À l’occasion de la première exposition que la Corsicada organisait à Paris en mai 1969 dans les locaux de la Coopérative des Artisans et Paysans de Lozère, nous avions eu la surprise de voir arriver une journaliste du Nouvel Observateur. C'était Marcelle Padovani. Après de longues heures de discussions, elle publia un article sur quatre pages qui fut pour notre action naissante la première reconnaissance urbi et orbi. Je gardai avec elle des contacts amicaux, qui se poursuivirent quand elle s’installa à Rome. C’est là qu’elle fut contactée par Vladimir Tchertkov, un journaliste de la télévision suisse de langue italienne (!) qui voulait faire un reportage sur la Corse. Elle lui donna mon nom.
Regard sur une violence festive
Quand celui-ci vint en Corse, je le rencontrai, lui parlai de la Corsicada et lui organisai un tour de l’île de ceux que j’estimais être les acteurs principaux de ce mouvement à la fois artisanal et agriculturel. Quand il revint me voir son périple terminé, il me dit un peu désabusé que sans aucun doute nous tentions d’appliquer les théories d’Ivan Illich. Je confessai mon ignorance et, alors intéressé, il répondit, que si nous les appliquions sans les connaître, c’était autre chose… Et qu’il allait lui en parler car il devait le rencontrer bientôt. En septembre 1977, Ivan Illich débarqua en Corse.
Dans son édition du 15 août 1977, Le Monde s’interrogeait : « Le dynamitage du relais de télévision de Bastia, la nuit passée, annonce-t-il la fin de la trêve ou n'est-il, pour les nationalistes, qu'une occasion - au reste fort maladroite - de rappeler leur existence à la veille du grand rassemblement organisé par l'Union du peuple corse (U.P.C.) ? ». Mais, pour l’ensemble de la population de la Corse, la question était tout autre : comment vivre sans la télé ? Car l’écran restait désespérément noir.
C’est dans cet état d’esprit, qu’il partageait comme chacun, que ce matin du 16 septembre 1977 Fanfan était parti de Corti dans sa superbe BMW pour aller chercher à l’aéroport d’Ajaccio, venant de Londres via Marseille celui qui allait être notre hôte pour une semaine.
Quand il lui ouvrit cérémonieusement la portière de son véhicule, qu’il avait la veille astiqué de fond en comble, Ivan Illich hésita un moment et demanda s’il n’y avait pas moyen d’y aller plutôt en train. Fanfan, qui était le seul parmi nous à posséder un véhicule présentable et auquel la mission avait justement été confiée pour cette raison, en fut presque vexé. Il lui proposa alors de l’accompagner à la gare, mais il précisa que le train du matin pour Corti était déjà parti et que celui de l’après-midi arriverai quand l’assemblée générale de la Corsicada serait terminée. Alors que lui se faisait fort d’y arriver en un peu moins d’un heure.
Ivan Illich s’installa donc de fort mauvaise humeur dans le véhicule et pendant le trajet, pour meubler le silence, Fanfan le questionna sur ce qu’il pensait de la violence. Nous apprendrons, bien plus tard, que la lutte contre le culte de la bagnole était un de ses sujets de prédilection
Interloqué par la question, celui-ci lui demanda de quelle violence exactement il voulait parler. Mais du plastiquage du relai de télévision, lui répondit Fanfan comme s’il s’agissait d’une évidence ! En effet, on ne parlait plus que de cela et l’article du Monde soulignait que si « l'U.P.C. continue d'entretenir des ambiguïtés qui desservent sa cause dans l'opinion publique insulaire, […] les autonomistes n'ont jamais pris clairement position contre la violence. D'où l'amalgame avec les mouvements clandestins que font de nombreux autochtones. »
Même si l’article poursuivait en indiquant qu’« Edmond Simeoni admet que la non-violence - celle des écologistes par exemple - "élèverait la qualité du combat" et serait politiquement plus payante », il était clair pour tout le monde que le plasticage du relai de télévision était indubitablement un acte de violence. La réaction d’Ivan Illich surprit tellement Fanfan qu’à peine arrivé sur le lieu de réunion, il n’eut de cesse que de la raconter à chacun d’entre nous dans le creux de l’oreille. Ce fut sans doute cela qui créa autour de ce personnage, à la silhouette efflanquée, au visage ascétique et au regard d’aigle un courant de sympathie. « Vous savez ce qu’il m’a dit ? Que le plasticage d’un relai de télévision c’était une violence festive ! ».
