Quitter ces lieux sans regrets… On peut encore lire de nos jours ces quelques mots tracés au charbon de bois sur la porte d’une maison désormais ouverte sur le ciel. De cette bâtisse jadis imposante, isolée à flanc de colline dans le cortenais, il ne reste aujourd’hui qu’un tableau élégiaque de murs à moitié écroulés, de toit disparu, de cheminée sans âtre, d’un vantail de fenêtre qui se balance au gré du vent et de poutres effondrées où se sont disloqués les souvenirs.
Qui a écrit d’une main décidée cet épitaphe en guise d’adieu qui résiste encore avant l’inéluctable anéantissement ? Quelles furent ces vies qui ont parcouru ce lieu désormais ruiné ? Combien de rudes souvenirs leur a t-il fallu avant de claquer la porte à la misère en nous laissant en héritage ces archives à ciel ouvert ?
Car ils ont dû le maudire ce temps où ils se décourageaient à survivre pour tout quitter sans regrets, de crainte que le mauvais œil et la misère ne les poursuivent encore de leurs malheurs. Fut-elle pénible leur vie pour que nos pères et grands-pères préfèrent l’exil et un emploi sûr pour sacrifier de telles bâtisses qui feraient aujourd’hui des envieux si des routes étaient tracées et si l’eau débordait aujourd’hui à volonté. Ou est-ce le monde qui estimait que ces vies rudes n’allaient pas dans le sens de la modernité pour ainsi les fouler aveuglément au pied et les reléguer, sans aucun remords, au silence ?
Qui a écrit d’une main décidée cet épitaphe en guise d’adieu qui résiste encore avant l’inéluctable anéantissement ? Quelles furent ces vies qui ont parcouru ce lieu désormais ruiné ? Combien de rudes souvenirs leur a t-il fallu avant de claquer la porte à la misère en nous laissant en héritage ces archives à ciel ouvert ?
Car ils ont dû le maudire ce temps où ils se décourageaient à survivre pour tout quitter sans regrets, de crainte que le mauvais œil et la misère ne les poursuivent encore de leurs malheurs. Fut-elle pénible leur vie pour que nos pères et grands-pères préfèrent l’exil et un emploi sûr pour sacrifier de telles bâtisses qui feraient aujourd’hui des envieux si des routes étaient tracées et si l’eau débordait aujourd’hui à volonté. Ou est-ce le monde qui estimait que ces vies rudes n’allaient pas dans le sens de la modernité pour ainsi les fouler aveuglément au pied et les reléguer, sans aucun remords, au silence ?
Les regrets sont donc de notre côté, à ne pouvoir espérer vivre un jour dans ce qui semble être partout des vrais paradis. Muna, Caracu, Barbalinca, Linaghje, Imiza, Candela… Il existe près d’une centaine de villages abandonnés en Corse et autant de maisons.
Toutes ne racontent pas les mêmes histoires mais toutes témoignent d’un passé relativement récent sur lequel nous sommes parfois tentés de nous retourner. Ne serait-ce que pour regarder le chemin accompli et voir si c’était le bon.
Peut-être aussi comprendre pourquoi, dans un mouvement unanime, nos aïeux ont préféré livrer à l’oubli cette humble architecture vernaculaire au risque d’effacer l’identité fondamentale de ce territoire. Il est possible qu’ils n’ont pas eu l’humeur à s’inquiéter de son devenir ni voulu s’horrifier qu’un jour, un peu partout sur l’île, des villas blanches, uniformes et irrespectueuses se claquemureraient derrière une suffisance désolante.
À la différence que nos vieux, tout en construisant leurs modestes demeures, pensaient peut-être à la ruine qu’elle pourrait être un jour. Les vieux pensaient loin et ils étaient économes, ils comptaient aussi le temps.
Peut-être aussi comprendre pourquoi, dans un mouvement unanime, nos aïeux ont préféré livrer à l’oubli cette humble architecture vernaculaire au risque d’effacer l’identité fondamentale de ce territoire. Il est possible qu’ils n’ont pas eu l’humeur à s’inquiéter de son devenir ni voulu s’horrifier qu’un jour, un peu partout sur l’île, des villas blanches, uniformes et irrespectueuses se claquemureraient derrière une suffisance désolante.
À la différence que nos vieux, tout en construisant leurs modestes demeures, pensaient peut-être à la ruine qu’elle pourrait être un jour. Les vieux pensaient loin et ils étaient économes, ils comptaient aussi le temps.
Désormais délivrées de l’homme, la plupart de ces bâtisses ne sont que carcasses de pierre offertes au vent, à la pluie. Elles tentent parfois de résister à la poussée massive et inexorable d’un yeuse antique ou celle d’un olivier sans gêne. Leurs racines enserrent dans une lente étreinte mortelle des murs de granit qui se décintrent sans gémir sous les perfides constellations de la pieuvre végétale. Obstinée, elle s’affale, elle s’étale, elle broie et s’allie au minéral dans un étrange désordre sentimental.
Certaines maisons sont parfois vieilles, si vieilles qu’elles ne peuvent plus abriter les hommes. Elles les ont oubliés.
