Photogramme du film Borgo
Une grande partie des journalistes qui ont rendu compte de l’assassinat d’Alain Orsoni ont à un moment ou à un autre insisté sur son charisme. Faut-il mettre sur le compte de ce charisme le nombre impressionnant des articles et des analyses qui ont suivi cet évènement tragique ?
Il existait dans la vie de cet homme une incontestable dimension à la fois romanesque et dramatique. Ancien cadre du FLNC, frère d’un garçon, Guy, qui avait été assassiné dans les années 1980 par des malfaiteurs pour des raisons qui restent controversées, entre trafic de stupéfiants et opération barbouzarde, réfugié en Californie puis au Nicaragua, il avait averti depuis longtemps : « Je suis condamné à mort ».
Il existait dans la vie de cet homme une incontestable dimension à la fois romanesque et dramatique. Ancien cadre du FLNC, frère d’un garçon, Guy, qui avait été assassiné dans les années 1980 par des malfaiteurs pour des raisons qui restent controversées, entre trafic de stupéfiants et opération barbouzarde, réfugié en Californie puis au Nicaragua, il avait averti depuis longtemps : « Je suis condamné à mort ».
L’acteur du drame
Le 12 janvier 2026, Alain Orsoni se trouve dans le cimetière du village de Veru où il vient d’assister aux obsèques de sa mère, Marinette, « cette femme si juste dans ses attitudes et tellement maltraitée par l’existence » avait-il écrit dans les mémoires d’un « Destin Corse ».
Sans un mot il s’écroule brutalement : « Une seule balle, en plein cœur, tirée de face, à plusieurs centaines de mètres » précise sobrement le journal Marianne. La question alors est moins de savoir si « un tabou aurait été brisé » par rapport aux traditions insulaires comme le disent plusieurs témoins sous le choc et le journal Corse Matin, que de remarquer le lieu, le moment, et le mode opératoire dignes d’un improbable scenario de film.
Or nous ne sommes jamais loin d’une vision cinématographique des choses lorsque les journalistes insistent dans leurs comptes rendus sur le nom dont ils affublent la victime, « Le bel Alain » et sur sa ressemblance supposée avec Yves Montand. Leurs comptes rendus semblent restituer le narratif d’un film à la fois policier et d’aventures. « Alain Orsoni était corse et c’est sa vie qui était un film. Un polar » écrit Ariane Chemin dans le magazine du Monde.
« Le bel Alain » serait alors l’acteur d’un drame romanesque à travers lequel l’humanité des protagonistes compenserait l’horreur des actes de violence ? Mais les acteurs ne meurent pas pour de bon à la fin d’un film. Si « le bel Alain » est bien mort, le véritable Alain l’est-il vraiment ? serait-on tenté de questionner. « En Corse, il n’y a que la plante qui est immortelle. Pas les hommes » écrivent, inspirés et pas très respectueux de la dramaturgie, les journalistes du Parisien .
Il y a dans cet évènement, dans ce scénario, tous les ingrédients du regard que jettent sur cette île tant d’observateurs extérieurs. Parfois excédés, parfois amusés, parfois outranciers, parfois méprisants, parfois délirants. Il nous arrive alors de nous demander si c’est de nous dont ils parlent.
Nous savons, nous, qu’il s’agit bien d’un pays, d’une île ; mais eux, le savent-ils ? Ont-ils compris qu’il ne s’agit pas seulement d’un décor de cinéma, que les acteurs ne sont pas des intermittents du spectacle, et que ce à quoi ils assistent n’est pas un film ?
Sans un mot il s’écroule brutalement : « Une seule balle, en plein cœur, tirée de face, à plusieurs centaines de mètres » précise sobrement le journal Marianne. La question alors est moins de savoir si « un tabou aurait été brisé » par rapport aux traditions insulaires comme le disent plusieurs témoins sous le choc et le journal Corse Matin, que de remarquer le lieu, le moment, et le mode opératoire dignes d’un improbable scenario de film.
Or nous ne sommes jamais loin d’une vision cinématographique des choses lorsque les journalistes insistent dans leurs comptes rendus sur le nom dont ils affublent la victime, « Le bel Alain » et sur sa ressemblance supposée avec Yves Montand. Leurs comptes rendus semblent restituer le narratif d’un film à la fois policier et d’aventures. « Alain Orsoni était corse et c’est sa vie qui était un film. Un polar » écrit Ariane Chemin dans le magazine du Monde.