Dans son édition du 15 août 1977, Le Monde s’interrogeait : « Le dynamitage du relais de télévision de Bastia, la nuit passée, annonce-t-il la fin de la trêve ou n'est-il, pour les nationalistes, qu'une occasion - au reste fort maladroite - de rappeler leur existence à la veille du grand rassemblement organisé par l'Union du peuple corse (U.P.C.) ? ». Mais, pour l’ensemble de la population de la Corse, la question était tout autre : comment vivre sans la télé ? Car l’écran restait désespérément noir.
C’est dans cet état d’esprit, qu’il partageait comme chacun, que ce matin du 16 septembre 1977 Fanfan était parti de Corti dans sa superbe BMW pour aller chercher à l’aéroport d’Ajaccio, venant de Londres via Marseille celui qui allait être notre hôte pour une semaine.
Quand il lui ouvrit cérémonieusement la portière de son véhicule, qu’il avait la veille astiqué de fond en comble, Ivan Illich hésita un moment et demanda s’il n’y avait pas moyen d’y aller plutôt en train. Fanfan, qui était le seul parmi nous à posséder un véhicule présentable et auquel la mission avait justement été confiée pour cette raison, en fut presque vexé. Il lui proposa alors de l’accompagner à la gare, mais il précisa que le train du matin pour Corti était déjà parti et que celui de l’après-midi arriverai quand l’assemblée générale de la Corsicada serait terminée. Alors que lui se faisait fort d’y arriver en un peu moins d’un heure.
Ivan Illich s’installa donc de fort mauvaise humeur dans le véhicule et pendant le trajet, pour meubler le silence, Fanfan le questionna sur ce qu’il pensait de la violence. Nous apprendrons, bien plus tard, que la lutte contre le culte de la bagnole était un de ses sujets de prédilection
Interloqué par la question, celui-ci lui demanda de quelle violence exactement il voulait parler. Mais du plastiquage du relai de télévision, lui répondit Fanfan comme s’il s’agissait d’une évidence ! En effet, on ne parlait plus que de cela et l’article du Monde soulignait que si « l'U.P.C. continue d'entretenir des ambiguïtés qui desservent sa cause dans l'opinion publique insulaire, […] les autonomistes n'ont jamais pris clairement position contre la violence. D'où l'amalgame avec les mouvements clandestins que font de nombreux autochtones. »
Même si l’article poursuivait en indiquant qu’« Edmond Simeoni admet que la non-violence - celle des écologistes par exemple - "élèverait la qualité du combat" et serait politiquement plus payante », il était clair pour tout le monde que le plasticage du relai de télévision était indubitablement un acte de violence. La réaction d’Ivan Illich surprit tellement Fanfan qu’à peine arrivé sur le lieu de réunion, il n’eut de cesse que de la raconter à chacun d’entre nous dans le creux de l’oreille. Ce fut sans doute cela qui créa autour de ce personnage, à la silhouette efflanquée, au visage ascétique et au regard d’aigle un courant de sympathie. « Vous savez ce qu’il m’a dit ? Que le plasticage d’un relai de télévision c’était une violence festive ! ».
La convivialité contre la production industrielle
À ce propos aussi nous apprendrons plus tard que combattre la fascination du petit écran qui se répandait alors partout au cœur des foyers, au détriment de la convivialité, était un autre de ses combats et non des moindres. Il s’en expliqua d’ailleurs lors de son intervention lors de notre Cunsulta, en nous racontant qu’au Mexique d’où il venait, et dans beaucoup d’autres endroits du monde la violence régnait, et que ce qui la caractérisait c’était son absence de limite, son aveuglement. Mais que faire sauter un relai de télévision sans faire aucune victime ni détruire un équipement utile à autre chose était du domaine de la prophylaxie car il visait simplement à éliminer un poison du corps social, et pouvait selon lui s’apparenter aux pétards que l’on fait exploser les jours de fête. Nous comprendrons, mais bien plus tard, combien cette différence de degré provoquait un changement de nature.
Ivan Illich se montra très à l’écoute. Nous n’avions jamais lu ses livres mais ce fut un choc salutaire que l’entendre dire : « la crise s’enracine dans l’échec de l’entreprise moderne, à savoir la substitution de la machine à l’homme. Le grand projet s’est métamorphosé en un implacable procès d’asservissement du producteur et d’intoxication du consommateur. […] La solution de la crise exige une radicale volte-face : ce n’est qu’en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l’homme à l’outil que nous pourrons nous donner des outils justes. […] Pour être efficient et rencontrer les besoins humains qu’il détermine aussi, un nouveau système de production doit retrouver la dimension personnelle et communautaire. La personne et la cellule de base conjuguent de façon optimale l’efficacité et l’autonomie. […] J’entends par convivialité l’inverse de la production industrielle. »
Sa présence nous a apporté une sorte de caution morale et intellectuelle, a certes renforcé les lignes de fracture mais nous a aussi valu un article dans Le Monde [1] intitulé sur six colonnes « Ivan Illich parmi les siens », car le groupe d’intellectuels parisiens qui suivaient ses travaux avait été très intrigué par son détour par la Corse.
