Battista Acquaviva à The Voice, 2016
Je suis seule à la maison pour le week-end. Je claque la porte d'entrée, qui gondole et s'écaille, à plusieurs reprises jusqu'à réussir à la fermer. L'odeur chaude, rassurante, celle du bois, des agrumes dans la cuisine.
doit être en novembre ou en janvier, le soleil s'est couché depuis plusieurs heures déjà, et je suis bourrée. Je savoure d'avance cette solitude, rare et précieuse, d’un plat de pâtes au fromage assise en tailleur devant la télévision.
Toute ma famille s'est absentée, je ne sais plus où, ni pourquoi je ne les ai pas suivis. Sûrement grâce au prétexte des révisions du bac. J'arrive à la fin de mon parcours lycéen, et je dois prendre des décisions qui me semblent irrévocables.
Je me pose beaucoup de grandes questions de nécessité, de devoir, de pouvoir, de quoi être dans le vaste monde. Remplir des démarches et des formulaires sur admission-postbac.gouv.fr me provoque des sentiments grandiloquents, d'une gravité largement démesurée.
doit être en novembre ou en janvier, le soleil s'est couché depuis plusieurs heures déjà, et je suis bourrée. Je savoure d'avance cette solitude, rare et précieuse, d’un plat de pâtes au fromage assise en tailleur devant la télévision.
Toute ma famille s'est absentée, je ne sais plus où, ni pourquoi je ne les ai pas suivis. Sûrement grâce au prétexte des révisions du bac. J'arrive à la fin de mon parcours lycéen, et je dois prendre des décisions qui me semblent irrévocables.
Je me pose beaucoup de grandes questions de nécessité, de devoir, de pouvoir, de quoi être dans le vaste monde. Remplir des démarches et des formulaires sur admission-postbac.gouv.fr me provoque des sentiments grandiloquents, d'une gravité largement démesurée.
Parmi toutes ces questions, évidemment, celle du départ. J'ai toujours été une weirdo, une adolescente en crise, et l'insularité me pèse. Depuis longtemps, j'ai soif d’aventures et de découverte. Pour tout le monde autour de moi, c'est une évidence : je partirais. J'en ai la possibilité, mes grand-parents et mes parents m'aideront, je trouverais en plus un petit job étudiant.
Je suis pourtant traversée cette année-là par un doute, que je garde secret. Et si plutôt que de m'enfuir sur le continent, dans je ne sais quelle ville qui ne m'attend pas, je ne poursuivrais pas mes études à l'Università di Corsica?
Je promène mon regard entre les différentes chaînes, à la recherche d'un contenu assez divertissant pour ma fin de sborgna. Je passe un moment avec Les Anges, Enquête exclusive mais les flics me fatiguent vite, puis je tombe sur The Voice. C'est exactement ce qu'il me fallait. Grosses lumières bleues et rouges, qui illuminent une scène. Un jury sur de grands fauteuils, dos à cette scène, composés d'artistes de variétés qui n'ont aucun intérêt pour moi. Bon, Mika pourquoi pas, j'aimais bien le clip de Relax quand j'étais petite.
Je suis pourtant traversée cette année-là par un doute, que je garde secret. Et si plutôt que de m'enfuir sur le continent, dans je ne sais quelle ville qui ne m'attend pas, je ne poursuivrais pas mes études à l'Università di Corsica?
Je promène mon regard entre les différentes chaînes, à la recherche d'un contenu assez divertissant pour ma fin de sborgna. Je passe un moment avec Les Anges, Enquête exclusive mais les flics me fatiguent vite, puis je tombe sur The Voice. C'est exactement ce qu'il me fallait. Grosses lumières bleues et rouges, qui illuminent une scène. Un jury sur de grands fauteuils, dos à cette scène, composés d'artistes de variétés qui n'ont aucun intérêt pour moi. Bon, Mika pourquoi pas, j'aimais bien le clip de Relax quand j'étais petite.
Je ris devant les mimiques sur-expressives des jurys, le kitsch de l'émission, Nikos. Puis, je suis cueillie à ma grande surprise, par quelques notes de cetera. Une voix l'accompagne, infiniment douce et haut perchée, qui chante en langue corse. J'ai du mal à y croire au début, et je finis par être complètement envoûtée par le chant de Battista Acquaviva, dont je n'ai jamais jusqu'alors jamais entendu parlé.