Certaines maisons sont parfois vieilles, si vieilles qu’elles ne peuvent plus abriter les hommes. Elles les ont oubliés.
Si la plupart vacillent, d’autres ne croulent pas pour autant. On y pénètre à pas lent et prudent, comme pris soudainement de religiosité, conscient du passage d’un monde. On s’en voudrait de rompre le silence de ces chapelles du souvenir, ces cénotaphes involontaires bientôt dissous par une déréliction inévitable.
Le lent effritement des plâtres, la désagrégation fatale des pierres et le mouvement grave des charpentes sous l’influence des saisons, ont développé en elles, à côté de cette pensée de solitude, une mélancolie contenue et je ne sais quel obscur mépris de leur destin. Entre le plâtras et la poussière, dans ce qui fut jadis des pièces à vivre, un sac de cuir traîne sur un buffet béant et ballant, le portrait d’une lointaine grand-mère observe depuis sa petite hauteur le logis où a vécu sa descendance, une campane oubliée joue encore sa note, et quelques chaises renversées et enchevêtrées donnent l’idée exacte du nombre de personnes qui vivaient ici.
Le lent effritement des plâtres, la désagrégation fatale des pierres et le mouvement grave des charpentes sous l’influence des saisons, ont développé en elles, à côté de cette pensée de solitude, une mélancolie contenue et je ne sais quel obscur mépris de leur destin. Entre le plâtras et la poussière, dans ce qui fut jadis des pièces à vivre, un sac de cuir traîne sur un buffet béant et ballant, le portrait d’une lointaine grand-mère observe depuis sa petite hauteur le logis où a vécu sa descendance, une campane oubliée joue encore sa note, et quelques chaises renversées et enchevêtrées donnent l’idée exacte du nombre de personnes qui vivaient ici.
Voici ce que nous ont légué ces hommes du passé proche : des tableaux délaissés, des œuvres bancales à contempler, des failles temporelles, des natures mortes de l’abandon et de l’oubli, toute une vie longtemps contenue et que retient ces pierres depuis plusieurs décennies. En tirant pour toujours la porte sur leur passé, ces hommes modestes se sont mués en artistes de la poussière. Eux qui faisaient le beau sans le savoir ont dupé le temps en enfermant ici leur histoire dans les multiples recoins d’un silence définitif. Car tout repose.
Aucun bruit ne traverse ces maisons. Si ce n’est parfois le vent pénétrant dans les combles par quelque lucarne mal jointe et qui soulève l’immense peuple des tuiles dont le cliquetis hoqueteux se propage tout le long des greniers.
Aucun bruit ne traverse ces maisons. Si ce n’est parfois le vent pénétrant dans les combles par quelque lucarne mal jointe et qui soulève l’immense peuple des tuiles dont le cliquetis hoqueteux se propage tout le long des greniers.
Dans les incertitudes de l’obscurité et la pénombre du temps, dans les fissures de ces monuments de raison, dans les infimes détails de l’abandon, du délaissement, de la décrépitude et de la ruine inexorable, je contemple les dernières traces laissées par ces hommes, une matière à silence faite de clairs-obscurs aux noirs fouillés et aux ombres discrètes, une humble richesse où l’on se borne à jouir des dernières lueurs qui s’en répandent.
Ces nuages de souvenirs s’évanouissent dans un pays invisible et la frugalité de ces mises en scène involontaires, ces petites vanités rustiques et chancelantes, confèrent en toute discrétion sur la course du temps, l’éphémère de nos vies et l’extrême fragilité de l’existence… Un jour la mort viendra… et surtout l’oubli qui, un jour ou l’autre, un siècle ou l’autre, et qu’importe un instant de plus ou de moins, efface les œuvres et les noms… écrit en 1912 Jean-Baptiste Natali dans l’Appel du Pays.
Ces nuages de souvenirs s’évanouissent dans un pays invisible et la frugalité de ces mises en scène involontaires, ces petites vanités rustiques et chancelantes, confèrent en toute discrétion sur la course du temps, l’éphémère de nos vies et l’extrême fragilité de l’existence… Un jour la mort viendra… et surtout l’oubli qui, un jour ou l’autre, un siècle ou l’autre, et qu’importe un instant de plus ou de moins, efface les œuvres et les noms… écrit en 1912 Jean-Baptiste Natali dans l’Appel du Pays.
Les prises de vues sont réalisées à la chambre photographique 20x25, un outil photographique à la lenteur assumée qui n’a pas évolué dans son principe de fonctionnement depuis 150 ans.
Je n’idéalise nullement le passé et son inévitable comparse « c’était mieux avant ». Ou seulement peut-être si j’imagine les ruines futures de notre monde actuel qui a déjà programmé sa propre obsolescence dans la dystrophie des nouvelles constructions. Elles n’auront sûrement pas le même charme.
Pour aller plus loin
Les extraits en italiques sont empruntés à Henri Bosco, Hyacinthe.
Si vous connaissez certains hameaux abandonnés, n'hésitez pas à prendre contact avec Jean Froment pour qu'il étoffe son enquête.
Si vous connaissez certains hameaux abandonnés, n'hésitez pas à prendre contact avec Jean Froment pour qu'il étoffe son enquête.