Le royaume de France vu de l’île : un French dream aux XVIe-XVIIIe siècles ?



Lorsque l'on évoque la conquête française de la Corse, il est de coutume de rappeler le traité de Versailles et ses articles secrets, signé avec la République de Gênes, puis l'engagement de forces militaires sans commune mesure avec celles des insulaires. Erick Miceli nous montre ici que l'attirance ne se trouvait pas tout entière d'un seul côté, que depuis les aventures de Sampiero Corso, bien des Corses étaient partis faire carrière et/ou chercher fortune en France, pays jugé bien plus favorable à leurs intérêts.



Le royaume de France vu de l’île : un French dream aux XVIe-XVIIIe siècles ?
Présenter la manière dont les Corses de l’Époque moderne voyaient la France est un sacré challenge. Et ce, d’autant plus que, durant l’Époque moderne, la France – ou plutôt le royaume de France – n’est pas seulement été une idée, puisqu’elle est aussi une réalité dont la traduction dans le réel se fait par le biais d’une guerre de conquête (été 1768-juin 1769) qui met fin aux Révolutions de Corse (1729-1769) contre la République de Gênes. Suivent ensuite à peu près cinq ans d’une répression sévère qu’une partie du corps patriotique a su métamorphoser en une violence fondatrice telle que définie par Maurice Godelier. Si je voulais m’approprier les mots d’un jeune corse âgé de 20 ans en 1789 – Napoléon Bonaparte –, je dirais que ce furent alors « vingt mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans les flots de sang ».

Une telle vision n’est cependant guère exclusivement tardo-dix-huitiémiste, puisqu’une historiographie récente a fait des Révolutions corses l’un des berceaux les plus élaborés des Lumières dont l’invasion de 1769 aurait été une tentative d’annihilation en tant qu’œuvre d’une monarchie absolue de droit divin. Celle-ci aurait été mue par le désir d’éradiquer une modernité qui saurait bientôt la secouer. Si l’on voulait paraphraser Marguerite Yourcenar, l’on affirmerait que, dans cette vision, si les Corses avaient eu un tort, cela aurait été celui d’avoir eu raison trop tôt. Car il faudra encore deux décennies à la France et sa propre Révolution pour que Pascal Paoli – le général de l’indépendance et fondateur de la république vaincue en 1769 – soit accueilli à Paris parmi les Révolutionnaires français en héros de la Liberté.
Ce n’est cependant qu’au cœur du XVIIIe siècle que les Corses rencontrent cette réalité qu’est l’autorité française ; avant cela, l’idée qu’ils s’en font était essentiellement positive, principalement ramenée à la figure de rois catholiques et charitables, mais qui charriaient aussi avec eux un enviable ordre d’inégalités sociales.

Aux origines

Quoi qu’il en soit, s’il fallait donner un début à cette idée de la France, ce serait 1553 quand, suite à divers rebondissements des Guerres d’Italie, les Français se trouvent à intervenir sur l’île. Pensant qu’ils s’y engagent durablement, une part importante des notabilités insulaires se mobilise en faveur du roi. Le surprenant traité de Cateau-Cambrésis en 1559 marque cependant le retour de la Corse dans le giron républicain. Il découle de ce revirement une brève, mais violente révolte ouverte en 1564 sur base d’une querelle fiscale.
Dans ces années, un homme fort s’impose, un mercenaire lié aux Médicis nommé Sampiero Corso (1498-1567). En 1567, Sampiero est tué et c’est son fils Alfonso Gieronimo Corso (1548-1610) qui hérite des brides d’une insurrection dont il n’a pas voulu. Habilement, il négocie une sortie de crise avec les Génois et, dès 1569, Alfonso Gieronimo est restauré dans son honneur, fiefs et propriétés. L’ex-rebelle reçoit l’autorisation de partir en France et de porter avec lui 300 hommes pour servir dans l’armée. Les patriciens génois sont satisfaits de ce deal puisque, grâce à Alfonso, plusieurs centaines d’hommes remuants s’en vont hors de l’île. Mieux vaut qu’ils soient actifs loin, plutôt qu’oisifs ici. Ensuite, bien d’autres phases de recrutement donneront corps à un véritable vecteur de mobilité humaine qui fit dire à Fernand Braudel que la Corse était l’île « des émigrants par excellence ».