C'est à la fois sublime et douloureux, il n'y a plus de temps, il n'y a plus de lieu; malheureusement, il y a Florent Pagny et Zazie qui font des têtes pas possibles, et leurs buzzers bruyants et lumineux. Ils ne saisissent pas, je me dis, ils ne peuvent pas comprendre ce à quoi ils assistent. Avec le recul, je me dis que j'étais bien présomptueuse.
J'aimerais être plongée dans le noir. Je m'immobilise, mes larmes roulent et tombent dans mes pâtes froides.
Battista sur scène perce l'écran, troue le réel. L'alcoolémie aidant, je passe d'un état de surprise et de grâce à une véritable forme d'amertume, vertige, d'entendre cette voix, cette langue, cet instrument, dans ce cadre-là. Un peu comme une cuillère de Nutella dans du fiadone.
Elle passe dans cette voix de sifflet qu'elle maîtrise si bien, et Nikos Aliagas dit dans un souffle «Mais on dirait un oiseau!». Je m'émerveille avec lui, et pleurs de plus belle. C'est alors cette île que je quitte? Cette île, qui pourtant regorge encore de plein de mystères? Qui me transmets par bribes des récits millénaires encore cryptiques?
Cette île et ses chants, sa langue, vieille, forte, qui ont su tant bien que mal poursuivre leur existence, traversant l'oppression, la violence, la misère, la guerre, la honte. Je la quitte, pour m'avancer maladroitement vers des décors tout autres, pour pouvoir plus tard dire comme Florent Pagny, «waouh», assise devant une représentation de ma propre culture?
Quelques jours plus tard, j'annonce à mes parents que je souhaite m'inscrire à la fac à Corte, en licence Langue et Culture Corses. Ils ne s'y opposent pas, mais n'y croient pas une seconde, car ils savent mon besoin d'ailleurs.
Je partirais, à 18 ans et 2 mois, me sentant un peu traître, très chanceuse, palpitante de curiosité. Et ce sera évidemment beaucoup moins dramatique que le solennel exil dans lequel je m'étais projetée.
C'est à la fois sublime et douloureux, il n'y a plus de temps, il n'y a plus de lieu; malheureusement, il y a Florent Pagny et Zazie qui font des têtes pas possibles, et leurs buzzers bruyants et lumineux. Ils ne saisissent pas, je me dis, ils ne peuvent pas comprendre ce à quoi ils assistent. Avec le recul, je me dis que j'étais bien présomptueuse.
J'aimerais être plongée dans le noir. Je m'immobilise, mes larmes roulent et tombent dans mes pâtes froides.
Battista sur scène perce l'écran, troue le réel. L'alcoolémie aidant, je passe d'un état de surprise et de grâce à une véritable forme d'amertume, vertige, d'entendre cette voix, cette langue, cet instrument, dans ce cadre-là. Un peu comme une cuillère de Nutella dans du fiadone.
Elle passe dans cette voix de sifflet qu'elle maîtrise si bien, et Nikos Aliagas dit dans un souffle «Mais on dirait un oiseau!». Je m'émerveille avec lui, et pleurs de plus belle. C'est alors cette île que je quitte? Cette île, qui pourtant regorge encore de plein de mystères? Qui me transmets par bribes des récits millénaires encore cryptiques?
Cette île et ses chants, sa langue, vieille, forte, qui ont su tant bien que mal poursuivre leur existence, traversant l'oppression, la violence, la misère, la guerre, la honte. Je la quitte, pour m'avancer maladroitement vers des décors tout autres, pour pouvoir plus tard dire comme Florent Pagny, «waouh», assise devant une représentation de ma propre culture?
Quelques jours plus tard, j'annonce à mes parents que je souhaite m'inscrire à la fac à Corte, en licence Langue et Culture Corses. Ils ne s'y opposent pas, mais n'y croient pas une seconde, car ils savent mon besoin d'ailleurs.
Je partirais, à 18 ans et 2 mois, me sentant un peu traître, très chanceuse, palpitante de curiosité. Et ce sera évidemment beaucoup moins dramatique que le solennel exil dans lequel je m'étais projetée.