Photogramme issu du film Désir.ées
En Corse, on ne voit pas la prostitution. Elle est moins sur les trottoirs. C'est une prostitution qui est un peu plus cachée. Cette formule, prononcée par une militante féministe corse rencontrée dans le cadre de notre enquête, résume la double singularité que cet article cherche à explorer : celle d'une activité économico-sexuelle moins visible qu'ailleurs, et celle d'un féminisme qui s'en saisit dans un contexte militant et institutionnel particulier.
Le phénomène prostitutionnel est, en Corse, à la fois familier et invisibilisé. Familier car la rencontre entre offre et demande s’est longtemps principalement déroulée dans des espaces de notoriété publique, les caboulots ; invisible pour des raisons liées à la faiblesse de la prostitution dite « de rue » mais aussi au développement de modalités numériques d’appariement, qui éloignent hommes et femmes des institutions de protection, d’aide ou de soin. Si les lois de 2003 et de 2016 (pénalisant respectivement le racolage puis l'achat d'actes sexuels) ont contribué à renforcer les interdits entourant l'activité économico-sexuelle, elles ont aussi, paradoxalement, accentué son opacité.
La question du travail du sexe et de la prostitution constitue depuis plusieurs décennies l'une des lignes de fracture les plus profondes du mouvement féministe. Par « mouvement féministe », nous entendons ici l'ensemble des organisations, collectifs et actrices qui, à partir d'un diagnostic commun d’inégalités genrées, revendiquent une transformation des rapports sociaux de sexe, par-delà la diversité de leurs courants et de leurs modes d'action.
Les débats contemporains sur la prostitution s'inscrivent dans une longue histoire d'oscillations entre trois approches idéales-typiques qui structurent les débats dans ce champ : le règlementarisme, l’abolitionnisme et le prohibitionnisme. Expérimenté au Moyen-Âge [1] et « ébauché depuis le Consulat » [2], le discours réglementariste a été très largement nourri par les travaux du docteur Parent-Duchâtelet [3] et empreint d’hygiénisme. Ordonné autour de l’idée que la prostitution est à la fois « nécessaire mais dangereuse », qu’elle doit « donc être tolérée mais étroitement contrôlée, la surveillance ayant pour but d’empêcher tout excès » [4].
Le discours abolitionniste émerge quant à lui, en France, au sein de milieux protestants anglais et suisses entre 1876 et 1884 [5]. On observe, dès ses origines, une ambiguïté de l’abolitionnisme français, résumée de la manière suivante par Alain Corbin : « la défense du droit commun et de la liberté individuelle coïncidait exactement avec les objectifs de l'extrême-gauche française ; en revanche, le prohibitionnisme affiché par les cadres de la fédération, la lutte pour la décence de la rue et pour le mariage précoce, […] et surtout la volonté de répression sexuelle et d’interdiction de toutes relations extra-conjugales effarouchaient les libéraux » [6].
Le prohibitionnisme caractérise, quant à lui, une approche qui prône l'interdiction totale et légale de la prostitution, alors jugée comme socialement indésirable, immorale ou dangereuse. Ses partisans considèrent que cette activité, intolérable, doit être strictement interdite, sans distinction entre les acteurs (prostituées, clients et proxénètes). L'interdiction totale est considérée comme la meilleure façon de prévenir les conséquences négatives de ces activités et de maintenir l'ordre moral et social. Le prohibitionnisme préconise la criminalisation de l'ensemble de l'activité, y compris les clients et les prostituées.
En France, la loi de 2016 a marqué un tournant en pénalisant les clients et en consacrant la vision de la personne prostituée comme victime - orientation qui structure aujourd'hui le cadre légal et les politiques publiques. C'est principalement autour de ce point que se cristallise l'opposition entre courants abolitionniste et « pro-droit ».
Pour les abolitionnistes, aucun contrat ne saurait légitimer le commerce du corps, et la reconnaissance du statut de victime constitue un levier d'émancipation. Pour les tenant·es d'une approche « pro-droit », cette même reconnaissance porte une violence symbolique : elle dénie aux travailleurs du sexe (TDS) toute agentivité et les prive de droits sociaux effectifs.
Comme le formule Philippe Pharo, "ce qui rend le débat délicat, c’est que des deux côtés, on parle au nom de la même valeur qui est la protection des droits de la personne : à se prostituer ou à ne pas être réduite à se prostituer" [7]. En Corse, ce débat national se double d'une réalité locale : la loi de 2016, dont l'application du volet social reste largement inaboutie faute de financements [8] mais aussi faute d’associations déployant des parcours de sortie de la prostitution (PSP) [9], peine à produire les effets protecteurs qu'elle promet, laissant les personnes dans une situation où leur reconnaissance en tant que victimes ne s'accompagne d'aucun droit concret.
