Les Corses dans le théâtre d’ombre des maisons de jeux parisiennes




En théorie, l’État a été fondé afin d’assurer le respect de règles communes qui sont adoptées en son sein même. Il ne serait donc au service que de l’intérêt commun et de ses citoyens égaux en droit. En réalité, les États sont des organisations qui cherchent à se protéger elles-mêmes et qui tendent à privilégier certaines catégories sociales, notamment celles dont sont issus les gouvernants. Comme nous le montre ici Sampiero Sanguinetti au sujet des jeux, cela peut se traduire par des règles juridiques pour le moins confuses.



Bernard Buffet
Bernard Buffet
Entre octobre et novembre 2025 s’est tenu à Paris le procès dit du « cercle Cadet ». Ce procès faisait suite à sept années d’une enquête conduite par deux juges d’instruction.
Onze personnes étaient mises en examen et invitées à comparaitre. Les deux principaux accusés étaient Jean-François Federici et Serge Kasparian. Jean-François Federici était présenté comme un membre éminent du gang des « bergers braqueurs de Venzolasca ». Les accusés étaient jugés pour extorsion et blanchiment. Le cercle Cadet était une salle de jeux parisienne qui avait succédé au cercle Concorde.
 
Or il est permis de se demander si le procès qui s’est tenu à Paris n’était pas, au sens propre du terme, un théâtre d’ombres. Dire cela ne change rien au résultat de ce procès et aux condamnations qui ont été prononcées.
L’objet ici n’est pas de faire le procès du procès. L’objet est de s’interroger sur le fonctionnement de nos sociétés où l’on fait le procès de maisons de jeux dont on a organisé au plus haut niveau l’existence illégale ! Existence illégale qu’on aurait très souvent confiée à des Corses !

Des maisons de jeux sans but lucratif

Lors du procès qui s’est tenu à Paris, il s’agissait de juger des gens qui auraient gravement perverti le fonctionnement d’une activité illégale nécessaire et utile à la société. Cette formulation peut paraitre biaisée, mais elle révèle les ambiguïtés de la situation.
Le fait est que la loi en France depuis le dix-neuvième siècle est très restrictive en matière de jeux. Le principe général de cette législation, au départ, étant que les jeux sont interdits. Face probablement à la pression d’entrepreneurs, d’élus locaux, de professionnels du tourisme, d’amateurs du jeu, voire de l’administration fiscale, cette législation a évolué. Quatre réformes, en 1907, 1919, 1923 et 1931, ont petit à petit modifié le décor dans lequel s’inscrivaient ces activités.
 
Tout d’abord, l’existence des casinos et des jeux d’argent a été acceptée dans les stations dites thermales ou balnéaires. Ces stations étaient fréquentées par la grande bourgeoisie, donc par une clientèle fortunée et influente. Ceux qu’il faudrait prioritairement protéger de ce vice, ce sont les gens pauvres ou modestes. En autorisant les casinos dans les stations thermales, on satisferait les désirs des gens fortunés sans exposer les gens modestes.
Plus tard encore, l’autorisation d’ouverture des casinos a été étendue aux « stations touristiques » et aux villes de plus de 500 000 habitants à condition que les établissements financent à hauteur de 40% un centre d’art dramatique, un opéra ou un orchestre national. Il existe donc en France de nos jours environ 200 casinos.
Mais il existait et il existe toujours une restriction de taille à ces assouplissements de la loi. Ces casinos et maisons de jeux sont interdits à Paris et dans un rayon de cent kilomètres autour de Paris à l’exception de la ville d’Enghien. Cette législation, cette interdiction, sont toujours en vigueur.

L’accusation d’avoir voulu prendre par la force le contrôle d’une maison de jeux à Paris, d’avoir dissimulé la réalité des gains enregistrés par cette maison de jeux, d’avoir utilisé cette activité pour blanchir de l’argent, est troublante puisque la maison de jeux en question est théoriquement interdite.
L’accusation devrait être celle d’avoir géré une maison de jeux nécessairement clandestine. Cette accusation serait simple et limpide. Mais voilà, la pratique n’est ni simple ni limpide.
 
En réalité, dès 1920, la loi en vigueur sur l’interdiction des jeux à Paris a été contournée de la manière la plus surréaliste qui soit. Ces maisons de jeux ont été tolérées et autorisées par le ministère de l’Intérieur à condition d’être créées sous le statut d’associations loi 1901 sans but lucratif.
Comment a-t-on pu imaginer l’existence de maisons de jeux sans but lucratif ? Tenter d’apporter une réponse à cette question conduirait à se vautrer dans la dénonciation simpliste et populiste des dérives de l’État et de l’hypocrisie ambiante.
Toujours est-il que les entrepreneurs qui géraient ces maisons de jeux « sans but lucratif » étaient munis d’une licence délivrée par le ministère de l’intérieur. On ne les appelait pas « maisons » de jeux mais « cercles » de jeux. Et il en existait, jusque dans les années 2000, une quinzaine dont le cercle Concorde qui était devenu cercle Cadet. Cet état de fait a duré plus de quatre-vingt-dix ans et ne peut donc pas être mis au compte d’une erreur passagère ou malheureuse. Il eut des conséquences nombreuses dont celle de concerner des Corses et celle de favoriser des dérives préjudiciables.

