Les divers ressorts de l'ancrage politique
©BELGA
Le métier politique est ainsi une activité professionnalisée, personnalisée et territorialisée. […]. Premièrement, la biographie de l’enquêté donne à voir un travail très professionnalisé : pour conquérir, exercer, conserver et transmettre le pouvoir, la maîtrise de pratiques diverses est nécessaire. […]. Le regard sur une vie politique éclaire les ressorts de cette professionnalisation : elle s’appuie sur l’ancrage local, l’ancrage dans le parti politique, organisation subissant elle-même une professionnalisation importante, et sur un capital personnel lié à des compétences, des réseaux, des parrainages, et à la constitution d’équipes de proches dévoués (entourage familial, collaborateurs, militants et élus fidèles). […].
La question des élections et des réélections est certes centrale, tant le travail des politiques semble focalisé sur elles, et tant elles sont nombreuses, comme l’atteste la centaine de campagnes électorales dont l’élu étudié fut un des acteurs, à commencer par les vingt scrutins qu’il remporta. Mais la réussite électorale s’appuie surtout sur des pratiques d’ancrage effectuées dans le temps long. En outre, la professionnalisation est un processus fragile, puisque les ressources qui consolident l’ancrage et conditionnent sa perpétuation purent être des facteurs de fragilisation, eu égard à la mise en cause de pratiques progressivement délégitimées.
Deuxièmement, la politique dans la longue durée d’une vie politique d’une exceptionnelle longévité se donne à voir comme un ensemble d’actions particulières personnalisées. Au travers de ce parcours et de cette professionnalisation, à la fois singuliers et significatifs, le métier politique s’observe comme fondé sur des travaux visant quatre types d’ancrage : partisan, territorial, personnel, médiatique. Convergents, ils assurent au représentant un ancrage attestant la forte personnalisation de l’activité politique. […].
L’étude approfondie du travail et de la vie d’un travailleur de la politique oblige à penser le métier politique comme une activité individuelle, où les partis politiques contemporains assurent des ressources nécessaires aux élus, mais où ce sont les personnalités localisées qui dominent. La territorialisation même renforce la personnalisation du métier politique.
Enfin, celui-ci se transmet très difficilement. C’est cela qui est en jeu dans le cheminement de professionnel de la politique de Jean Tiberi, à la fois banal et atypique. Le métier politique, y compris sur le plan local, est un métier de gouvernement, tissé par des gestes d’appropriation et d’accaparement, qui s’incarne dans des individualités marquées et peut difficilement être transféré à d’autres.
Troisièmement, la logique croisée d’accaparement, d’accumulation et d’appropriation qui est au principe de la perpétuation d’une carrière politique assise sur un contrôle territorialisé apparente l’activité politique à un contrôle pastoral d’une population évolutive sur un espace stabilisé. La territorialisation du métier politique fait de l’homme politique un pasteur qui maîtrise l’espace, le régit et l’incarne […].
Le fait que le champ politique paraisse de plus en plus instable rend d’autant plus fragile ce type d’ancrage. […]. Les professionnels de la politique semblent de moins en moins bénéficier de la ressource principale que sut consolider Jean Tiberi, la durée. Le métier politique, métier territorial, tend peut-être de plus en plus à se réduire à un métier électoral, à un métier de campaigner. Or, la réduction des capacités allouées aux leaders exerçant un contrôle de territoire (par la limitation du cumul des mandats et des fonctions, l’impératif de renouvellement, les recompositions politiques, ou la domination des organisations partisanes) renforce l’importance du travail de campagne au détriment des pratiques d’ancrage.
La question des élections et des réélections est certes centrale, tant le travail des politiques semble focalisé sur elles, et tant elles sont nombreuses, comme l’atteste la centaine de campagnes électorales dont l’élu étudié fut un des acteurs, à commencer par les vingt scrutins qu’il remporta. Mais la réussite électorale s’appuie surtout sur des pratiques d’ancrage effectuées dans le temps long. En outre, la professionnalisation est un processus fragile, puisque les ressources qui consolident l’ancrage et conditionnent sa perpétuation purent être des facteurs de fragilisation, eu égard à la mise en cause de pratiques progressivement délégitimées.
