Les lieux se défont




Georges Balandier (1920-2016) a été l'une des grandes figures de l'anthropologie politique en France. Après s'être consacré durant plus de trois décennies aux sociétés africaines, alors souvent dites "sans État", il s'est réorienté vers l'étude des sociétés occidentales et à ce qu'il appelait généralement la "surmodernité". Dans Le grand système, paru en 2001, il s'attache à la compréhension d'un "Grand Système planétaire par quoi toutes les logiques et toutes les forces transformatrices se conjuguent, contribuant à la puissance d'une économie mondiale entièrement concurrentielle et discriminante". Les extraits choisis, relatifs aux concepts de lieu et d'espace, de sédentarité et de mobilité, nous semblent avoir une résonance particulière dans un pays comme la Corse.



Les lieux se défont
Les lieux sont de moins en moins dits, distingués par ce qui les rend uniques et vivifie l’attachement des hommes qui les occupent. Ils deviennent de plus en plus des sites que la mémoire collective et la commémoration sauvegardent, des ports où la nostalgie de ceux qui les ont quittés trouve des ancrages. Les espaces, dans la grande diversité de leurs aménagements et de leurs spécialisations, les débordent, les confinent, les réduisent à l’état de lieux-témoins, puis les absorbent ou les remplacent par une extension rapide et banalisante qui multiplie les « non-lieux ».

Les lieux contre l’espace

Les lieux nous viennent du passé, et pour cette raison, ils ont tous une valeur patrimoniale. Les espaces, eux, sont issus de la conjugaison des techniques nouvelles, des organisations rationalisées et de la recomposition des établissements humains imposée par les mutations économiques. Les premiers appartiennent au domaine du stable, du relativement fixe, les seconds au domaine de l’instable : ils se forment en accompagnant le mouvement de la modernité, son expansion, ses entreprises les plus ordinaires et ses audaces novatrices, son travail de transformation des cadres de la vie quotidienne. Les uns incarnent la continuité, les autres des ruptures successives et significatives de l’époque actuelle.
D’un concept, d’une notion - espace – dont l’emploi était rare et le statut précis en philosophie, en mathématiques et en sciences, on a créé un vocable tous usages, un terme qui désigne maintenant la surmodernité en nombre de ses aspects. Le recensement des expressions où il apparaît est si riche et si hétéroclite qu’il transforme un lexique spécialisé en un désopilant inventaire. Tout ou presque « se décline » comme on le dit curieusement aujourd’hui, en espace.

D’un côté un vocable en raréfaction d’usage, de l’autre un vocable en inflation d’emploi : c’est l’opposition qu’il faut éclairer. Le lieu renvoie moins à ce qui est de l’ordre de l’étendue, de l’extension, qu’à ce qui est implanté, fixé, établi dans un temps long, façonné par une activité collective continue et marqué par une histoire particulière. Il est un « espace existentiel » [1], la mémoire collective en reçoit ses assises, l’identité personnelle s’y forme dans une vie de relations régulièrement entretenues, dans le rapport aux investissements symboliques et imaginaires qui s’y sont effectués, puis incorporés.
C’est à partir de son lieu que l’homme se construit et construit sa vision du monde. Le village, le quartier, la ville, le petit pays où ils sont implantés et où ils se sont différenciés par une tradition et des usages, ont durablement représenté pour l’homme les lieux qui lui ont permis d’installer sa demeure. Ils ne se réduisent pas à des supports physiques du social ; ils lui sont liés, et ils contribuent à socialiser, par effet de voisinage et de coopération, ceux qui les occupent. Ils opposent au temps la résistance nécessaire à leur maintien, ils domestiquent l’événement, ils sont propices à une topographie légendaire qui alimente les sources du symbolique et de l’imaginaire dont disposent leurs habitants. Ils fournissent ce qui, dans la proximité, est nécessaire à la constitution identitaire de la collectivité et de chacun de ses membres.
En raison de cette capacité formatrice, des liens et des ressources dont ils pourvoient, de l’établissement dans la durée qu’ils assurent, ces lieux peuvent être dits « anthropologiques » : ils font l’homme en ce qu’il est, comme il les fait en ce qu’ils sont. La formule, maintenant tombée en désuétude, qui invoque les génies des lieux exprime autrement l’idée qu’ils possèdent un pouvoir propre. Celui-ci pour se constituer et s’exercer, requiert le travail du temps, la permanence relative qui s’approprie certains changements sans en être gravement affaiblie, et la lenteur, qui est le contraire d’une mobilité génératrice d’instabilité et de délocalisation. La sédentarité est la constante compagne des lieux, et l’ordre matériel et immatériel qui les constitue la condition de leur singularité.
 

[1] Cette définition est celle du philosophe Maurice Merleau-Ponty.

Sédentarité contre mobilité

La substitution des espaces aux lieux révèle, à l’évidence, bien davantage qu’une variation lexicale ou une mode langagière ; elle manifeste le bouleversement du rapport existentiel à l’espace, des façons de se le représenter, de le construire, de le pratiquer. Elle suggère aussi une perte de qualité, par comparaison avec cette qualité qui résulte, pour le lieu, de son histoire et de ses configurations distinctives.
C’est ce que l’écrivain Georges Perec a reconnu par la formule ironiquement dépréciative d’« espèces d’espaces ». Ceux-ci, dans leur forme la plus simple, et donc la moins riche en contenu culturel, se définissent par la fonction principale qui s’y accomplit, l’aménagement standard, et par la pratique dominante que régit leur usage. Toujours, les espaces sont désignés par leur spécialisation, leur utilité, la rationalisation technique qui les a conçus et la réglementation ou le code qui encadrent les manières de les pratiquer. Leur développement accompagne la grande transformation actuelle, leur aménagement est l’un des révélateurs de ce qu’elle crée, ainsi que de ses insuffisances et effets négatifs.

(…) La banalisation des moyens de déplacement fait du mouvement une exigence existentielle autant qu’une nécessité pratique.
Rien ne révèle mieux que cette exigence la coupure avec le lieu, qui fixe et identifie. Un principe peut la définir : « j’existe parce que je suis mobile, et je donne ainsi forme à ma liberté ». Ce qui sous-tend qu’une stabilité contrainte est désormais le signe d’une existence diminuée ; être tenu sur place est synonyme de dénuement social, d’un amoindrissement mal supportable.
Dans une interprétation corrélative, l’exigence de mouvement devient un indicateur du degré d’insatisfaction d’être là où l’on réside, du besoin d’ailleurs.

Pour aller plus loin

Le Grand Système, Georges Balandier, Fayard, 2001.
Chapitre « Le temps des ruptures : défaire et refaire ».

L'image d'illustration est une photo prise devant une vidéo d'Ange Leccia présentée lors de la rétrospective que lui a consacrée le FRAC Corsica en 2023
 
Mercredi 28 Janvier 2026
Georges Balandier