Des Corses bien vus pour gérer ces maisons et des dérives malheureuses

Les journalistes qui ont décrit le fonctionnement de ces cercles parisiens nous apprennent qu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, la gestion de plusieurs de ces établissements fut confiée à des Corses. Cela découlait, disent-ils, de la volonté de remercier ces Corses de leur attitude durant la guerre ou de leurs actes de résistance. Cette remarque est flatteuse pour les personnes concernées mais je pense qu’il ne faut pas s’en contenter.  
Il faudrait aussi évoquer le fait que les Corses avaient, à tort ou à raison, acquis depuis le dix-neuvième siècle une solide réputation dans la pratique et la gestion des jeux. Une réputation qui a persisté puisqu’une étude de l’observatoire des jeux en France, en 2016, révèle que « les Corses » seraient en France les champions en matière de jeux d’argent et de hasard. « Les habitants de l’île misent deux fois plus que la moyenne nationale » affirme le journal Le Monde en 2016, relayant les constatations de l’observatoire des jeux.
 
Quinze départements sont au-dessus de la moyenne nationale qui est de 444 à 543 euros par habitant et par an. La Corse, avec 963 euros par habitant et par an, est en tête du classement, suivie de La Réunion, de Paris, du Val-de-Marne, de la Seine-Saint-Denis, des Bouches-du-Rhône, des Alpes-Maritimes…
Concernant la Corse, un tel phénomène, dans une région qui affiche l’un des taux de pauvreté et l’un des taux d’homicides les plus importants de France, mériterait une étude approfondie. Et les maisons de jeux tolérées à Paris malgré le principe d’interdiction étaient ou auraient dû, au minimum, être placées sous une surveillance permanente et tatillonne du ministère de l’Intérieur. Si l’État ne l’a pas fait, s’il a même encouragé des individus connus pour leur penchant en direction des jeux, ou s’il a plus simplement fermé les yeux, il est indirectement le créateur et l’instigateur de la forme de délinquance qui a fait son apparition. 

Était-il surprenant dès lors de découvrir dans les années 2000 que les millions d’euros générés par ces activités n’étaient pas reversés à des œuvres de bienfaisance, que des doubles comptabilités occultes étaient dressées, que cette activité avait favorisé la fraude fiscale et le blanchiment d’argent, et que l’activité sans but lucratif était une source d’enrichissement colossale pour des entrepreneurs connus de tout le monde et bien sous tous rapports.
L’État y a sans doute trouvé son compte du point de vue fiscal. Certains partis politiques y ont trouvé leur compte en sollicitant probablement une dîme. Le goût supposé des Corses pour les jeux a été vu par tous ces gens comme une aubaine et donc a été lui aussi encouragé. C’est d’ailleurs un ministre de l’Intérieur corse, Charles Pasqua dans les années 1990, qui a donné un nouveau coup de pouce à ces activités en élargissant et libéralisant les autorisations d’exploitation des machines à sous. 

La fin des cercles et le début des clubs à titre expérimental

Durant les années 2000, les scandales qui entouraient la gestion des cercles Concorde puis Cadet ont donné une visibilité un peu trop importante à ces cercles de jeux et aux ambiguïtés de leur existence. L’État décidait donc de réagir.
Les cercles étaient progressivement fermés et la loi était modifiée. Résultat : les cercles sont, officiellement, devenus des clubs. Ce qui change, c’est que les clubs en question ne sont plus gérés sous le statut d’associations loi 1901 à but non lucratif, mais deviennent des sociétés commerciales dotées de commissaires aux comptes.
 
Ce qui ne change pas ou pas encore, c’est que la loi interdisant les « maisons » de jeux à Paris n’a pas été définitivement abrogée. L’État déclarait donc que nous entrions dans une période d’expérimentation en attendant de trouver une solution acceptable. Les nouveaux « clubs » sont créés à titre expérimental et pour une durée limitée.
Les accusés, jugés à Paris et condamnés, étaient donc les acteurs, conscients, d’activités très lucratives « à but non lucratif », et les ombres portées d’un système à travers lequel l’État justifie par des artifices l’existence d’activités théoriquement illégales.

 
Mercredi 28 Janvier 2026
Sampiero Sanguinetti