Deuxièmement, la politique dans la longue durée d’une vie politique d’une exceptionnelle longévité se donne à voir comme un ensemble d’actions particulières personnalisées. Au travers de ce parcours et de cette professionnalisation, à la fois singuliers et significatifs, le métier politique s’observe comme fondé sur des travaux visant quatre types d’ancrage : partisan, territorial, personnel, médiatique. Convergents, ils assurent au représentant un ancrage attestant la forte personnalisation de l’activité politique. […].
L’étude approfondie du travail et de la vie d’un travailleur de la politique oblige à penser le métier politique comme une activité individuelle, où les partis politiques contemporains assurent des ressources nécessaires aux élus, mais où ce sont les personnalités localisées qui dominent. La territorialisation même renforce la personnalisation du métier politique.
Enfin, celui-ci se transmet très difficilement. C’est cela qui est en jeu dans le cheminement de professionnel de la politique de Jean Tiberi, à la fois banal et atypique. Le métier politique, y compris sur le plan local, est un métier de gouvernement, tissé par des gestes d’appropriation et d’accaparement, qui s’incarne dans des individualités marquées et peut difficilement être transféré à d’autres.
Troisièmement, la logique croisée d’accaparement, d’accumulation et d’appropriation qui est au principe de la perpétuation d’une carrière politique assise sur un contrôle territorialisé apparente l’activité politique à un contrôle pastoral d’une population évolutive sur un espace stabilisé. La territorialisation du métier politique fait de l’homme politique un pasteur qui maîtrise l’espace, le régit et l’incarne […].
Le fait que le champ politique paraisse de plus en plus instable rend d’autant plus fragile ce type d’ancrage. […]. Les professionnels de la politique semblent de moins en moins bénéficier de la ressource principale que sut consolider Jean Tiberi, la durée. Le métier politique, métier territorial, tend peut-être de plus en plus à se réduire à un métier électoral, à un métier de campaigner. Or, la réduction des capacités allouées aux leaders exerçant un contrôle de territoire (par la limitation du cumul des mandats et des fonctions, l’impératif de renouvellement, les recompositions politiques, ou la domination des organisations partisanes) renforce l’importance du travail de campagne au détriment des pratiques d’ancrage.
Une personnification indépassable?
Photo Jeannot Filippi, Médiathèque de la Corse et des Corses
Que dit le parcours de Jean Tiberi d’une époque et des transformations de la politique ? Dans un contexte où la féminisation par exemple commence à transformer lentement le champ politique, les pratiques fondées sur des relations directes, clientélistes, partiellement officieuses (notamment celles à l’origine d’une image négative hors du territoire), semblent tomber en désuétude au profit de pratiques s’adressant davantage de manière indirecte, transparente, numérique aux administrés et aux électeurs.
Cependant, la pratique elle-même qui consiste à forger une micro-entreprise individuelle à vocation professionnelle, personnelle, pastorale et territoriale est plus que jamais à l’ordre du jour. […]. On est loin d’une dépersonnalisation du métier, c’est plutôt l’imputation personnelle qui se généralise dans le cadre d’une rationalisation postclientéliste des pratiques. Les carrières sont moins longues, mais elles sont d’autant plus centrées sur l’élu en tant que personne. D’une certaine façon l’on passe de la politique artisanale à la politique professionnalisée, assise sur des formes modernisées de communication politique. […].
L’entreprise notabiliaire individuelle est une entité communicationnelle qui se déploie sur un territoire. Même si la contextualisation de l’activité politique sur un territoire restreint favorise cette dimension, la personnalisation est centrale dans l’échange électoral, et elle s’inscrit dans un espace de type quasi villageois. Le métier politique s’articule autour d’un territoire qui sert de base à une mobilisation électorale, l’élu devant combiner savoir-faire, savoir-être et faire-savoir. […].
Dans ce qui s’apparente à une pastoralisation des pratiques politiques, les élus sont avant tout et paradoxalement des élus locaux, tant les carrières ministérielles sont rares et météoritiques et les carrières parlementaires fragiles et marginalisées dans l’espace des positions de pouvoir. Si de nombreux parlementaires sont des professionnels de la politique, ce ne sont pas ainsi, au sens fort, des politiciens de métier. Le contrôle pastoral d’un espace et d’une population est bien ce qui apparaît au centre du métier politique en dernière analyse.
Cependant, la pratique elle-même qui consiste à forger une micro-entreprise individuelle à vocation professionnelle, personnelle, pastorale et territoriale est plus que jamais à l’ordre du jour. […]. On est loin d’une dépersonnalisation du métier, c’est plutôt l’imputation personnelle qui se généralise dans le cadre d’une rationalisation postclientéliste des pratiques. Les carrières sont moins longues, mais elles sont d’autant plus centrées sur l’élu en tant que personne. D’une certaine façon l’on passe de la politique artisanale à la politique professionnalisée, assise sur des formes modernisées de communication politique. […].