Comment ces débats se déploient-ils en Corse, où les organisations féministes sont moins nombreuses, les réseaux moins institutionnalisés, et où les échanges économico-sexuels (aujourd'hui documentés dans les caboulots et dans leurs formes plus discrètes) demeurent peu présents dans le débat public ? Pour répondre à cette question, nous avons mené huit entretiens auprès de militantes et militants féministes ancré·es sur le Continent ou en Corse, complétés par un examen de prises de parole publiques représentatives des principaux courants en présence. Ce que l'analyse thématique de ces matériaux révèle n'est ni la reproduction fidèle du clivage national, ni son effacement, mais une recomposition singulière, portée par des positionnements dont cet article entend restituer la complexité.
Le phénomène prostitutionnel est, en Corse, à la fois familier et invisibilisé. Familier car la rencontre entre offre et demande s’est longtemps principalement déroulée dans des espaces de notoriété publique, les caboulots ; invisible pour des raisons liées à la faiblesse de la prostitution dite « de rue » mais aussi au développement de modalités numériques d’appariement, qui éloignent hommes et femmes des institutions de protection, d’aide ou de soin. Si les lois de 2003 et de 2016 (pénalisant respectivement le racolage puis l'achat d'actes sexuels) ont contribué à renforcer les interdits entourant l'activité économico-sexuelle, elles ont aussi, paradoxalement, accentué son opacité.
La question du travail du sexe et de la prostitution constitue depuis plusieurs décennies l'une des lignes de fracture les plus profondes du mouvement féministe. Par « mouvement féministe », nous entendons ici l'ensemble des organisations, collectifs et actrices qui, à partir d'un diagnostic commun d’inégalités genrées, revendiquent une transformation des rapports sociaux de sexe, par-delà la diversité de leurs courants et de leurs modes d'action.
Les débats contemporains sur la prostitution s'inscrivent dans une longue histoire d'oscillations entre trois approches idéales-typiques qui structurent les débats dans ce champ : le règlementarisme, l’abolitionnisme et le prohibitionnisme. Expérimenté au Moyen-Âge [1] et « ébauché depuis le Consulat » [2], le discours réglementariste a été très largement nourri par les travaux du docteur Parent-Duchâtelet [3] et empreint d’hygiénisme. Ordonné autour de l’idée que la prostitution est à la fois « nécessaire mais dangereuse », qu’elle doit « donc être tolérée mais étroitement contrôlée, la surveillance ayant pour but d’empêcher tout excès » [4].
Le discours abolitionniste émerge quant à lui, en France, au sein de milieux protestants anglais et suisses entre 1876 et 1884 [5]. On observe, dès ses origines, une ambiguïté de l’abolitionnisme français, résumée de la manière suivante par Alain Corbin : « la défense du droit commun et de la liberté individuelle coïncidait exactement avec les objectifs de l'extrême-gauche française ; en revanche, le prohibitionnisme affiché par les cadres de la fédération, la lutte pour la décence de la rue et pour le mariage précoce, […] et surtout la volonté de répression sexuelle et d’interdiction de toutes relations extra-conjugales effarouchaient les libéraux » [6].
Le prohibitionnisme caractérise, quant à lui, une approche qui prône l'interdiction totale et légale de la prostitution, alors jugée comme socialement indésirable, immorale ou dangereuse. Ses partisans considèrent que cette activité, intolérable, doit être strictement interdite, sans distinction entre les acteurs (prostituées, clients et proxénètes). L'interdiction totale est considérée comme la meilleure façon de prévenir les conséquences négatives de ces activités et de maintenir l'ordre moral et social. Le prohibitionnisme préconise la criminalisation de l'ensemble de l'activité, y compris les clients et les prostituées.
En France, la loi de 2016 a marqué un tournant en pénalisant les clients et en consacrant la vision de la personne prostituée comme victime - orientation qui structure aujourd'hui le cadre légal et les politiques publiques. C'est principalement autour de ce point que se cristallise l'opposition entre courants abolitionniste et « pro-droit ».
