J’en ai marre de lire qu’« avec 18,3 % de la population insulaire sous le seuil de pauvreté, la Corse est la région la plus pauvre de France métropolitaine », j’en ai marre d’apprendre que « sur l’île, la pauvreté est plus fréquente au sein des villages isolés » et que « malgré un taux de pauvreté régional supérieur, la part des prestations sociales dans le revenu des ménages pauvres insulaires est inférieure à la moyenne métropolitaine ».
Et surtout j’enrage de découvrir que « la redistribution atténue moins la pauvreté sur l’île que dans les autres régions ». Parce que ça veut dire que la baléonisation de notre île a produit, selon la trajectoire dessinée en son temps par Darwin, une sélection des individus les plus adaptés en concentrant sur quelques-uns les richesses produites par tous. Sans doute, donc, puisque la statistique nous le dit, la Corse est pauvre mais… certains corses se sont enrichis comme jamais dans l’histoire de ce pays.
Et, de plus, ils n’ont pas honte d’étaler leur richesse aux yeux de tous, alors qu’il suffit de parcourir nos villes et nos villages pour s’apercevoir que pas grand-chose ne distingue, de l’extérieur, un palazzu di sgiò d’una casa di pastore. Il n’y a pas si longtemps encore, il n’était pas bon d’afficher sa réussite sous peine d’attirer l’invidia. Seuls quelques individus revenus des Amériques dans le Cap Corse, ou de Paris sur les collines alataises de la Punta, bâtissaient des monuments sur des tas d’or, pendant que le bas peuple indifférent continuait de vaquer à ses occupations, sachant bien que tout ceci n’était qu’artifice et que le temps se chargerait de raboter les inégalités trop criantes, non par l’effet d’une justice immanente mais tout simplement parce que la source extérieure de ces richesses serait un jour tarie.
Sans pour autant avoir lu Kropotkine qui, dans le même temps mais pas dans le même lieu, professait que c’est l’entraide qui est le facteur de l’évolution et non pas la compétition, les corses tout au long de leur histoire mouvementée ont pratiqué l’aiutu, non par vertu mais par nécessité. Comportement qui n’a rien de singulier et que l’on retrouve partout dans le monde où les lieux sont peu amènes, montagnes, déserts, îles…Et la Corse cumule plusieurs de ces caractéristiques !
Mais aujourd’hui où il est moins onéreux, pour construire sa maison, de faire venir du granit de Chine que de ramasser des pierres dans son propre terrain, où les tomates hydroponiques produites en Hollande coûtent moins cher que celles cultivées en terre de Casinca, où il n’est pas de relief qui ne puisse être raboté par les puissants engins fabriqués par l’industrie japonaise, où le mitage a effacé la notion de voisinage et où le temps est dévoré par la mobilité que cela induit, en quoi serions-nous différents des habitants de n’importe quel des non-lieux qui se multiplient sur la planète ?
Et en quoi quelques individus particulièrement avides ne se lanceraient-ils pas, comme tant d’autres en d’autres lieux, dans la compétition pour s’enrichir, fusse au risque de déclencher soit la funeste invidia, soit le malheur de beaucoup d’autres ?
Car il s’agit d’une double compétition : s’enrichir davantage pour les uns, c’est symétriquement consommer toujours plus pour les autres et substituer, selon Illich [1], « la figure de l’Homo œconomicus, asservi à des "besoins" standardisés, à celle de l’Homo habilis qui renvoie à une multiplicité d’individus capables d’affronter différemment la réalité ». À l’issue de cette double compétition, car il a toujours une fin à tout, on ne comptera que des perdants, car les riches comme les pauvres seront tous engloutis dans la masse informe du léviathan de la misère symbolique.
C’est-à-dire disparaître en tant que peuple sur sa terre, car « la misère symbolique, comme perte de participation esthétique, engendre à son tour une misère psychologique et libidinale. Car elle aboutit inévitablement à la liquidation du narcissisme primordial, c’est-à-dire du réservoir de la libido « appelée narcissique [2] » et arraché au moi lui-même, dont « s’écoulent les investissements libidinaux des objets », « dans lequel ces investissements peuvent être réintroduits » et sans lesquels aucun investissement libidinal, aucun désir, aucun affect, aucune reconnaissance de l’autre et aucune philia ne seraient possibles [3] ».