« Le bel Alain » serait alors l’acteur d’un drame romanesque à travers lequel l’humanité des protagonistes compenserait l’horreur des actes de violence ? Mais les acteurs ne meurent pas pour de bon à la fin d’un film. Si « le bel Alain » est bien mort, le véritable Alain l’est-il vraiment ? serait-on tenté de questionner. « En Corse, il n’y a que la plante qui est immortelle. Pas les hommes » écrivent, inspirés et pas très respectueux de la dramaturgie, les journalistes du Parisien .
Il y a dans cet évènement, dans ce scénario, tous les ingrédients du regard que jettent sur cette île tant d’observateurs extérieurs. Parfois excédés, parfois amusés, parfois outranciers, parfois méprisants, parfois délirants. Il nous arrive alors de nous demander si c’est de nous dont ils parlent.
Nous savons, nous, qu’il s’agit bien d’un pays, d’une île ; mais eux, le savent-ils ? Ont-ils compris qu’il ne s’agit pas seulement d’un décor de cinéma, que les acteurs ne sont pas des intermittents du spectacle, et que ce à quoi ils assistent n’est pas un film ?
Le temps de la communication et du spectacle
À chaque séquence, depuis bien longtemps, ils ont donné un nom.
Au dix-neuvième siècle il y eut « Colomba », il y eut « Matteo Falcone », et il y eut « les Frères Corses ». Au vingtième siècle il y eut « Aleria », il y eut « le Front », il y eut « les nuits bleues », il y eut « la Brise de mer », il y eut « le Petit bar », il y eut « les Bergers braqueurs de Venzolasca »… Au vingt-et-unième siècle il y a les « Parrains », il y a la « Mafia », et le « dossier Email Diamant »…
Aleria, le Front, la Brise de mer et le Petit bar ne sont pas toujours ce qu’on dit mais ont véritablement existé. Colomba, Matteo Falcone, les Frères Corses sont sortis de l’imagination féconde de grands romanciers puis de cinéastes. Les nuits furent explosives mais ne furent pas plus bleues que jaunes ou rouges. Et ceux qui ont inventé les bergers-braqueurs savent-ils même où se trouve Venzolasca ?
Nous vivons au temps de la communication et du spectacle. Pour bien vendre une histoire il faut lui trouver un bon titre. Après avoir inventé « le bel Alain », ils ont même fait de lui l’un de ces « parrains de la Corse-du-Sud » qu’il niait être. Ils donnent alors familièrement du Jean-Jé à un autre supposé parrain, « monsieur Colonna ». Ils qualifient de criminalité organisée une nébuleuse de vingt à vingt-cinq bandes éparses, concurrentes ou antagonistes. Et les magistrats, emportés dans le mouvement, ont bouclé le fameux « dossier Email Diamant » !
Ca sonne bien Email Diamant ! Mais ça vient d’où ? Luc Leroux dans le journal Le Monde nous l’explique : « Le dossier a été baptisé « Email Diamant », une allusion au pouvoir blanchisseur de la célèbre pâte dentifrice, dans un trait d’humour des enquêteurs ». Ben oui, un peu d’humour à la San Antonio ça ne fait pas de mal. Ça se vend bien.
Vu de Corse, bien sûr, le dossier n’est pas drôle. Pas drôle du tout ! Alors qu’est-ce qui a donné l’envie aux policiers et aux magistrats d’en sourire ? Les auteurs de fiction n’ont-ils pas tous les droits ? Si, bien sûr, mais les enquêteurs, policiers et magistrats, sont-ils là pour écrire des fictions ? Non bien sûr ! La fiction est mal venue, l’humour est inconvenant, et ces « trucs » de romanciers n’aident pas à y comprendre quelque chose.
Au dix-neuvième siècle il y eut « Colomba », il y eut « Matteo Falcone », et il y eut « les Frères Corses ». Au vingtième siècle il y eut « Aleria », il y eut « le Front », il y eut « les nuits bleues », il y eut « la Brise de mer », il y eut « le Petit bar », il y eut « les Bergers braqueurs de Venzolasca »… Au vingt-et-unième siècle il y a les « Parrains », il y a la « Mafia », et le « dossier Email Diamant »…
Aleria, le Front, la Brise de mer et le Petit bar ne sont pas toujours ce qu’on dit mais ont véritablement existé. Colomba, Matteo Falcone, les Frères Corses sont sortis de l’imagination féconde de grands romanciers puis de cinéastes. Les nuits furent explosives mais ne furent pas plus bleues que jaunes ou rouges. Et ceux qui ont inventé les bergers-braqueurs savent-ils même où se trouve Venzolasca ?