Ivan Illich se montra très à l’écoute. Nous n’avions jamais lu ses livres mais ce fut un choc salutaire que l’entendre dire : « la crise s’enracine dans l’échec de l’entreprise moderne, à savoir la substitution de la machine à l’homme. Le grand projet s’est métamorphosé en un implacable procès d’asservissement du producteur et d’intoxication du consommateur. […] La solution de la crise exige une radicale volte-face : ce n’est qu’en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l’homme à l’outil que nous pourrons nous donner des outils justes. […] Pour être efficient et rencontrer les besoins humains qu’il détermine aussi, un nouveau système de production doit retrouver la dimension personnelle et communautaire. La personne et la cellule de base conjuguent de façon optimale l’efficacité et l’autonomie. […] J’entends par convivialité l’inverse de la production industrielle. »
Sa présence nous a apporté une sorte de caution morale et intellectuelle, a certes renforcé les lignes de fracture mais nous a aussi valu un article dans Le Monde [1] intitulé sur six colonnes « Ivan Illich parmi les siens », car le groupe d’intellectuels parisiens qui suivaient ses travaux avait été très intrigué par son détour par la Corse.
[1] Le 20 septembre 1977.
Anecdotes et prolongements
Jeannot Filippi, M3C
Comme Ivan Illich devait, après la Corse, se rendre à Naples et qu’à cette époque les liaisons avec l’Italie n’étaient au mieux qu’hebdomadaires, le soir de cette mémorable Cunsulta, je le ramenai à Pigna dans ma vieille 2cv. Il logea toute la semaine chez Alexandre, le menuisier du village et venait prendre ses repas chez nous.
Mais son aspect physique, sa voix grave, et surtout une énorme protubérance qui déformait son cou faisaient un peu peur à nos enfants qui étaient encore petits. Pour les rassurer, dans un moment où Ivan Illich était parti pour une de ces longues promenades solitaires qu’il affectionnait, je leur dis, connaissant le peu de goût qu’ils avaient pour l’enfermement scolaire, que ce monsieur était très gentil et avait écrit un livre racontant l’histoire d’un pays sans école.
Le lendemain, le déjeuner terminé, les enfants partis jouer dehors, nous devisions au coin du feu quand nous entendîmes un brouhaha à notre porte. J’allai ouvrir et me trouvai devant tous les enfants du village et ils m’expliquèrent qu’ils voulaient voir le monsieur du pays sans école. Avant que j’aie eu le temps de répondre, Ivan Illich qui s’était avancé derrière moi leur dit « entrez, je vais vous expliquer ». Et j’entendis alors, devant ces petits enfants fascinés, la plus belle des leçons de pédagogie car en quelques mots simples, il leur dit le bonheur d’apprendre et que le meilleur maître c’était eux-mêmes. Et tout ce qui les entourait…
Un jour, revenant d’une de ses promenades, il me dit que la Balagne lui rappelait son pays, l’Illyrie, sur la côte dalmate, qui était aussi une terre d’olivier. Et il me questionna à propos de nos arbres dont il admirait la taille qu’il trouvait extraordinaire. Je lui proposai alors de l’accompagner le lendemain pour lui faire découvrir, non loin de là, celui qui était considéré comme le doyen multiséculaire des alivi balanini. Arrivé au pied de ce géant, dont la circonférence à la base faisait plus de onze mètres, il resta un moment silencieux, comme recueilli, puis à ma grande surprise entreprit de grimper agilement dessus. Une fois lové comme un serpent sur une large fourche, il me dit : « vous pouvez partir, je vais rester un moment ici ». Il ferma les yeux, et je le laissai à ce tête-à-tête amoureux.
Je lus ensuite au cours des années suivantes tous ses livres qu’il me faisait envoyer à chaque nouvelle sortie par son éditeur, et il me convia à participer à un séminaire consacré à la question : « Homo naturaliter monolinguis ? » dans la ville de Trento, propice s’il en est aux conciles. La question ainsi formulée valait réponse, car il considérait comme une erreur, voire une infirmité le fait de ne pratiquer qu’une seule langue. Lui-même en maitrisait un grand nombre, ce qui lui avait permis en 1977, à notre grande surprise, d’identifier très vite les caractéristiques de la langue corse et, en quelques heures, de la comprendre et d’être quasiment capable de la parler. Avec un accent italien mâtiné de génois, s’excusa-t-il, car il avait dans cette ville passé quelques années d’études.