Pour les abolitionnistes, aucun contrat ne saurait légitimer le commerce du corps, et la reconnaissance du statut de victime constitue un levier d'émancipation. Pour les tenant·es d'une approche « pro-droit », cette même reconnaissance porte une violence symbolique : elle dénie aux travailleurs du sexe (TDS) toute agentivité et les prive de droits sociaux effectifs.
Comme le formule Philippe Pharo, "ce qui rend le débat délicat, c’est que des deux côtés, on parle au nom de la même valeur qui est la protection des droits de la personne : à se prostituer ou à ne pas être réduite à se prostituer" [7]. En Corse, ce débat national se double d'une réalité locale : la loi de 2016, dont l'application du volet social reste largement inaboutie faute de financements [8] mais aussi faute d’associations déployant des parcours de sortie de la prostitution (PSP) [9], peine à produire les effets protecteurs qu'elle promet, laissant les personnes dans une situation où leur reconnaissance en tant que victimes ne s'accompagne d'aucun droit concret.
Comment ces débats se déploient-ils en Corse, où les organisations féministes sont moins nombreuses, les réseaux moins institutionnalisés, et où les échanges économico-sexuels (aujourd'hui documentés dans les caboulots et dans leurs formes plus discrètes) demeurent peu présents dans le débat public ? Pour répondre à cette question, nous avons mené huit entretiens auprès de militantes et militants féministes ancré·es sur le Continent ou en Corse, complétés par un examen de prises de parole publiques représentatives des principaux courants en présence. Ce que l'analyse thématique de ces matériaux révèle n'est ni la reproduction fidèle du clivage national, ni son effacement, mais une recomposition singulière, portée par des positionnements dont cet article entend restituer la complexité.
[1] Amélie Maugère, 2009, Les Politiques de la prostitution. Du Moyen Âge au XXIe siècle, préface de Janine Mossuz-Lavau, Paris, Dalloz.
[2] Alain Corbin, 2015, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Paris, Flammarion, p. 13.
[3] Alexandre J.-B. Parent-Duchâtelet, 1857, De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration , Paris, J.-B. Baillière et fils.
[4] Alain Corbin, op. cit., p. 27.
[5] Ibid., p. 397.
[6] Ibid., p. 406.
[7] Patrick Pharo, Morale et sociologie. Le sens et les valeurs entre nature et culture, Folio Essais, Gallimard, 2004, p. 288.
[8] Voir notamment le rapport d'évaluation de la loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées : et l'enquête Accès au parcours de sortie de prostitution (PSP) : une enquête nationale au cœur des réalités de terrain .
La terminologie comme marqueur d’appartenance militante
Les conflits de définition sont constitutifs des débats sur la prostitution : nommer, c'est déjà prendre position. La militante d'une fédération pro-droits use systématiquement du sigle TDS (Travailleuses Du Sexe) et de la notion de dépénalisation. Le représentant d'un collectif abolitionniste masculin national refuse quant à lui cette désignation : "il nous paraît abusif d'appeler 'travail du sexe' ce qui est un 'droit de l'homme' à payer pour accéder au sexe de pauvres." Ce refus n'est pas une question de style : il s'agit de ne pas légitimer par le langage ce que l'on considère comme une oppression.
Réciproquement, employer le mot prostituée au lieu de travailleuse du sexe est, du côté pro-droits, vécu comme la perpétuation d'un stigmate. La terminologie cristallise ainsi une théorie du désir et du consentement qui conditionne l'ensemble des positionnements politiques qui en découlent.
En Corse, les débats terminologiques s'atténuent sans disparaître tout à fait. La présidente d'une association de défense des droits des femmes recourt à l'expression faits de prostitution dans un registre institutionnel délibérément neutre. Une jeune militante associative oscille entre les désignations sans s'y fixer. Plus significatif encore : la militante d'un collectif insulaire emploie indifféremment travailleuses du sexe ou TDS tout en se revendiquant d'un abolitionnisme explicite.
Cette dissociation entre vocabulaire et positionnement politique mérite attention : elle signale que le choix des mots est peut-être moins étroitement corrélé aux convictions militantes à l'échelon local qu'au niveau national. On peut, semble-t-il, critiquer le système prostitutionnel sans réduire les personnes au statut de victimes. Et condamner sans stigmatiser.
Réciproquement, employer le mot prostituée au lieu de travailleuse du sexe est, du côté pro-droits, vécu comme la perpétuation d'un stigmate. La terminologie cristallise ainsi une théorie du désir et du consentement qui conditionne l'ensemble des positionnements politiques qui en découlent.