Nous vivons au temps de la communication et du spectacle. Pour bien vendre une histoire il faut lui trouver un bon titre. Après avoir inventé « le bel Alain », ils ont même fait de lui l’un de ces « parrains de la Corse-du-Sud » qu’il niait être. Ils donnent alors familièrement du Jean-Jé à un autre supposé parrain, « monsieur Colonna ». Ils qualifient de criminalité organisée une nébuleuse de vingt à vingt-cinq bandes éparses, concurrentes ou antagonistes. Et les magistrats, emportés dans le mouvement, ont bouclé le fameux « dossier Email Diamant » !
Ca sonne bien Email Diamant ! Mais ça vient d’où ? Luc Leroux dans le journal Le Monde nous l’explique : « Le dossier a été baptisé « Email Diamant », une allusion au pouvoir blanchisseur de la célèbre pâte dentifrice, dans un trait d’humour des enquêteurs ». Ben oui, un peu d’humour à la San Antonio ça ne fait pas de mal. Ça se vend bien.
Vu de Corse, bien sûr, le dossier n’est pas drôle. Pas drôle du tout ! Alors qu’est-ce qui a donné l’envie aux policiers et aux magistrats d’en sourire ? Les auteurs de fiction n’ont-ils pas tous les droits ? Si, bien sûr, mais les enquêteurs, policiers et magistrats, sont-ils là pour écrire des fictions ? Non bien sûr ! La fiction est mal venue, l’humour est inconvenant, et ces « trucs » de romanciers n’aident pas à y comprendre quelque chose.
Les valeurs étalon
De fait, quelqu’un y comprend-il encore quelque chose ? Le juge Guillaume Cotelle affirme que « l’île fonctionne selon une inversion des valeurs. Le crime est érigé en valeur étalon, le criminel en modèle » [1].
Les Corses pourtant savent parfaitement, eux, qu’ils ne sont pas dans un film, que leur histoire n’a rien d’une fiction. Et on en viendrait à se demander s’ils ne sont pas les seuls à savoir cela. Contrairement à ce que pense le juge Cotelle, les criminels ici ne font ni rire ni rêver. Même si tout le monde a paru l’oublier, les citoyens insulaires sont massivement descendus dans la rue pour dire leur horreur après l’assassinat du préfet Erignac. J’ai bien dit leur horreur…
Mais ce sentiment par la suite ne pouvait pas expliquer qu’un préfet de la République se comporte comme le gouverneur-justicier sud-américain d’un mauvais polar. Et c’est donc un représentant de l’État qui a transformé l’horreur en une sorte de farce sinistre. Lorsque la police et les journaux qualifient Jean-Jé Colonna de « parrain de la Corse-du-Sud », les Corses eux ne prennent pas cet homme pour le Marlon Brando du film de Coppola. Ils savent très bien que son train de vie n’était ni celui d’Al Capone, ni celui d’un acteur vedette à Hollywood.
Au nord de l’île la Brise de mer devient un mythe. Les Corses n’ont pas manifesté de la sympathie pour les membres de cette organisation. Ce n’est pas d’eux qu’est venu l’ambigüité du regard concernant cette bande. C’est d’une certaine attitude de l’État qu’est née cette ambiguïté ; attitude restituée, noirs sur blanc dans un livre, par le juge Philippe Toccanier : « Interrogeons-nous sur la bienveillance dont bénéficie la Brise de mer. Si elle prospère c’est justement qu’elle jouit d’une protection. Soyons clairs, la « Brise » rend quelques services dans la lutte contre le terrorisme insulaire en fournissant d’utiles renseignements » [2].
La lutte contre le terrorisme est une prérogative exclusive de l’État et si cette bande a bénéficié d’une protection, c’est de l’État que venait cette protection. Qui inverse les valeurs ? Nul en Corse n’a pris Jacques Santoni pour Toto Riina ni n’a pensé qu’il pourrait être un modèle. Tout le monde sait plus ou moins le parcours dramatique de cet homme qui a fini par vouloir se venger de la vie, de sa propre vie. Cela n’excuse rien, surtout pas ses complices, mais de fait, sa vie ne fait rêver personne. Il n’existe ni modèle ni valeur étalon. Il existe par contre des fantasmes dont le cinéma, les romanciers et les chroniqueurs se repaissent.
