Les communaux et le vernaculaire




À l'heure où notre dépendance au numérique franchit une étape majeure, les ouvrages du philosophe Renaud Garcia nous rappellent à quel point le processus d'aliénation de l'être humain est bien plus ancien et plus large, notamment à travers l'imposition de la propriété privée aux communautés rurales. Garcia nous invite et incite à redécouvrir et réinvestir non seulement les communaux mais le vernaculaire, c'est-à-dire tout ce qui doit nous rester propre, ce que l'humain ne doit pas déléguer ou abandonner.



Tonì Casalonga
Tonì Casalonga
Les communaux font références à des parties de l’environnement à l’égard desquelles le droit coutumier impose des formes de respect communautaire. Les villageois ne sont pas propriétaires de ces parties, mais d'un droit d’utilisation reconnu afin d’y produire des valeurs d’usage (au premier chef pour la subsistance familiale) hors marché. On rappellera, pour mémoire, que le XVIIIe siècle fut le théâtre de ce closage des communaux, jetant les paysans dans le salariat en les arrachant à leurs terres.

Aplatissement économique

À la suite du closage, dit Illich, « l’environnement est devenu essentiellement une ressource au service d’«entreprises » qui, organisant le travail salarié, transforment la nature en biens et services dont dépend la satisfaction des besoins fondamentaux des consommateurs ». Rupture fondamentale qui reste inaperçue et se trouve même légitimée tant que l’on cantonne l’anticapitalisme à un combat contre l’appropriation privée des ressources.
Il convient donc de comprendre que la guerre contre la subsistance prend l’aspect d’une entreprise d’aplatissement économique de la réalité vécue, laquelle ne peut désormais se perpétuer que dans la dépendance à une bureaucratie et à un secteur privé qui planifient les besoins nécessaires. La personne habituée à l’autonomie se change en consommateur ; la forêt ou les pâturage en « ressources »  ou « gisement d’emploi » ; la rue, lieu de sociabilité ou d’échanges économiques, devient un axe de transports motorisés ; la maison même, habitant en résonnance avec un lieu, des traditions et les éléments naturels, véritable « topocosme », devient un espace purement privé et aseptisé.

En ce sens-là, la signification des communaux excède la seule représentation capitaliste inaugurale des pâtures accaparées. Elle renvoie à tous ces mondes de présence au monde de la vie d’abord subverties, puis encadrées par un appareil bureaucratique. Le silence, par exemple, en fait partie, lui qui est si souvent nié par les haut-parleurs ou l’infâme « musak » industrielle (musique d’ascenseur) qui accompagne désormais tout consommateur urbain dans « son » supermarché, « sa » salle de sport ou « son » bar préféré.

Résister par le vernaculaire

Dès lors, redonner sa valeur au monde de la vie, sauvegarder autant que possible les communaux consistera, à l’instar du carré de Flatland  [1], à vivre dans l’espoir de « soulever une race de rebelles qui refuseront de se laisser enfermer dans les confins d’une Dimensionnalité limitée ». Il s’agira ici de réhabiliter les vraies richesses, en l’occurrence celles qui constituent ce que l’on appellera le domaine vernaculaire. Ce terme, jadis utilisé par les législateurs romains pour désigner ce qui n’était pas marchand, est sans doute préférable à celui de « subsistance », toujours susceptible d’être récupéré et détourné, en ce qu’il pourrait bien aussi évoquer la simple survie.
Le domaine vernaculaire, en cela congruent avec ce que nous avons commencé à nommer « monde de la vie », renvoie à un ensemble d’activités, d’attitudes et de relations sensibles organisées autour d’outils « conviviaux », encourageant l’autonomie et intégrant au monde ordinaire tout autant les êtres naturels que les constructions artificielles. Le vernaculaire définit ainsi ce à quoi nous persistons à nous attacher face aux sollicitations de prise en charge institutionnelles : préparation des repas, formation du langage, enfantement, éducation, divertissement. En somme, il comprend tous ces « actes de compétence, d’appétence ou de sollicitude que nous voulons protéger des évaluations chiffrées ou des manipulations de l’école de Chicago et des commissaires socialistes ».
Or, si le vernaculaire peut constituer ce bastion critique, c’est aussi bien parce qu’il maintient le lien des personnages à davantage qu’elles-mêmes : d’autres gens, des actes habituels à faire perdurer, des façons de faire et d’être en rapport avec des lieux, des êtres vivants, des paysages. Que l’on expose tout cela à la réduction économique, et les valeurs vernaculaires se chargeront d’une saine négativité : celle de ces « gestes premiers » qu’évoque Giono dans Les Vraies Richesses [2]. Ces gestes sources de toute joie face à la grisailles des abstractions molles.
 
[1] Roman du professeur et théologien Edwin A. Abbot, publié en 1884.
[2] Roman publié en 1937.

Pour aller plus loin

Renaud Garcia, Le sens des Limites, contre l’abstraction capitaliste, Editions L’Echappée, 2018, pp. 37-40.

 
Mardi 29 Septembre 2026
Renaud Garcia