En Corse, les débats terminologiques s'atténuent sans disparaître tout à fait. La présidente d'une association de défense des droits des femmes recourt à l'expression faits de prostitution dans un registre institutionnel délibérément neutre. Une jeune militante associative oscille entre les désignations sans s'y fixer. Plus significatif encore : la militante d'un collectif insulaire emploie indifféremment travailleuses du sexe ou TDS tout en se revendiquant d'un abolitionnisme explicite.
Cette dissociation entre vocabulaire et positionnement politique mérite attention : elle signale que le choix des mots est peut-être moins étroitement corrélé aux convictions militantes à l'échelon local qu'au niveau national. On peut, semble-t-il, critiquer le système prostitutionnel sans réduire les personnes au statut de victimes. Et condamner sans stigmatiser.
Consentir ou subir
La question du consentement est le nœud philosophique de tout ce débat. L'opposition, ici, n'est pas entre partisans de la liberté et partisans de la contrainte mais entre deux conceptions de ce que la liberté signifie dans des conditions d'inégalité structurelle. Ces deux positions reposent sur des cadres théoriques distincts, également structurés et argumentés, qui mobilisent des conceptions différentes de l’autonomie, du consentement et des rapports de domination.
Du côté abolitionniste, affirmer « mon corps est à moi » reviendrait à transformer le corps en marchandise, en une capitulation devant l'ultralibéralisme. Sylviane Agacinski l'a formulé en ces termes : la question n'est pas de savoir s'il est moral de « se vendre », mais s'il est légitime de « prétendre acheter un corps » [1].
Le déplacement est significatif : l'attention se déporte de la vendeuse vers l'acheteur, et c'est là que la critique abolitionniste trouve son centre de gravité. Lilian Mathieu a lui aussi montré que le consentement n'est pas un critère absolu de justice : il y a des consentements extorqués par la violence, la menace, ou la faiblesse économique, dont la forme explicite ne renseigne pas sur les conditions réelles de production [2].
Du côté pro-droits, l'argumentaire est inversé : en prétendant abolir la prostitution pour protéger les TDS, l'abolitionnisme français occulterait les conséquences réelles de ses politiques sur les personnes les plus vulnérables. Le cœur de cet argumentaire repose sur la défense de l’autonomie : les TDS sont des sujets capables de décision, dont les choix - y compris sous contrainte économique - méritent d’être reconnus plutôt que niés au nom d’une protection non demandée.
La pénalisation des clients, en dispersant la clientèle et en forçant les TDS à négocier dans des conditions dégradées, aggraverait précisément les risques qu’elle prétend réduire. Une militante nationale convoque à ce sujet l’expression policière américaine no humans involved (aucun humain impliqué), appliquée aux dossiers impliquant des TDS décédées - désignant celles que le système prétend protéger comme des dommages collatéraux. La critique est radicale : le consentement de la travailleuse du sexe serait nié deux fois : par le système patriarcal, puis par les féministes qui prétendent la défendre.
Dans le corpus insulaire, c'est une troisième voix qui retient notre attention. Une militante d'un collectif corse se dit abolitionniste, mais son argumentaire ne repose ni sur la philosophie du droit ni sur la sociologie des rapports de genre : il s'enracine dans une formation clinique et un intérêt marqué pour le psychotraumatisme. Elle mobilise des données épidémiologiques (taux de suicide chez les TDS, prévalence des antécédents de violences) pour fonder son positionnement, tout en tenant une position résolument non-victimisante sur les personnes : « Ce n'est pas un combat contre les travailleuses du sexe, pour les infantiliser ou les victimiser. Mon combat c'est que les hommes arrêtent de payer des femmes pour les exploiter. »
Cette dissociation (critiquer le système sans stigmatiser les personnes) est théoriquement cohérente avec la distinction opérée par Mathieu entre abolitionnisme du système prostitutionnel et abolitionnisme moral. Mais elle est ici portée par une trajectoire singulière : c'est l'expérience clinique et non la théorie féministe, qui fonde le positionnement. Un type de justification, ancré dans le savoir de terrain plutôt que dans l'idéologie, qui constitue une voix originale dans le paysage féministe.
Notons par ailleurs qu'une convergence existe, peu visible mais réelle : malgré leurs désaccords profonds sur l'interprétation du système prostitutionnel, les courants pro-droits comme abolitionnistes partagent le constat d'une stigmatisation persistante des personnes prostituées. Ce socle commun - la reconnaissance des violences symboliques, sociales et institutionnelles subies - constitue un point d'appui possible pour un dialogue transversal.