Ce n’est pas le personnage du « Bel Alain », dont parle toute la presse, qui aurait été dégommé par un sniper. Rétablissons la vérité. C’est un enfant du village de Veru qui a été assassiné.
Les Corses pourtant savent parfaitement, eux, qu’ils ne sont pas dans un film, que leur histoire n’a rien d’une fiction. Et on en viendrait à se demander s’ils ne sont pas les seuls à savoir cela. Contrairement à ce que pense le juge Cotelle, les criminels ici ne font ni rire ni rêver. Même si tout le monde a paru l’oublier, les citoyens insulaires sont massivement descendus dans la rue pour dire leur horreur après l’assassinat du préfet Erignac. J’ai bien dit leur horreur…
Mais ce sentiment par la suite ne pouvait pas expliquer qu’un préfet de la République se comporte comme le gouverneur-justicier sud-américain d’un mauvais polar. Et c’est donc un représentant de l’État qui a transformé l’horreur en une sorte de farce sinistre. Lorsque la police et les journaux qualifient Jean-Jé Colonna de « parrain de la Corse-du-Sud », les Corses eux ne prennent pas cet homme pour le Marlon Brando du film de Coppola. Ils savent très bien que son train de vie n’était ni celui d’Al Capone, ni celui d’un acteur vedette à Hollywood.
Au nord de l’île la Brise de mer devient un mythe. Les Corses n’ont pas manifesté de la sympathie pour les membres de cette organisation. Ce n’est pas d’eux qu’est venu l’ambigüité du regard concernant cette bande. C’est d’une certaine attitude de l’État qu’est née cette ambiguïté ; attitude restituée, noirs sur blanc dans un livre, par le juge Philippe Toccanier : « Interrogeons-nous sur la bienveillance dont bénéficie la Brise de mer. Si elle prospère c’est justement qu’elle jouit d’une protection. Soyons clairs, la « Brise » rend quelques services dans la lutte contre le terrorisme insulaire en fournissant d’utiles renseignements » [2].
La lutte contre le terrorisme est une prérogative exclusive de l’État et si cette bande a bénéficié d’une protection, c’est de l’État que venait cette protection. Qui inverse les valeurs ? Nul en Corse n’a pris Jacques Santoni pour Toto Riina ni n’a pensé qu’il pourrait être un modèle. Tout le monde sait plus ou moins le parcours dramatique de cet homme qui a fini par vouloir se venger de la vie, de sa propre vie. Cela n’excuse rien, surtout pas ses complices, mais de fait, sa vie ne fait rêver personne. Il n’existe ni modèle ni valeur étalon. Il existe par contre des fantasmes dont le cinéma, les romanciers et les chroniqueurs se repaissent.
Ce n’est pas le personnage du « Bel Alain », dont parle toute la presse, qui aurait été dégommé par un sniper. Rétablissons la vérité. C’est un enfant du village de Veru qui a été assassiné.
Malheur ou opportunité ?
L’une des questions qui peuvent effectivement se poser, vue de Corse, est de savoir si la fictionisation du cas corse est un malheur ou une opportunité. En d’autres termes, les Corses ne sont pas les inventeurs de cette dérive, mais certains d’entre eux pourraient en avoir saisi les opportunités.
Sans ce regard extérieur et fantasmé, existerions-nous avec nos malheureux 300 000 habitants ? Encombrés de ce regard déformant, nous ne pesons pas pour le nombre que nous sommes, mais nous réussirions à exister à travers le regard des amateurs de romans policiers. Yann Plougastel dans le journal Le Monde écrivait en 2022 : « La pire noirceur sociale des bas-fonds et de la violence intrigue autant qu’elle excite. Pour le plus grand plaisir du public, nombre de romanciers, cinéastes ou créateurs de séries excellent dans la mise en scène d’un monde amoral et corrompu par l’appât du gain… Bien avant Francis Ford Coppola, Brian de Palma ou Martin Scorsese, Honoré de Balzac et Victor Hugo ne sont pas pour rien dans cette affaire. Le premier en 1842 dans Le Père Goriot, en parlant de son âme damnée, Vautrin, écrit : « il n’y a de vie que dans les marges ». Le second, vingt ans plus tard, dans les Misérables, à propos de la personnalité trouble de Javert, s’exclame : « L’histoire des hommes se reflète dans l’histoire des cloaques » [1].