Dans cette France troublée du dernier tiers du XVIe siècle, Alfonso Gieronimo se fait partisan de Charles IX, puis de Henri IV et il accomplit une carrière qui est proprement exceptionnelle : il est fait gouverneur d’Aix en 1578, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit en 1595, reçoit le bâton de maréchal avant même d’être désigné maire de Bordeaux en 1599. Mais il n’est pas le seul. Gravitent à ses côtés bien d’autres qui s’installent en France à l’image de Leonardo di Corte (1505-1598) gouverneur de Sisteron, chevalier de Saint-Michel en 1577 et maréchal de camp des Corses et Italiens en 1590 ainsi que gouverneur de Riez en 1591. Les listes d’hommes à son service témoignent d’individus presque tous originaires du Centre Corse, à savoir sa région d’origine.
Toutefois, même s’ils s’intègrent dans un univers résolument aristocratique, ces Corses font tache, car ils ne disposent d’aucune véritable noblesse. C’est pourquoi, Alfonso s’engage dans une démarche d’invention d’une légitimité nobiliaire et il commande une Historia di Corsica publiée à Tournon en 1594 à un archidiacre sarde actif sur l’île, Anton Pietro Filippini (1529-1594). Plutôt qu’une histoire de Corse à proprement parler, cette Historia apparaît davantage comme un background global de la famille d’Alfonso. Ce seraient les origines illustres de la famille mêlées à la mythologie (si ce n’est d’une cosmogonie) de la Corse.

Plus encore, puisque c’en est une œuvre qui vise surtout à expliquer qu’Alfonso ne serait pas le traître que l’on pourrait s’imaginer au premier coup d’œil ; il ne serait pas celui qui a vendu la cause patriotique pour une belle carrière en France, mais qu’il serait plutôt le modèle d’excellence d’une carrière réussie. Que de surcroît, tous les Corses de talent devraient imiter. Filippini fabrique ainsi une manière d’être renouvelée, un ethos original, de celui qui, grâce à l’exil, a pu devenir quelqu’un ailleurs. Filippini invente le fantasme de l’émigration réussie dont les conséquences sont plurielles : la première, c’est la constitution de la catégorie de ceux qui restent.
Et en effet, alors que ceux qui vivaient sur l’île ne faisaient l’objet d’aucune qualification, ils deviennent désormais des individus qui ont voulu y rester. Cette logique conduit pareillement à dévaluer ceux-là mêmes qui restent. Rester, ce n’est plus seulement être et vivre en Corse, c’est dorénavant faire un choix tacite, celui de ne pas partir. En ce sens, Filippini invente une idée qui s’inscrit sur le temps long de la culture locale, à savoir le fait que le Corse qui réussit, c’est celui qui s’en va.

Par son volumineux ouvrage, Anton Pietro se fait ainsi le principal agent de la mutation d’Alfonso Gieronimo Corso en un Alphonse d’Ornano qui n’est, pas véritablement le nom de son père, mais surtout celui de sa mère, Vannina. Alphonse joue aussi habilement de l’image que se font les Français des insulaires ; n’écrit-il pas au duc d’Épernon le 10 septembre 1600 que les Corses étant des hommes assoiffés d’honneur, ils ne peuvent que merveilleusement s’adapter à une société comme la française !
En fait, si l’homme brille dans quelque chose, c’est surtout dans son excellente maîtrise du storytelling. Mais il n’est pas le seul à œuvrer. Car dans le sillage d’un homme nouveau, c’est toute une multitude d’autres ambitieux qui entendent également se trouver une place, qui tentent de se promouvoir en promouvant l’autre. C’est le cas du capitaine Biassino Leca d’Occhiatana en Balagne qui publie en 1602 à Bordeaux un ouvrage Il d’Ornano Marte dans lequel il compare, en toute simplicité et humilité, Alphonse à Mars, le dieu des Romains. Autre cas en 1616, avec un anonyme qui donne, ni plus ni moins, une Ornanéade restée inachevée.

Pensons surtout à Jean Canault, le secrétaire d’Alphonse puis de son fils Jean-Baptiste (1581-1626), qui publie vers 1654 une Vie d’Alfonse d’Ornano. Cette œuvre nous rappelle le splendide livre de Nicolas Schapira qui montrait que les secrétaires avaient eu cette tendance à se mettre en scène à travers la figure de leur maître dont ils sont, dans l’intimité, les premiers et les meilleurs témoins de leur grandeur. Une sorte de voyeurisme de la gloire. D’ailleurs, Canault le dit en toute honnêteté, s’il a une seule gloire, c’est celle de retranscrire celle d’Alphonse, car le seul « thrésor que nous laissons après la vie c’est la bonne réputation. Tout le reste change de maître ».
Si la naissance est un hasard, le talent, l’habilité et l’excellence ne le sont pas. En bien des lieux, Canault marque l’une des manifestations d’un nouveau régime de réussite : s’il faut toujours montrer l’excellence par la lignée, il s’agit également de la montrer par l’excellence individuelle. Canault fait d’Alphonse un selfmade man qui nous rappelle en bien des lieux les pages de Hélène Vérin qui, dans son Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idée, mettait en lumière les soubassements chevaleresques du discours entrepreneurial avant qu’il ne soit économique : être entrepreneur, c’est d’abord être entrepreneur de soi-même, y compris dans la chose militaire. Le chevalier, qu’il soit idéalisé ou non, est avant tout un entrepreneur de la gloire, quelqu’un qui investit dans son nom et dans son honneur.