Du côté abolitionniste, affirmer « mon corps est à moi » reviendrait à transformer le corps en marchandise, en une capitulation devant l'ultralibéralisme. Sylviane Agacinski l'a formulé en ces termes : la question n'est pas de savoir s'il est moral de « se vendre », mais s'il est légitime de « prétendre acheter un corps » [1].
Le déplacement est significatif : l'attention se déporte de la vendeuse vers l'acheteur, et c'est là que la critique abolitionniste trouve son centre de gravité. Lilian Mathieu a lui aussi montré que le consentement n'est pas un critère absolu de justice : il y a des consentements extorqués par la violence, la menace, ou la faiblesse économique, dont la forme explicite ne renseigne pas sur les conditions réelles de production [2].
Du côté pro-droits, l'argumentaire est inversé : en prétendant abolir la prostitution pour protéger les TDS, l'abolitionnisme français occulterait les conséquences réelles de ses politiques sur les personnes les plus vulnérables. Le cœur de cet argumentaire repose sur la défense de l’autonomie : les TDS sont des sujets capables de décision, dont les choix - y compris sous contrainte économique - méritent d’être reconnus plutôt que niés au nom d’une protection non demandée.
La pénalisation des clients, en dispersant la clientèle et en forçant les TDS à négocier dans des conditions dégradées, aggraverait précisément les risques qu’elle prétend réduire. Une militante nationale convoque à ce sujet l’expression policière américaine no humans involved (aucun humain impliqué), appliquée aux dossiers impliquant des TDS décédées - désignant celles que le système prétend protéger comme des dommages collatéraux. La critique est radicale : le consentement de la travailleuse du sexe serait nié deux fois : par le système patriarcal, puis par les féministes qui prétendent la défendre.
Dans le corpus insulaire, c'est une troisième voix qui retient notre attention. Une militante d'un collectif corse se dit abolitionniste, mais son argumentaire ne repose ni sur la philosophie du droit ni sur la sociologie des rapports de genre : il s'enracine dans une formation clinique et un intérêt marqué pour le psychotraumatisme. Elle mobilise des données épidémiologiques (taux de suicide chez les TDS, prévalence des antécédents de violences) pour fonder son positionnement, tout en tenant une position résolument non-victimisante sur les personnes : « Ce n'est pas un combat contre les travailleuses du sexe, pour les infantiliser ou les victimiser. Mon combat c'est que les hommes arrêtent de payer des femmes pour les exploiter. »
Cette dissociation (critiquer le système sans stigmatiser les personnes) est théoriquement cohérente avec la distinction opérée par Mathieu entre abolitionnisme du système prostitutionnel et abolitionnisme moral. Mais elle est ici portée par une trajectoire singulière : c'est l'expérience clinique et non la théorie féministe, qui fonde le positionnement. Un type de justification, ancré dans le savoir de terrain plutôt que dans l'idéologie, qui constitue une voix originale dans le paysage féministe.
Notons par ailleurs qu'une convergence existe, peu visible mais réelle : malgré leurs désaccords profonds sur l'interprétation du système prostitutionnel, les courants pro-droits comme abolitionnistes partagent le constat d'une stigmatisation persistante des personnes prostituées. Ce socle commun - la reconnaissance des violences symboliques, sociales et institutionnelles subies - constitue un point d'appui possible pour un dialogue transversal.
[1] Agacinski, S. (2013, novembre). La dignité du corps humain. Le Monde.
[2] Mathieu, L. (2014). La fin du tapin. Sociologie de la croisade pour l'abolition de la prostitution - . François Bourin.
La loi de 2016 : objet politique hexagonal, référence lointaine en Corse
La loi du 13 avril 2016 constitue le point de fixation central des désaccords dans le féminisme français. Se situer pour ou contre la pénalisation des clients, c'est signaler son appartenance à l'un ou l'autre des pôles du champ militant.
À l'échelon national, les positions sont tranchées. Du côté abolitionniste, la loi est une victoire imparfaite mais légitime : « il y avait un monde entre le vote et l'application ». Du côté pro-droits, elle est nuisible dans ses effets empiriques : multiplication des arrêtés municipaux anti-prostitution à Paris, Lyon ou Toulouse, qui dispersent les TDS vers des espaces plus précaires et plus dangereux. La formule de la révolte de Saint-Nizier en 1975 est convoquée : « Personne n'a jamais pu changer de vie en recevant des coups de matraque. »
En Corse, la loi est présente dans les discours, mais à titre de référence lointaine. Une militante interviewée y revient indirectement à travers les difficultés du “parcours de sortie”, un dispositif prévu par la loi mais sous-financé et peu opérationnel. Les militantes locales n'y font pratiquement pas référence de manière directe.