L’éducation nationale a décidé de mettre les points sur les i, ou les pendules à l’heure face aux enfants et aux jeunes gens pour leur expliquer tout le mal qu’il faut penser de la violence et des voyous. C’est évidemment une bonne idée. Mais il ne sera pas facile de se mettre au niveau des grandes productions du septième art et de déjouer le regard que le monde du spectacle et les marchands de mythes posent sur « la Mafia » en général, sur les parrains en particulier, sur le « Milieu », sur les voyous et enfin sur nous. Ce n’est pas de Corse, ce n’est pas de chez eux, que tombe sur les enfants et sur les jeunes gens le regard ambigü des spectateurs, c’est du continent et du vaste monde que vient ce regard déformé et déformant.
Sans ce regard extérieur et fantasmé, existerions-nous avec nos malheureux 300 000 habitants ? Encombrés de ce regard déformant, nous ne pesons pas pour le nombre que nous sommes, mais nous réussirions à exister à travers le regard des amateurs de romans policiers. Yann Plougastel dans le journal Le Monde écrivait en 2022 : « La pire noirceur sociale des bas-fonds et de la violence intrigue autant qu’elle excite. Pour le plus grand plaisir du public, nombre de romanciers, cinéastes ou créateurs de séries excellent dans la mise en scène d’un monde amoral et corrompu par l’appât du gain… Bien avant Francis Ford Coppola, Brian de Palma ou Martin Scorsese, Honoré de Balzac et Victor Hugo ne sont pas pour rien dans cette affaire. Le premier en 1842 dans Le Père Goriot, en parlant de son âme damnée, Vautrin, écrit : « il n’y a de vie que dans les marges ». Le second, vingt ans plus tard, dans les Misérables, à propos de la personnalité trouble de Javert, s’exclame : « L’histoire des hommes se reflète dans l’histoire des cloaques » [1].
L’éducation nationale a décidé de mettre les points sur les i, ou les pendules à l’heure face aux enfants et aux jeunes gens pour leur expliquer tout le mal qu’il faut penser de la violence et des voyous. C’est évidemment une bonne idée. Mais il ne sera pas facile de se mettre au niveau des grandes productions du septième art et de déjouer le regard que le monde du spectacle et les marchands de mythes posent sur « la Mafia » en général, sur les parrains en particulier, sur le « Milieu », sur les voyous et enfin sur nous. Ce n’est pas de Corse, ce n’est pas de chez eux, que tombe sur les enfants et sur les jeunes gens le regard ambigü des spectateurs, c’est du continent et du vaste monde que vient ce regard déformé et déformant.
De la schizophrénie
« On est facilement schizophrène quand on est corse » affirme curieusement Ariane Chemin dans Le Monde . Merci « docteur ». Mais les Corses sont-ils vraiment si différents des autres humains sur cette planète ? N’est-ce pas la planète dans son entier qui serait devenue schizophrène ? Et si les voyous étaient réellement devenus des héros dans l’univers de la fiction généralisée, de la télé-réalité et des « célébrités » comme ils disent. Les célébrités qui ne définissent ni les savants, ni les génies, ni les artistes, ni les héros, mais les produits marchands de la communication.
Le journal Le Monde publie tous les jours le portrait des disparus les plus remarquables dans son « Carnet » quotidien : artistes, écrivains, scientifiques, personnalités politiques… les individus qui comptent ou ont compté. Or dans la liste des gens qui ont compté, en novembre 2019, Gérard Davet signait le portrait de « Jacky Imbert dit "Le Mat", figure du banditisme marseillais ». Inversion des valeurs ? Il n’y peut rien le journal Le Monde si Jacky Le Mat a compté durant sa vie, si Jacky le Mat était devenu une « célébrité ». Le journal constate, c’est tout. Et il faudrait donc admettre que s’il existe une inversion des valeurs, il s’agirait d’un phénomène qui dépasse largement notre île. L’inversion des valeurs à travers la dictature de l’audimat et du spectacle généralisé.
Alors certes, nous autres insulaires prêtons le flanc. Parce que notre île offre parfois l’illusion d’un Ouest de cow-boys et d’indiens et parce que nous avons un certain goût, voire un certain talent pour la mise en scène. Napoléon ne fut-il pas l’un des maîtres incontestables de cet art ?
