Le passage de l’enfance à l’adolescence a pour moi correspondu à une mutation importante dont le marqueur se situait, dans la cour de récréation du Lycée Fesch, au niveau linguistique : nous avions - ou plus exactement nous nous étions donnés collectivement - le droit d’utiliser la langue corse, sans doute parce que nous pouvions le faire sans risque puisque sans surveillance rapprochée.
À la différence des écoles primaires de quartier qui voyaient peu de mixité sociale, au lycée le cours Napoléon côtoyait le carrughju drittu, le borgu , la calata et autres quartiers populaires avec tout ce que cela comportait de découverte réciproque et, pour moi, le fait nouveau d’avoir des camarades qui mélangeaient allègrement le corse et le français pendant nos jeux.
Et de plus, alors que nos instituteurs veillaient scrupuleusement et de près sur nos ébats, au lycée le surveillant chargé de maintenir l’ordre restait prudemment à distance et se fichait totalement de nos propos.
Et de plus, alors que nos instituteurs veillaient scrupuleusement et de près sur nos ébats, au lycée le surveillant chargé de maintenir l’ordre restait prudemment à distance et se fichait totalement de nos propos.
Donc, avec ces nouveaux camarades, des mots nouveaux pour dire les choses comme les sentiments et parmi ces mots les jurons, les insultes que nos maîtres d’écoles réprimaient sévèrement quelle qu’en soit la langue mais que les lointains surveillants du lycée n’entendaient même pas.
Ces mots nouveaux, que nous transportions ensuite au dehors de l’établissement mais que, quant à moi, je cachais scrupuleusement à mes parents, les réservant à l’intimité des rapports fraternels ou de cousinage, ils ont pour la plupart disparu du langage courant, et j’en viens à m’en souvenir avec un certain regret car ils étaient formidablement imagés…
Ces mots nouveaux, que nous transportions ensuite au dehors de l’établissement mais que, quant à moi, je cachais scrupuleusement à mes parents, les réservant à l’intimité des rapports fraternels ou de cousinage, ils ont pour la plupart disparu du langage courant, et j’en viens à m’en souvenir avec un certain regret car ils étaient formidablement imagés…
Par exemple, on traitait volontiers un camarade un peu lent de stronzu à gallu, ce qui aujourd’hui n’évoque plus rien pour personne, mais qui à l’époque où Ajaccio n’avait pas de station d’épuration et que ses égouts se jetaient directement soit dans le port soit sur la plage St François, faisait partie des expériences vécues. Il n’était pas rare que le baigneur nage en compagnie d’un étron flottant, quand ce n’était pas une escadre provenant d’un repas trop copieux.
Dans le même registre, mais sans aucune référence directe aux équipement communaux, on traitait de magna merda un camarade qui était prêt à tout pour passer devant les autres, dénoncer un coupable, désigner un chapardeur de gomme ou de crayon et autres petites crasseries.
Dans le même registre, mais sans aucune référence directe aux équipement communaux, on traitait de magna merda un camarade qui était prêt à tout pour passer devant les autres, dénoncer un coupable, désigner un chapardeur de gomme ou de crayon et autres petites crasseries.
Sans doute par association de proximité me vient en mémoire la façon dont nous désignions entre nous ceux qui prenaient un air pincé, les lèvres serrées par une moue dédaigneuse, tant parmi nos camarades que parmi nos professeurs : faccia di culu !
Et, passant de l’autre côté de l’anatomie, nous avions un terme méprisant pour celui qui conjuguait l’orgueil et la bêtise, ce que ne devaient sans doute pas savoir ceux qui ont choisi pour emblème de leur mouvement politique l’image phallique d’une sculpture de Filitosa. À celui-là on disait : o testa di cazzu, et je vous assure que ce n’était pas un compliment. Comme quoi des éléments de la culture se perdent…
Et, passant de l’autre côté de l’anatomie, nous avions un terme méprisant pour celui qui conjuguait l’orgueil et la bêtise, ce que ne devaient sans doute pas savoir ceux qui ont choisi pour emblème de leur mouvement politique l’image phallique d’une sculpture de Filitosa. À celui-là on disait : o testa di cazzu, et je vous assure que ce n’était pas un compliment. Comme quoi des éléments de la culture se perdent…
En savoir plus sur l'illustration
Les tampons utilisés sur la photo ont été réalisés par le Tampographe Sardon, dans le cadre d'un coffret Ghjastemme corse.