Cela confirme que la loi de 2016 est d'abord un objet politique national : ses effets concrets restent peu perceptibles dans un contexte insulaire où la prostitution existe moins en tant qu’objet institutionnel. Chez la militante du collectif insulaire, l'absence de référence directe à la loi témoigne d'un ancrage dans des pratiques de terrain qui entretiennent un rapport distancié aux normes juridiques : son abolitionnisme est pratique avant d'être législatif.
À l'échelon national, les positions sont tranchées. Du côté abolitionniste, la loi est une victoire imparfaite mais légitime : « il y avait un monde entre le vote et l'application ». Du côté pro-droits, elle est nuisible dans ses effets empiriques : multiplication des arrêtés municipaux anti-prostitution à Paris, Lyon ou Toulouse, qui dispersent les TDS vers des espaces plus précaires et plus dangereux. La formule de la révolte de Saint-Nizier en 1975 est convoquée : « Personne n'a jamais pu changer de vie en recevant des coups de matraque. »
En Corse, la loi est présente dans les discours, mais à titre de référence lointaine. Une militante interviewée y revient indirectement à travers les difficultés du “parcours de sortie”, un dispositif prévu par la loi mais sous-financé et peu opérationnel. Les militantes locales n'y font pratiquement pas référence de manière directe.
Cela confirme que la loi de 2016 est d'abord un objet politique national : ses effets concrets restent peu perceptibles dans un contexte insulaire où la prostitution existe moins en tant qu’objet institutionnel. Chez la militante du collectif insulaire, l'absence de référence directe à la loi témoigne d'un ancrage dans des pratiques de terrain qui entretiennent un rapport distancié aux normes juridiques : son abolitionnisme est pratique avant d'être législatif.
L'État : allié stratégique, menace ordinaire ou simplement absent
Une autre ligne de fracture traverse le corpus : le rapport à l'État, à la police et aux institutions. Les organisations pro-droits considèrent l'État pénal comme une menace directe. Quand les personnes prostituées subissent des violences, elles « ne peuvent pas porter plainte sereinement parce qu'elles font face à des remarques déplacées, à du mépris, voire à d'autres violences » de la part de la police. Cette critique rejoint les courants féministes intersectionnels et anticarcéraux, pour qui la criminalisation des clients constitue une extension du contrôle étatique des corps pauvres et racisés.
Du côté abolitionniste, le rapport à l'État est inverse : on cherche le soutien des élus locaux, on évolue dans le cadre institutionnel par conviction ou par nécessité.
En Corse, une militante occupe une position distincte des deux : ni alliance stratégique, ni défiance militante, mais indépendance pratique. Le collectif fonctionne sans cadre associatif formel (« on n'est pas une association ») et son militantisme ne passe pas par l'État mais par l'action directe : agir, transmettre des compétences, recueillir des témoignages.
Cette horizontalité revendiquée est une forme d'organisation adaptée à un territoire où les organisations nationales sont peu présentes et le militantisme féministe peu institutionnalisé.
Du côté abolitionniste, le rapport à l'État est inverse : on cherche le soutien des élus locaux, on évolue dans le cadre institutionnel par conviction ou par nécessité.
En Corse, une militante occupe une position distincte des deux : ni alliance stratégique, ni défiance militante, mais indépendance pratique. Le collectif fonctionne sans cadre associatif formel (« on n'est pas une association ») et son militantisme ne passe pas par l'État mais par l'action directe : agir, transmettre des compétences, recueillir des témoignages.
Cette horizontalité revendiquée est une forme d'organisation adaptée à un territoire où les organisations nationales sont peu présentes et le militantisme féministe peu institutionnalisé.
Gérer le désaccord entre soi
Le corpus révèle plusieurs stratégies pratiques de gestion du désaccord au sein du mouvement féministe. L'évitement explicite, d'abord : « on avait tendance à mettre ça sous le tapis », stratégie largement partagée au début des années 2010 par plusieurs organisations féministes généralistes.
La spécialisation thématique, ensuite : en ne portant qu'un seul combat (la dissuasion des clients, par exemple), certains collectifs évitent les conflits internes en homogénéisant leur base.
La co-présence tacite enfin : lors d'une intervention scolaire en Corse, deux associations aux positions divergentes coexistent sans rendre le désaccord public, la scène commune imposant une apparence d'unité que les coulisses ne justifient pas.