Le journal Le Monde publie tous les jours le portrait des disparus les plus remarquables dans son « Carnet » quotidien : artistes, écrivains, scientifiques, personnalités politiques… les individus qui comptent ou ont compté. Or dans la liste des gens qui ont compté, en novembre 2019, Gérard Davet signait le portrait de « Jacky Imbert dit "Le Mat", figure du banditisme marseillais ». Inversion des valeurs ? Il n’y peut rien le journal Le Monde si Jacky Le Mat a compté durant sa vie, si Jacky le Mat était devenu une « célébrité ». Le journal constate, c’est tout. Et il faudrait donc admettre que s’il existe une inversion des valeurs, il s’agirait d’un phénomène qui dépasse largement notre île. L’inversion des valeurs à travers la dictature de l’audimat et du spectacle généralisé.
Alors certes, nous autres insulaires prêtons le flanc. Parce que notre île offre parfois l’illusion d’un Ouest de cow-boys et d’indiens et parce que nous avons un certain goût, voire un certain talent pour la mise en scène. Napoléon ne fut-il pas l’un des maîtres incontestables de cet art ?
Une catégorie problématique d’êtres humains
Il reste la question de savoir pourquoi Alain Orsoni a été tué dans un moment de vulnérabilité, par un tireur expérimenté placé à bonne distance.
Il résulte de ce drame, en Corse, un malaise pesant. Un malaise constamment renouvelé, constamment réactivé, qui n’a rien d’une fiction, qui n’est pas simulé et qui s’inscrit discrètement, voire pudiquement, dans le vécu des individus et des citoyens de cette île. Des citoyens qui ne sont pas au spectacle. Un acide qui leur ronge le cerveau, et dont certains observateurs font leur miel « pour le plus grand plaisir du public ».
Que nous le voulions ou non, si nous ne sommes pas au spectacle, nous faisons partie du spectacle. Acteurs pour certains, figurants pour la plupart d’entre nous. Et si l’on quitte la fiction, le portrait qu’on fait de nous est particulièrement lourd. Nous serions donc plus « facilement schizophrènes » que d’autres selon Ariane Chemin, dotés d’une mentalité de la terreur propre aux insulaires selon Jacques Follorou, détenteurs de « l’arme atomique » de la voyouserie selon Jean-Michel Verne, totalement ingérables selon le juge Roland Mahy, ignorants des valeurs selon le juge Guillaume Cotelle, et membres d’une société qui fonctionnerait dans son entier comme le grand banditisme selon le juge Bernard Legras…
Des petites phrases définitives et assassines qui tracent le portrait d’une catégorie peu reluisante d’êtres humains. Une « race » qui ne mériterait pas l’île dont elle vient. Une île que tous ces gens et bien d’autres (dans le monde autoproclamé des « Lumières ») aiment tellement.
Il résulte de ce drame, en Corse, un malaise pesant. Un malaise constamment renouvelé, constamment réactivé, qui n’a rien d’une fiction, qui n’est pas simulé et qui s’inscrit discrètement, voire pudiquement, dans le vécu des individus et des citoyens de cette île. Des citoyens qui ne sont pas au spectacle. Un acide qui leur ronge le cerveau, et dont certains observateurs font leur miel « pour le plus grand plaisir du public ».
Que nous le voulions ou non, si nous ne sommes pas au spectacle, nous faisons partie du spectacle. Acteurs pour certains, figurants pour la plupart d’entre nous. Et si l’on quitte la fiction, le portrait qu’on fait de nous est particulièrement lourd. Nous serions donc plus « facilement schizophrènes » que d’autres selon Ariane Chemin, dotés d’une mentalité de la terreur propre aux insulaires selon Jacques Follorou, détenteurs de « l’arme atomique » de la voyouserie selon Jean-Michel Verne, totalement ingérables selon le juge Roland Mahy, ignorants des valeurs selon le juge Guillaume Cotelle, et membres d’une société qui fonctionnerait dans son entier comme le grand banditisme selon le juge Bernard Legras…
Des petites phrases définitives et assassines qui tracent le portrait d’une catégorie peu reluisante d’êtres humains. Une « race » qui ne mériterait pas l’île dont elle vient. Une île que tous ces gens et bien d’autres (dans le monde autoproclamé des « Lumières ») aiment tellement.