L'Indéprimeuse: trà Bastia & Pariggi



Accepter un héritage sans s'en être prisonnier, c'est évidemment possible et c'est une question de choix ! C'est en substance ce que nous disent les sœurs Sammarcelli qui ont fait évoluer leur vie de filles d'imprimeur à indéprimeuses... Dominique Mattei nous raconte cette aventure créative et joyeuse, entre typographie et engagement, et entre Bastia et Paris !



L'Indéprimeuse: trà Bastia & Pariggi
Un tatouage au creux du bras droit de Davina Sammarcelli : un portrait à l’encre de Picasso - celui où Françoise Gillot, sa compagne pendant dix ans, le visage entouré de boucles généreuses, esquisse un sourire.
Au creux du bras gauche de Davina, un autre tatouage, celui-là dessine quatre lettres : Dada. Quand je le remarque, Davina sourit et sous sa mèche rousse ses yeux couleur de torrent au printemps, rient aussi. L’Indéprimeuse c’est cela : le classicisme et la modernité de ce portrait de Picasso alliés à l’impertinence des Dadaïstes. C’est cela et c’est bien plus encore.

Regarder avant de lire

L'Indéprimeuse: trà Bastia & Pariggi
L’Indéprimeuse veut nous engager à regarder avant de lire, à être ému avant de comprendre, à remettre le corps et les sens au centre de l’alphabet.
Dans un univers saturé d’images et d’immatérialité Davina Sammarcelli prend la lettre au pied de sa physicalité, la typo dans sa radicalité et soudain, avec L’Indéprimeuse, les mots et les signes vivent leur vie, stricto sensu.

Quand elle était enfant, dans son appartement à l’angle de la rue de la Miséricorde à Bastia, Davina rêvait de voyager alors elle regardait les chaines de télévisions étrangères – surtout les publicités.
J’aimais surtout les pubs de la RAI Uno dit-elle, il me suffisait d’en voir une pour je ne sais quel fromage inconnu et portée par la tonalité de la langue je voguais bien loin de l’île.

Déjà Davina rêvait d’ailleurs.
Mais la Corse ne laisse pas ses enfants, même devenu grands, partir aussi facilement et quand, bac en poche, Davina peut vraiment découvrir d’autres territoires, elle culpabilise de ne pas s’inscrire à la toute jeune Università di Corsica – elles ont presque toutes les deux le même âge – ça crée des liens voire même des obligations, se persuade Davina.
Elle s’installe donc à Corti : ça a pas été simple, mes amis du lycée partis dans des contrées lointaines et exotiques comme Aix-en-Provence me manquaient.

A l’Università di Corsica elle suit un cursus d’histoire de l’art, se passionne pour la langue et l’art espagnols, fait de fréquents allers-retours en Italie (Florence, Rome, Sienne…) mais, malgré la proximité de la terre toscane et son appétence d’enfance pour la pub de la RAI Uno, elle finit par choisir de partir en Galice.
Sur cette terre singulière et bien différente de son île, elle connaît enfin l’euphorie de la liberté. Installée à Saint Jacques de Compostelle, elle y fait un Master d’histoire de l’art mais rêve aussi de découvrir Paris, et au bout d’une année Davina quitte l’Espagne pour la capitale.

D’abord imprimeuses

Cependant quelques mois après, des événements familiaux l’obligent à revenir en Corse : elle doit y reprendre l’imprimerie paternelle. Eh oui, chez les Sammarcelli on est imprimeurs·euses de pères en filles et ce depuis trois générations !
Elle décide alors de partager cette aventure avec sa sœur Felicia et, outre les travaux d’imprimerie, elles vont créer un agenda culturel, ECCU. Elles l’animent pendant deux ans. Dans Eccu on trouvait des conseils de sorties, des critiques, des playlists, des photos, des interviews, le tout avec toujours un pas de côté.