Ceci dit, à se revendiquer bien plus noble qu’il ne l’est véritablement, Alphonse leurre-t-il qui que ce soit ? Au sein d’une société dans laquelle la noblesse est autant un système ultra-rigide qu’il n’est un régime de vérité foucaldien, d’Ornano se fait bien des ennemis, et ce, d’autant plus que son fils lui aussi est fait maréchal de France. En 1624, un petit imprimé anonyme, Le Prince de Corse, s’attaque frontalement à l’artificielle noblesse des Ornano, car, au fond, diagnostique l’auteur, s’ils sont aussi grands qu’ils ne le disent, que ces Princes s’en retournent chez eux.

La multiplication des vocations

Toutefois, au-delà du succès d’Ornano et d’autres plus ou moins fameux, c’en est une multitude d’anonymes qui, après avoir servi le roi, s’installent en France. Une sorte French dream dont plusieurs phases de naturalisation sont connues et celles-ci occupent une place d’importance dans les narratifs historiques des XVIe et XVIIe siècles.
À chaque fois (est-ce volontairement ou par intertextualité ?), ces récits jouent sur une ambiguïté ou sur ce qu’il faut concéder comme un curieux manque de clarté. Ces épisodes disent en effet mal que ces naturalisations ne touchent qu’exclusivement les militaires venus en France, mais on laisse toujours planer l’idée que c’en seraient tous les insulaires, que ce serait, au fond, la pilule de Cateau-Cambrésis qui ne serait pas passée, que les rois de France réclameraient encore cette île qui leur appartiendrait. Vers 1680, le Magistrato degli Inquisitori di Stato de la République de Gênes s’en inquiète même, puisqu’une série de rapports portant sur cette « suspicieuse affection continue » des rois de France vis-à-vis de la Corse est commandée.

En cette fin du XVIIe siècle et début du suivant, se dévoile toute la « tournure paranoïaque » de cette vieille République et les lettres de dénonciations se multiplient à tout-va : à la fin janvier 1703, un patron navigateur nommé Tomasini rapporte qu’alors il était paisiblement attablé à l’auberge de l’Algajola, il avait entendu quatre habitants du lieu parler du recrutement d’un régiment d’insulaires pour combattre dans les Flandres aux côtés des Français. Immédiatement, Tomasini dénonce les quatre hommes et en plus, note-t-il, ceux-là « parlaient en français » !
Ne serait-ce pas là la preuve d’un danger imminent ? Les Français et leurs partisans seraient déjà là, parmi nous. Autre cas avec le colonel corso-romain Lorenzo Cenci, le beau-père de l’entrepreneur théâtral franco-romain Giacomo d’Alibert, qui, après divers épisodes, revient s’installer sur l’île dans les années 1660 où il est fait feudataire de Canari dans le Cap corse. Au moins une dizaine de lettres de dénonciations sont rédigées contre lui et toutes suggèrent qu’il serait un agent double, car, comme le souligne une lettre, si ce n’est un traître, qui marierait sa fille à un chevalier français ?

Au vu de ces nombreuses dénonciations, il y a, je crois, une question : les Corses ont-ils véritablement peur des Français ? Pas sûr, puisque les insulaires ne sont pas des Génois comme les autres et ils sont encore moins des membres actifs du patriciat. La France n’est pas une menace, pas pour eux, du moins. En fait, ces lettres anonymes permettent davantage de dire cette peur dont on sait qu’elle anime l’autre. Mais non véritablement qu’elle est celle des Corses.
Les insulaires surfent sur l’inquiétude française des Génois, car ils discernent bien que le paysage méditerranéen est en mutations : Sanremo est bombardée par les Français en 1678, Gênes en 1684, le tout, suivi de l’humiliation du doge à Versailles en 1685. C’était toute la Libertas et l’indépendance de la République qui s’effaçaient et s’enfonçaient dans l’ordre français.