Une militante interrogée met en œuvre une quatrième stratégie, qu'elle pratique sans la théoriser : le déplacement de l'objet. En concentrant sa critique non sur les personnes prostituées mais sur les acheteurs, elle contourne l'opposition frontale avec les positions pro-droits : « C'est pour ça qu'on peut continuer à débattre de ça et rester amies : les personnes auxquelles on pense, c'est les femmes. »
Ce déplacement permet de maintenir la solidarité avec les personnes en situation de prostitution tout en conservant un positionnement critique sur le système. La manifestation Nous Toutes de novembre 2022 où des slogans hostiles à l'abolitionnisme ont été scandés illustre cependant que la stratégie d'évitement a ses limites : la conflictualité finit par faire irruption, même là où on l'avait tenue à distance.
La spécialisation thématique, ensuite : en ne portant qu'un seul combat (la dissuasion des clients, par exemple), certains collectifs évitent les conflits internes en homogénéisant leur base.
La co-présence tacite enfin : lors d'une intervention scolaire en Corse, deux associations aux positions divergentes coexistent sans rendre le désaccord public, la scène commune imposant une apparence d'unité que les coulisses ne justifient pas.
Une militante interrogée met en œuvre une quatrième stratégie, qu'elle pratique sans la théoriser : le déplacement de l'objet. En concentrant sa critique non sur les personnes prostituées mais sur les acheteurs, elle contourne l'opposition frontale avec les positions pro-droits : « C'est pour ça qu'on peut continuer à débattre de ça et rester amies : les personnes auxquelles on pense, c'est les femmes. »
Ce déplacement permet de maintenir la solidarité avec les personnes en situation de prostitution tout en conservant un positionnement critique sur le système. La manifestation Nous Toutes de novembre 2022 où des slogans hostiles à l'abolitionnisme ont été scandés illustre cependant que la stratégie d'évitement a ses limites : la conflictualité finit par faire irruption, même là où on l'avait tenue à distance.
Ce que la Corse révèle - et ce qu'elle cache
Qu'est-ce qui distingue fondamentalement la configuration insulaire ? La première spécificité est l'invisibilité apparente du phénomène. « On ne voit pas de prostitution », dit la présidente associative avant de nuancer, constatant une augmentation des personnes accueillies dans son association. « La prostitution, ici, on ne la voit pas. Elle est moins sur les trottoirs. »
Cette convergence des témoignages locaux confirme ce que de précédentes recherches ont mis en évidence dès 2013 : la prostitution insulaire n'est pas absente, elle est, par plusieurs aspects, invisibilisée. Et cette invisibilité est elle-même un fait social qui dit quelque chose des normes sociale, de la tolérance et du silence. Les caboulots en constituent la forme la plus documentée.
La deuxième spécificité est l'atténuation des conflits inter-associatifs. À l'échelon national, les tensions sont publiques et parfois violentes ; à l'échelon local, le désaccord est euphémisé ou géré par évitement. Les débats ont lieu « avec des amies du militantisme insulaire » plutôt qu'entre organisations. Une militante décrit l'inconfort d'une intervention scolaire commune avec une association aux positions divergentes : « ce n'était pas confortable devant 100 personnes de ne pas partager le même avis ».
La troisième spécificité tient à l'état d'une culture féministe insulaire encore en cours de consolidation. Dans certains discours institutionnels observés en Corse, on relève une hésitation dans la manière d'aborder la prostitution, avec un vocabulaire qui tend encore à se focaliser sur le comportement des femmes, en particulier des plus jeunes : « apprendre aux filles à se respecter » est une formulation qui dit moins un projet d'émancipation qu'une injonction normative. Elle indique un mouvement en construction, dans un territoire où les ressources organisationnelles et la densité des débats féministes sont peu importants.
Cette convergence des témoignages locaux confirme ce que de précédentes recherches ont mis en évidence dès 2013 : la prostitution insulaire n'est pas absente, elle est, par plusieurs aspects, invisibilisée. Et cette invisibilité est elle-même un fait social qui dit quelque chose des normes sociale, de la tolérance et du silence. Les caboulots en constituent la forme la plus documentée.
La deuxième spécificité est l'atténuation des conflits inter-associatifs. À l'échelon national, les tensions sont publiques et parfois violentes ; à l'échelon local, le désaccord est euphémisé ou géré par évitement. Les débats ont lieu « avec des amies du militantisme insulaire » plutôt qu'entre organisations. Une militante décrit l'inconfort d'une intervention scolaire commune avec une association aux positions divergentes : « ce n'était pas confortable devant 100 personnes de ne pas partager le même avis ».