L’entreprise notabiliaire individuelle est une entité communicationnelle qui se déploie sur un territoire. Même si la contextualisation de l’activité politique sur un territoire restreint favorise cette dimension, la personnalisation est centrale dans l’échange électoral, et elle s’inscrit dans un espace de type quasi villageois. Le métier politique s’articule autour d’un territoire qui sert de base à une mobilisation électorale, l’élu devant combiner savoir-faire, savoir-être et faire-savoir. […].
Dans ce qui s’apparente à une pastoralisation des pratiques politiques, les élus sont avant tout et paradoxalement des élus locaux, tant les carrières ministérielles sont rares et météoritiques et les carrières parlementaires fragiles et marginalisées dans l’espace des positions de pouvoir. Si de nombreux parlementaires sont des professionnels de la politique, ce ne sont pas ainsi, au sens fort, des politiciens de métier. Le contrôle pastoral d’un espace et d’une population est bien ce qui apparaît au centre du métier politique en dernière analyse.
Concernant l'auteur
Laurent Godmer est maître de conférences HDR en science politique à l'Université Gustave Eiffel (Paris).
Son ouvrage consacré à Jean Tiberi: https://pur-editions.fr/product/9710/jean-tiberi .
Son ouvrage consacré à Jean Tiberi: https://pur-editions.fr/product/9710/jean-tiberi .
Addendum: cultiver des réseaux: une réussite non assurée...
Affiche Tonì Casalonga, archives de l'artiste
Comme le précise Laurent Godmer, en 1961, Jean Tiberi, jeune magistrat, est détaché à la chancellerie pour devenir le secrétaire général de l'Institut d'études judiciaires de Paris, hébergé dans la faculté de droit dont il était diplômé, place du Panthéon. Ce détachement lui permet de montrer un investissement politique bien plus visible, toujours au sein du parti gaulliste d'alors, l'Union pour la Nouvelle République. Puis, début 1962, il est élu secrétaire de circonscription, et devient donc le patron de la permanence de l'UNR située rue Cujas.
Tout cela lui donne déjà une position politique centrale dans le cinquième arrondissement où il habite, et dont il dirigera longtemps la mairie (1983-1995 et 2001-2014). Et parmi les réseaux qu'il commence à cultiver, les Corses de Paris sont naturellement concernés, d'autant qu'il est aussi chargé de travaux dirigés au sein de la faculté de droit, et que cette dernière compte de nombreux étudiants corses. Toutefois, son bienveillant soutien ne lui a pas toujours offert les bénéfices politiques qu'il pouvait espérer.
Tout cela lui donne déjà une position politique centrale dans le cinquième arrondissement où il habite, et dont il dirigera longtemps la mairie (1983-1995 et 2001-2014). Et parmi les réseaux qu'il commence à cultiver, les Corses de Paris sont naturellement concernés, d'autant qu'il est aussi chargé de travaux dirigés au sein de la faculté de droit, et que cette dernière compte de nombreux étudiants corses. Toutefois, son bienveillant soutien ne lui a pas toujours offert les bénéfices politiques qu'il pouvait espérer.
Tonì Casalonga se souvient: "C’est au bar du Panthéon, à deux pas de la mairie du Ve, que se réunissaient ceux qui allaient lancer d’abord l’idée de la « réouverture » de l’université de Corse, puis, quasiment dans le même élan, de désir de « rentrer » sur l’île une fois les études terminées. Il y avait là de manière quasi permanente Dominique Alfonsi, ses fidèles amis Jean Geronimi et Félix Alfonsi, auxquels se joignaient quelques oiseaux de passage du même acabit. Leur occupation principale était d’organiser le bal des étudiants corses de Paris, et après une expérience financièrement désastreuse sur la Seine, ils avaient été ensuite miséricordieusement abrités chaque année dans les salons de la mairie par Jean Tiberi. De là sont sortis d’abord l’association des étudiants corses de Paris, puis l’UNEC (Union Nationale des Etudiants Corses) et enfin ce qui prendra plus tard le nom de riacquistu, ce dont ne serait sans doute jamais douté leur si hospitalier compatriote. S’il avait su !..."