Je l’invitai à venir à nouveau en Corse en 1988, dans le cadre du Conseil de la Culture, de l’Education et du Cadre de Vie, pour une conférence-débat à l’Università sur le thème du multilinguisme. Présenté dans la presse quotidienne corse sous le titre « Ivan Illich au chevet de la langue corse », il fut accueilli assez fraîchement par ceux qui se battaient à ce propos depuis longtemps avec courage, mais il sut sans difficulté réchauffer l’ambiance et la rendre rapidement plus… conviviale !
Il nous a quittés, mais sa pensée m’accompagne encore.
Mais son aspect physique, sa voix grave, et surtout une énorme protubérance qui déformait son cou faisaient un peu peur à nos enfants qui étaient encore petits. Pour les rassurer, dans un moment où Ivan Illich était parti pour une de ces longues promenades solitaires qu’il affectionnait, je leur dis, connaissant le peu de goût qu’ils avaient pour l’enfermement scolaire, que ce monsieur était très gentil et avait écrit un livre racontant l’histoire d’un pays sans école.
Le lendemain, le déjeuner terminé, les enfants partis jouer dehors, nous devisions au coin du feu quand nous entendîmes un brouhaha à notre porte. J’allai ouvrir et me trouvai devant tous les enfants du village et ils m’expliquèrent qu’ils voulaient voir le monsieur du pays sans école. Avant que j’aie eu le temps de répondre, Ivan Illich qui s’était avancé derrière moi leur dit « entrez, je vais vous expliquer ». Et j’entendis alors, devant ces petits enfants fascinés, la plus belle des leçons de pédagogie car en quelques mots simples, il leur dit le bonheur d’apprendre et que le meilleur maître c’était eux-mêmes. Et tout ce qui les entourait…
Un jour, revenant d’une de ses promenades, il me dit que la Balagne lui rappelait son pays, l’Illyrie, sur la côte dalmate, qui était aussi une terre d’olivier. Et il me questionna à propos de nos arbres dont il admirait la taille qu’il trouvait extraordinaire. Je lui proposai alors de l’accompagner le lendemain pour lui faire découvrir, non loin de là, celui qui était considéré comme le doyen multiséculaire des alivi balanini. Arrivé au pied de ce géant, dont la circonférence à la base faisait plus de onze mètres, il resta un moment silencieux, comme recueilli, puis à ma grande surprise entreprit de grimper agilement dessus. Une fois lové comme un serpent sur une large fourche, il me dit : « vous pouvez partir, je vais rester un moment ici ». Il ferma les yeux, et je le laissai à ce tête-à-tête amoureux.
Je lus ensuite au cours des années suivantes tous ses livres qu’il me faisait envoyer à chaque nouvelle sortie par son éditeur, et il me convia à participer à un séminaire consacré à la question : « Homo naturaliter monolinguis ? » dans la ville de Trento, propice s’il en est aux conciles. La question ainsi formulée valait réponse, car il considérait comme une erreur, voire une infirmité le fait de ne pratiquer qu’une seule langue. Lui-même en maitrisait un grand nombre, ce qui lui avait permis en 1977, à notre grande surprise, d’identifier très vite les caractéristiques de la langue corse et, en quelques heures, de la comprendre et d’être quasiment capable de la parler. Avec un accent italien mâtiné de génois, s’excusa-t-il, car il avait dans cette ville passé quelques années d’études.
Je l’invitai à venir à nouveau en Corse en 1988, dans le cadre du Conseil de la Culture, de l’Education et du Cadre de Vie, pour une conférence-débat à l’Università sur le thème du multilinguisme. Présenté dans la presse quotidienne corse sous le titre « Ivan Illich au chevet de la langue corse », il fut accueilli assez fraîchement par ceux qui se battaient à ce propos depuis longtemps avec courage, mais il sut sans difficulté réchauffer l’ambiance et la rendre rapidement plus… conviviale !
Il nous a quittés, mais sa pensée m’accompagne encore.
Pour aller plus loin
La première illustration est tirée de https://dougald.nu/the-small-paths-of-ivan-illich/
La seconde illustration est signée Jeannot Filippi, accessible sur le site de la Médiathèque Culturelle de la Corse et des Corses https://m3c.universita.corsica/s/en/item/102862
La seconde illustration est signée Jeannot Filippi, accessible sur le site de la Médiathèque Culturelle de la Corse et des Corses https://m3c.universita.corsica/s/en/item/102862