La troisième spécificité tient à l'état d'une culture féministe insulaire encore en cours de consolidation. Dans certains discours institutionnels observés en Corse, on relève une hésitation dans la manière d'aborder la prostitution, avec un vocabulaire qui tend encore à se focaliser sur le comportement des femmes, en particulier des plus jeunes : « apprendre aux filles à se respecter » est une formulation qui dit moins un projet d'émancipation qu'une injonction normative. Elle indique un mouvement en construction, dans un territoire où les ressources organisationnelles et la densité des débats féministes sont peu importants.
Pour conclure : ce que les débats insulaires révèlent
En Corse, les fractures du débat public national s'atténuent, se déplacent, se reformulent mais ne disparaissent pas. L'invisibilité institutionnelle du phénomène prostitutionnel coexiste avec une pluralité de formes de prostitution. Les clivages du mouvement national se rejouent sur le mode du débat entre amies plutôt que du conflit entre organisations.
Ce que les entretiens réalisés en Corse révèlent, c'est la dimension concrète et relationnelle des désaccords féministes : ici, on ne milite pas contre des abstractions idéologiques, on négocie avec des personnes que l'on connaît, dans un tissu social où les distances sont courtes. Ce mode de gestion du désaccord - informel, prudent, préservant les liens - n'est pas nécessairement moins politique que le conflit affiché. Il en dit long sur ce que coûte, dans un espace restreint, la rupture publique.
Les catégories héritées des années 1970-2000 (abolitionnisme contre réglementarisme, victime contre travailleuse) sont traversées par des enjeux nouveaux qui n'ont pas encore trouvé leur traduction organisationnelle stable en Corse : la question trans ce que l’on pourrait appeler un abolitionnisme clinique – porté par des savoirs de terrain plutôt que par des cadres idéologiques – et le militantisme informel et horizontal que notre corpus a mis en évidence. On peut faire l’hypothèse que c’est précisément dans ces marges - féminismes non-institutionnels, savoirs de terrain, collectifs sans cadre associatif formel - que se construisent, discrètement, les prochaines configurations du féminisme insulaire.
Ce que les entretiens réalisés en Corse révèlent, c'est la dimension concrète et relationnelle des désaccords féministes : ici, on ne milite pas contre des abstractions idéologiques, on négocie avec des personnes que l'on connaît, dans un tissu social où les distances sont courtes. Ce mode de gestion du désaccord - informel, prudent, préservant les liens - n'est pas nécessairement moins politique que le conflit affiché. Il en dit long sur ce que coûte, dans un espace restreint, la rupture publique.
Les catégories héritées des années 1970-2000 (abolitionnisme contre réglementarisme, victime contre travailleuse) sont traversées par des enjeux nouveaux qui n'ont pas encore trouvé leur traduction organisationnelle stable en Corse : la question trans ce que l’on pourrait appeler un abolitionnisme clinique – porté par des savoirs de terrain plutôt que par des cadres idéologiques – et le militantisme informel et horizontal que notre corpus a mis en évidence. On peut faire l’hypothèse que c’est précisément dans ces marges - féminismes non-institutionnels, savoirs de terrain, collectifs sans cadre associatif formel - que se construisent, discrètement, les prochaines configurations du féminisme insulaire.
Pour en savoir plus
Les entretiens ont été conduits en 2025-2026 auprès de huit militantes et militants féministes. Les noms des personnes interviewées et des organisations ont été anonymisés. Les citations sont restituées dans leur forme orale, sans correction stylistique.
Marie-Ange Filippi a réalisé un documentaire sur le système prostitutionnel en Corse sous l'angle des clients : Désir.ées (Production Sogni) est visionnable ici en replay.
Marie Peretti-Ndiaye ets sociologue. Elle est la co-autrice de l'ouvrage La prostitution en Corse. Indices, profils, modes et réalités contemporaines (Edition Albiana, 2025)
Marie-Ange Filippi a réalisé un documentaire sur le système prostitutionnel en Corse sous l'angle des clients : Désir.ées (Production Sogni) est visionnable ici en replay.
Marie Peretti-Ndiaye ets sociologue. Elle est la co-autrice de l'ouvrage La prostitution en Corse. Indices, profils, modes et réalités contemporaines (Edition Albiana, 2025)