Une substitution inéluctable?

Les crises révolutionnaires du XVIIIe siècle mirent à mal cette « République particulière » qu’était la génoise qui se refusait à disposer d’une armée. Or, comment mater une révolte sans troupe ? À quatre reprises, les Français interviennent sur demande des Sérénissimes Collèges (1737, 1749, 1756 et 1764). Les Français deviennent ainsi une réalité, certes au service du camp d’en face, mais s’ouvre quand même une fenêtre d’opportunité. Le roi de France se réveillera-t-il enfin et se rappellera-t-il de cette parenthèse de la Corse française du XVIe siècle ?
Bien des discours révolutionnaires affichent une posture philo-française sincère. En rappelant que leurs ancêtres avaient participé à la construction de l’État monarchique, qu’ils l’avaient même aidé à le purger de ses propres maux à l’instar du protestantisme – puisque ce sont là les guerres d’Alphonse. Pour eux, l’île n’attendrait que le roi. Que le roi se saisisse de cette mémoire blessée et de cette blessure (que l’on pense) non cicatrisée de Cateau-Cambrésis. En bien des lieux, ces patriotes philo-français sont victimes d’un discours qu’ils ont eux-mêmes exagéré.

À l’éloge, se greffe cependant la menace, car si l’on aime ce roi que l’on fabule, il ne faut pas plus non divaguer : la politique ce sont des affaires terre-à-terre. Et voici ce qu’en écrit Don Gregorio Salvini dans son plaidoyer pour une Corse française intitulé la Giustificazione della rivoluzione di Corsica en 1758 :
 
« Si […] on contraint les Corses à une paix forcée (avec les Génois) […] nous sommes sûrs que la guerre y renaîtra rapidement et cette guerre pourrait être une occasion de rupture en Europe. Si tel est le cas les Corses ne cesseront pas de s’agiter et un Prince, soit par compassion, soit par intérêt, soit par ambition, pourrait en entendre leurs prières […] Vous, sire, vous avez plus que tous raison de vous intéresser à ce pauvre Royaume, car il vous appartient plus qu’à tout autre ».

Et en effet, depuis la guerre de Succession d’Autriche, la France étant devenue une quasi-puissance de tutelle pour la République, le cheminement réflexif se fait tout naturellement. Devenir pro-français, c’en était certes une contestation du génovisme, mais qui demeurait dans un ordre bourbon du monde, une sorte de subversion modérée.
S’y ajoute culturellement un « goût français » qui s’est indéniablement diffusé dans l’espace corso-ligure et qui fit dire vers 1760 à un Bastiais engagé dans les armées françaises, que lui serait devenu français par choix, au point que la Corse ne serait, pour lui, plus que ce que Jérusalem était pour les Juifs. Celui-là comptait de ces insulaires pour lesquels le patriotisme national n’a pas pris. Il n’a pas été un sujet. L’ont-ils même perçu ? J’en doute. Ces patriotes plutôt conservateurs ont continué à expérimenter un patriotisme selon la modalité de l’Ancien Régime alors que les Révolutions avaient apporté une autre modernité, un patriotisme national.

Et c’est pour ces derniers que la défaite de Ponte Novu (8 mai 1769) a été une grande violence, ceux pour qui la patrie était un bien commun. Après l’invasion française de l’île, bien des Nationaux s’exilèrent en Italie et certains fuorusciti prirent la plume.
C’est ainsi que paraît en 1771 les Sentimenti de’Nazionali Corsi contro l’invasione della loro patria qui, suite à cette incontestable défaite face à la première puissance mondiale, apparaît comme un testament politique, puisqu’il repoussait aux générations suivantes la responsabilité de la reconquête de la Liberté. « Nous protestons à toutes les générations présentes et futures, qu’il vit en Nous l’esprit de la liberté et qu’il vivra dans notre postérité tant que le sang corse coulera dans leurs veines ».

Car, si empêchée par la violence des armes, la Nation ne peut plus vivre par elle-même, alors elle vit (ou survit) dans le sang qui, d’une génération à l’autre, se transmet ; plus encore, puisque les enfants héritent d’une guerre de libération nationale qui, un jour ou l’autre, adviendra nécessairement. C’est là, pour reprendre les mots de Patrick Boucheron, la « manifestation locale d’un mouvement de plus grande ampleur », à savoir les balbutiements des nationalismes, tant dans la construction d’un soi collectif que d’un discours sur l’autre, et en l’occurrence, sur la France et les Français.

 
Mardi 28 Avril 2026
Erick Miceli