en travail ». D’« homo faber » nous ne nous sommes toujours pas transformés en « animal laborans ».

Résister, malgré tout

Et même qu’il reste quelques « homo faber » résistants comme on a pu les voir il y a quelques jours, réunis à la Casa Musicale. Autour de la même table, la bergère Nelly Lazzarini, le maraicher Swan Franceschi, le vigneron Marc-Andria Acquaviva et le chef cuisinier Jean-Baptiste Moretti ont témoigné, en racontant chacun son parcours, qu’une belle jeunesse est déjà engagée dans ce que l’on pourrait qualifier de gentrificazione felice. En dégustant leurs délicieux produits lors du banquet qui a suivi, les participants ont pu mesurer combien ces quatre jeunes corses étaient capables de donner du goût à l’identité et qu’ils pouvaient ainsi nous faire partager leur pouvoir et leur bonheur de produire.
C’est pourquoi je réitère en conclusion mon rêve d’une économie qui permettrait tout à la fois à l’homo faber de ce pays de bien vivre de son travail, et à la masse des habitants de pouvoir accéder à la qualité des produits en quittant le statut honteux de machina consumans  pour gentrifier dans le même mouvement et les producteurs et les consommateurs car ce sont les inégalités qui créent l’affligeante et injuste gentrification actuelle et non pas la juste rémunération du travail.

 Il faudra donc mettre enfin en œuvre le PADDUC qui préconise de « faire de la culture et de l’identité des marqueurs du territoire » […] « dans un contexte de globalisation et de mondialisation [où] la société insulaire a su trouver les voies d'une préservation de son histoire, de sa culture et de son patrimoine. Cette capacité à affirmer une dimension fortement identitaire est aujourd'hui reconnue de tous, aussi bien dans l'espace national, que vis-à-vis de l'extérieur, dans l'image même que renvoie la Corse. La culture, le patrimoine et l’identité deviennent pour la Corse un enjeu économique majeur, dans la mesure où ils accroissent très fortement l’attractivité de notre territoire, où ils développent des activités innovantes qui induisent la formation de jeunes professionnels ».
Ce que l’on peut baptiser du beau nom d’« economia identitaria ». Sinon, what else ?
 
 

Per tene u filu di u chjama è rispondi

Le texte de Thierry Casanova se découvre ici
Le texte de Jean-Michel Sorba se lit ici
Le premier texte de Tonì Casalonga sur le sujet est là 

 
Jeudi 30 Avril 2026
Tonì Casalonga