Sans philia, pas d’aiutu, et sans aiutu, plus de populu corsu.
Et surtout j’enrage de découvrir que « la redistribution atténue moins la pauvreté sur l’île que dans les autres régions ». Parce que ça veut dire que la baléonisation de notre île a produit, selon la trajectoire dessinée en son temps par Darwin, une sélection des individus les plus adaptés en concentrant sur quelques-uns les richesses produites par tous. Sans doute, donc, puisque la statistique nous le dit, la Corse est pauvre mais… certains corses se sont enrichis comme jamais dans l’histoire de ce pays.
Et, de plus, ils n’ont pas honte d’étaler leur richesse aux yeux de tous, alors qu’il suffit de parcourir nos villes et nos villages pour s’apercevoir que pas grand-chose ne distingue, de l’extérieur, un palazzu di sgiò d’una casa di pastore. Il n’y a pas si longtemps encore, il n’était pas bon d’afficher sa réussite sous peine d’attirer l’invidia. Seuls quelques individus revenus des Amériques dans le Cap Corse, ou de Paris sur les collines alataises de la Punta, bâtissaient des monuments sur des tas d’or, pendant que le bas peuple indifférent continuait de vaquer à ses occupations, sachant bien que tout ceci n’était qu’artifice et que le temps se chargerait de raboter les inégalités trop criantes, non par l’effet d’une justice immanente mais tout simplement parce que la source extérieure de ces richesses serait un jour tarie.
Sans pour autant avoir lu Kropotkine qui, dans le même temps mais pas dans le même lieu, professait que c’est l’entraide qui est le facteur de l’évolution et non pas la compétition, les corses tout au long de leur histoire mouvementée ont pratiqué l’aiutu, non par vertu mais par nécessité. Comportement qui n’a rien de singulier et que l’on retrouve partout dans le monde où les lieux sont peu amènes, montagnes, déserts, îles…Et la Corse cumule plusieurs de ces caractéristiques !
Mais aujourd’hui où il est moins onéreux, pour construire sa maison, de faire venir du granit de Chine que de ramasser des pierres dans son propre terrain, où les tomates hydroponiques produites en Hollande coûtent moins cher que celles cultivées en terre de Casinca, où il n’est pas de relief qui ne puisse être raboté par les puissants engins fabriqués par l’industrie japonaise, où le mitage a effacé la notion de voisinage et où le temps est dévoré par la mobilité que cela induit, en quoi serions-nous différents des habitants de n’importe quel des non-lieux qui se multiplient sur la planète ?
Et en quoi quelques individus particulièrement avides ne se lanceraient-ils pas, comme tant d’autres en d’autres lieux, dans la compétition pour s’enrichir, fusse au risque de déclencher soit la funeste invidia, soit le malheur de beaucoup d’autres ?
Car il s’agit d’une double compétition : s’enrichir davantage pour les uns, c’est symétriquement consommer toujours plus pour les autres et substituer, selon Illich [1], « la figure de l’Homo œconomicus, asservi à des "besoins" standardisés, à celle de l’Homo habilis qui renvoie à une multiplicité d’individus capables d’affronter différemment la réalité ». À l’issue de cette double compétition, car il a toujours une fin à tout, on ne comptera que des perdants, car les riches comme les pauvres seront tous engloutis dans la masse informe du léviathan de la misère symbolique.
C’est-à-dire disparaître en tant que peuple sur sa terre, car « la misère symbolique, comme perte de participation esthétique, engendre à son tour une misère psychologique et libidinale. Car elle aboutit inévitablement à la liquidation du narcissisme primordial, c’est-à-dire du réservoir de la libido « appelée narcissique [2] » et arraché au moi lui-même, dont « s’écoulent les investissements libidinaux des objets », « dans lequel ces investissements peuvent être réintroduits » et sans lesquels aucun investissement libidinal, aucun désir, aucun affect, aucune reconnaissance de l’autre et aucune philia ne seraient possibles [3] ».
Sans philia, pas d’aiutu, et sans aiutu, plus de populu corsu.
[1] « Les trois dimensions du choix public » dans Œuvres complètes, Fayard, 2005.
[2] Sigmund Freud, Psychanalyse et théorie de la libido, PUF, 1998.
[3] Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Galilée 2005.