Penser le paysage avec Diana de Mari




Chì leia c'hè trà paese, paisanu è paisaghju ? On a parfois tendance à considérer le paysage dans une dimension strictement esthétique. Pourtant, derrière cette expérience contemplative et passive, se cachent les longs temps de construction, d'aménagement et d'entretien. De travail donc. Nous avons demandé à Diana de Mari, paysagiste, de nous confier sa vision du métier et du territoire qu'elle contribue à façonner.



Notre paysage a droit à notre considération

Atlas des paysages de Corse, plaine du Rizzanese
Atlas des paysages de Corse, plaine du Rizzanese
Le paysage n’est pas un décor. Il est le témoignage de ce que nous sommes, de ce que nous avons été, et un acteur majeur de notre vie quotidienne.
La qualité de notre environnement peut tout autant nous enchanter que nous la gâcher.
Chaque projet d’aménagement, qu’il soit à l’échelle d’un jardin, d’un village, d’une ville ou d’une vallée, participe à l’image durable de notre territoire.

Nous avons le devoir de chercher le beau — non comme un effet décoratif, mais comme un cadre de vie. Un cadre issu d’une lecture fine de l’existant : reliefs, ressources, usages, histoire.
Un cadre qui évite la banalisation des paysages et les aménagements standardisés, déconnectés de leur contexte.
Un projet juste est un projet ancré dans son site, non transposable. Il doit faciliter la vie quotidienne tout en préservant la beauté et la singularité du territoire.

Faire face aux défis contemporains

Dans un contexte de dérèglement climatique, de raréfaction de la ressource en eau et d’artificialisation des sols, il nous faut relever un défi majeur : concevoir des aménagements sobres, résilients, adaptés aux nouvelles façons d’habiter, de travailler et de se déplacer.
Comment maintenir les usages humains au centre, tout en préservant une qualité paysagère qui nous ressemble ?

Une richesse territoriale exceptionnelle

La Corse bénéficie d’un potentiel unique :
le soleil, l’eau, la pente, la pierre, le bois, une végétation d’une richesse remarquable, et des paysages somptueux.
Nous avons donc un devoir évident : prendre soin de nos territoires.
Le soin et la fonctionnalité doivent être les idées-forces qui guident nos projets.

Prendre soin de l’eau

L’eau est notre ressource vitale. Nous n’en manquons pas, mais elle est fragilisée par l’aridité croissante et l’augmentation des besoins.
Il nous faut apprendre à la stocker. Les choix politiques à venir seront déterminants pour la qualité de nos paysages.
Nous avons sans doute davantage besoin de petites et moyennes unités que de grands barrages, qui bouleversent durablement les territoires.
Oui aux bassins de rétention, aux retenues collinaires, aux projets conçus à la bonne échelle.
Oui aussi à une gestion raisonnée des eaux pluviales.
Il est essentiel de prendre soin des berges, d’entretenir les ripisylves, de préserver la fraîcheur des cours d’eau.

Aujourd’hui, en milieu rural comme urbain, tout est busé, canalisé, tuyauté.
Pourtant, des solutions plus simples existent : réinvestir les anciens circuits d’irrigation, nettoyer les sources, restaurer les matrali, i canaletti, l’acquidotti, réparer les fontaines, remettre en usage « di u passu di l’acqua », transmettre les savoirs liés aux chemins de l’eau.

S’adapter au climat : végétal et ombre

Le dérèglement climatique accentue les épisodes de chaleur et l’aridification du territoire.
Dans chaque projet, nous devons intégrer cette réalité et adapter les palettes végétales aux conditions locales.
Dans les villes et villages du littoral, créer de l’ombre devient une nécessité.
Créer de l’ombre, c’est planter des arbres.
Mais en ville, cela reste complexe : les réseaux souterrains contraignent les plantations, et les exigences d’entretien limitent souvent l’espace disponible.
Or, un arbre a besoin de place. Le sol doit rester vivant et perméable autour de lui.
Si nous voulons de l’ombre, il faudra accepter cette réalité, et composer avec le vivant.
Les arbustes, selon les contextes, peuvent être moins adaptés en milieu urbain dense : ils demandent souvent plus d’entretien, consomment davantage d’eau et apportent peu d’ombrage.
Ils trouvent cependant pleinement leur place dans des strates végétales diversifiées, notamment dans les parcs, où ils contribuent à la biodiversité et à la richesse des paysages.

Respecter le relief

S’adapter à la pente, c’est aussi prendre soin du territoire.
Il s’agit de dénaturer le moins possible le relief, de s’y adapter plutôt que de l’effacer.
Préserver la qualité des sols implique de limiter les terrassements, de maintenir un équilibre entre déblais et remblais, et d’éviter les interventions trop lourdes.
Les aménagements doivent rester proportionnés.

Composer avec les usages contemporains

Nos villages possèdent des silhouettes singulières.
Les aménagements y sont nécessaires : accès, cheminements, stretti, scalinati, stationnements.
Nous sommes parfois tentés de tout reconstruire en pierre. Pourtant, un enduit teinté avec la terre du site peut être plus juste qu’un ouvrage en pierre importée, qui ne trouvera jamais la bonne teinte.
L’enjeu est simple : faire le maximum avec nos propres ressources.

Une conscience collective à renforcer

Une prise de conscience semble émerger.
De nombreuses initiatives valorisent déjà nos ressources locales — pierre, bois — et réhabilitent l’idée de soin, de réparation et de protection du patrimoine.
Mais il ne s’agit pas de figer nos territoires.
Nous ne sommes pas dans une logique de muséification. Nous réhabilitons et aménageons pour les usages d’aujourd’hui.

Vers une vision d’ensemble

Sans vision globale, les initiatives isolées ne suffiront pas.
La somme des aménagements individuels, publics ou privés, ne produira pas à elle seule un cadre de vie cohérent.
Les outils comme le PADDUC, les SCOT, les PLU et les PLUi sont indispensables.
Ils doivent porter une ambition : celle d’un développement équilibré, respectueux des territoires, attentif à la qualité paysagère et au cadre de vie.
 
 

La photo d'illustration est tirée de l'Atlas des paysages de Corse, consultable ici
https://atlasdespaysages-corse.fr/ensembles-paysagers/3-18-alta-rocca/#&gid=1&pid=11

 
Lundi 30 Mars 2026
Diana de Mari