Mais le rythme de parution est difficile à tenir et Davina se sent elle aussi de plus en plus « à côté » de cette société corse où, peu ou prou, les jeunes filles de son âge sont promises au mariage et à la maternité. Elle ne veut pas de l’un et interroge son désir de l’autre :
Alors que je me demandais si je pouvais avoir un avenir joyeux dans cette société Corse qui se repaissait de son identité, identité dont il faut dire que je m’éloignais pour interroger mon identité de femme née dans les années 80, et bien, au même moment les réseaux sociaux ont pris de l’importance dans ma vie.
 
À partir de là, Davina va imaginer des rendez-vous inattendus entre le monde numérisé et l’univers du livre - des belles lettres à la plus humble des typos. 

Puis indéprimeuses

L'Indéprimeuse: trà Bastia & Pariggi
Elle ré-enfante son métier, ré-enchante sa vie car quel plus beau lieu pour exprimer ses interrogations qu’une imprimerie ? Celle des « Sammarcelli » va devenir son terrain de jeu. Très vite, à partir de Biguglia, elle crée le compte L’Indéprimeuse :
"L’Indéprimeuse c’était avant tout une femme au travail dans un univers professionnel plutôt masculin. L’idée c’était de s’amuser dans un atelier d’imprimerie avec ses typos, son papier, sa colle, ses machines et bien sûr avec les mots, les ponctuations". Avec cette autre elle-même, Davina invente une rencontre inédite entre les mondes du livre et ceux des réseaux sociaux.
Sur Twitter, Facebook et Instagram, L’Indéprimeuse trouve rapidement ses publics.
 
Et, quand un jour, L’Indéprimeuse demande à Google Traduction de traduire Hamlet, c’est Jambonlaissé qui apparaît ! Twitter rigole, L'Indéprimeuse accède à la notoriété.
En 2020, Davina et Felicia, qui veulent créer une échoppe-atelier dans la capitale, quittent la Corse pour Paris : En fait, pas vraiment parce que L’Indéprimeuse c’est une boutique à Pigalle et une imprimerie à Biguglia. Pour tout dire, je crois que nous importons vraiment du Made in Corsica et qu’on peut vraiment être Corse n’importe où dans le monde, dit-elle.

L’Indéprimeuse serait-elle à la fois un fécond mouvement pendulaire entre l’île et le continent, l’invention d’une altérité multiple autour du (vieux) métier du livre et de ceux du web et du design comme une attention aigüe à chaque mouvement de la vie ?
Sa réussite le laisse penser. Ses choix créatifs et militants aussi.
 
Quand, en 2022, Davina devient maman imagine-t-elle déjà que son féminisme va s’enrichir d’une défense des droits de l’enfant ? Défense qui, bien entendu, se tiendra sur les rivages de l’impertinence.
S’il n’y a rien de lénifiant dans la « Déclaration universelle des Droits des Doudous & des Peluches  » de L’Indéprimeuse ses dix articles nous parlent d’égalité, de respect et du droit inconditionnel d’être aimé que l’on soit Doudou ou Peluche !
De même L’Indéprimeuse a l’hommage insolent envers celles qu’on appelle Maman : « (…) celles qui connaissent tous les noms des pokemons mais qui ne se souviennent plus de leur adresse Gmail  (…) ».
 
De choix politiques en parti-pris inventifs, les sœurs Sammarcelli ont multiplié les créations et les collaborations, qu’il d’agisse des Editions La Martinière, de l’Ecole Pro du Centre Georges Pompidou, du Musée de la vie romantique ou de l’Association des Corses du Palais pour laquelle elles ont imaginé un nouveau graphisme au serment d’avocat !
Au fond il est bien possible que L’Indéprimeuse nous offre le plaisir suprême d’avoir hâte d’être à demain pour découvrir quel enchantement elle nous réserve.

 

Pour en savoir plus

Le site de l'Indéprimeuse est par ici.

 
Samedi 29 Novembre 2025
Dominique Mattei