Ritualité et spiritualité, témoignage d'un confrère



Le développement contemporain des confréries apparaît comme un vrai phénomène de société en Corse. Elles sont environ une centaine et rassemblent certainement plus de 3000 membres, hommes mais aussi femmes. Frédéric Mortini, confrère, partage ici ses réflexions sur les rapports entre ritualité et spiritualité, et plus généralement sur le rôle joué par les confréries en Corse.



Ghjiseppu Orsolini
Ghjiseppu Orsolini
La question des rites et de la spiritualité m’a toujours interrogé et sur ce plan, comme pour de nombreux autres sujets qui concernent les confréries, je demeure au début du chemin et je suis certain de ne jamais pouvoir en déclarer une connaissance ; c’est ainsi, je serais toujours en apprentissage et que Dieu me préserve de perdre la curiosité et l’intérêt pour ce que nous sommes.

Ce texte a été commencé il y a déjà quelques années sans véritablement aboutir. J’étais à l’époque parmi d’autres, engagé à fonder une compagnie sur une histoire qui n’existait pas, face à des pratiques religieuses diluées avec des confrères qui tout comme moi ne maîtrisaient pas vraiment les sujets autour du rite, voire du simple catéchisme, il aura fallu reconstruire dans le brouillard, sans véritables appuis extérieurs, à la seule volonté de structurer la compagnie.
Et il a fallu également trouver notre place dans la relation à l’église, au culte et face parfois au regard critique, voir taquin d’une population dont la relation au paganisme n’était pas totalement éteinte et quel chemin il fallait entreprendre pour redonner un sens et une place à notre démarche.

Ce chemin est celui qui a éclairé, par défaut, le lien entre ritualité et spiritualité, d'abord, dans ce qu'il a de plus universel et de plus profond, puis dans la relation particulière entre la ritualité confraternelle et la spiritualité du clergé.
Ce propos n’est que mon témoignage et ma propre recherche de sens dans mon engagement confraternel, il n’a donc aucune vocation à représenter une référence et ne représente pas la voix et l’avis de ma compagnie, ni celle actuelle, ni la précédente.

Une complémentarité naturelle

Sur le sujet de la ritualité et de la spiritualité, un réflexe de départ a souvent tendance à opposer les deux. La spiritualité serait du côté de l'intérieur, de l'intime, de l'invisible. Le rite, lui, serait du côté de l'extérieur, du visible, du répété. L'un serait profond, l'autre serait surface. L'un serait vivant, l'autre serait mécanique.
De fait, ce n’est pas la bonne interprétation selon moi, et nos confréries, dans leur façon de faire communauté, dans leur lien au village, nous aident à comprendre pourquoi.
Le rite n'est pas l'habillage de la spiritualité. Il en est pour moi le chemin, je sais par ailleurs que cette perception n’est pas partagée par tous et qu’elle est véritablement singulière, personnelle, incorporée.
Ce n'est pas parce qu'on croit qu'on fait les gestes, car c’est souvent parce qu'on fait les gestes qu'on finit par croire, ou par croire à nouveau, ou par croire plus profondément et emmener aussi les autres à s’inscrire dans notre chemin.
 
Le corps précède parfois l'âme. La main qui se pose, le genou qui fléchit, la voix qui monte dans la polyphonie, le chant et accompagne le rite, tout cela n'illustre pas la foi, tout cela la construit, la maintient, la transmet.
Pensons à nous, quand nous revêtons notre aube avant chaque célébration. Peut-être que nous doutons. Peut-être que notre relation à Dieu est compliquée, incertaine, traversée de silences et d’hésitations.
Mais nous nous habillons, et prenons notre place en procession. Nous partons de notre casazza, notre oratoire, nous entendons notre prieur invoquer la trinité avant le départ, la bascule vers la mise en lumière, vers le regard de notre communauté.

Nous chantons les mêmes mots que nos pères ont chantés, que nos arrière-grands-pères ont chantés. Et nous l’avons tous ressenti, quelque chose se passe. Quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la démonstration intellectuelle, ni même de l'émotion facile. Quelque chose de plus ancien, de plus profond. Une appartenance qui va nous chercher aux tripes. Une continuité que l’on n’exprime pas mais que l’on ressent profondément. Un sens qui ne se dit pas mais qui se vit.
C'est cela, la puissance du rite. Il crée un espace où le temps s'arrête et où quelque chose d'essentiel peut advenir. Et c'est là que la spiritualité entre. Non pas comme une explication du rite, non pas comme une justification théologique plaquée par-dessus. Mais comme ce que le rite ouvre, ce vers quoi il tend, ce qu'il rend possible. La spiritualité est ce qui donne au rite sa direction. Sans elle, le rite tourne en rond, il se referme sur lui-même, il devient habitude, spectacle, folklore. Mais sans le rite, la spiritualité flotte, elle perd pied, elle devient une intention, une quête, que personne ne sait comment habiter concrètement.

Nos traditions religieuses l'ont toujours su. On ne transmet pas une foi avec des concepts, d’autant que l’église elle-même n’accompagne plus, ou insuffisamment, à la compréhension de la liturgie. On la transmet avec des gestes identiques, des mots répétés, des odeurs, des saisons, des lieux, des erreurs, des approximations aussi. La place dans la procession, ou lors des offices, l’odeur de l’encens lors des célébrations, ce sont ces choses-là qui font tenir une communauté spirituelle dans la durée. Pas les discours quelle qu’en soit l’intention, pas les programmes et autres initiatives mais bien les rites et l’oralité de la transmission qui obligent à une présence.
Mais ce n'est pas parce qu'on a l’impression d’avoir résolu intérieurement toutes ses questions que l'on s'agenouille. C'est parfois en s'agenouillant qu'on commence à trouver. Nous ne sommes pas des êtres purement spirituels qui auraient ensuite besoin d'un corps pour se déplacer. Nous sommes des êtres incarnés, et notre rapport au sacré passe par cette incarnation. Par le geste. Par le souffle. Par la voix de nos chantres, par l’accompagnement de la messe, par notre présence auprès du corps de défunts, des familles en souffrance.

De la place des confréries

Nos confréries corses savent cela depuis toujours, sans peut-être jamais le formuler ainsi. Elles ont maintenu vivante, génération après génération, une ritualité incarnée qui est en même temps une école de spiritualité. Non pas une école où l'on apprend des doctrines, mais une école où l'on apprend à se tenir debout dans le mystère.
À marcher ensemble vers quelque chose qui nous dépasse. Le geste ne remplace pas la grâce. Mais il lui ouvre la porte.

De la ritualité confraternelle à la spiritualité du clergé, on tire deux façons d'habiter le sacré sans les opposer. En Corse, il y a des temps qui disent tout pour nous. Qu’il s’agisse de la Semaine sainte où le prêtre célèbre, porte les mots de la liturgie, administre le sacrement qu’attend un homme, non reconnaissable, chargé d'une lourde croix de bois, entouré de consœurs et confrères qui chantent le Perdono mio Dio d'une voix qui monte depuis les entrailles du village. Ce n'est pas la même chose que la messe. Ce n'est pas non plus autre chose que la foi, cette même foi, vécue différemment, portée par des corps différents.
Voilà ce que sont les confréries par rapport au clergé, non pas des rivales, non pas des supplétives, mais des compagnes de route qui empruntent des chemins différents au service de Dieu et de nos communautés. C’est ce que la religion catholique a su transformer de nos rites païens par ce que l’on nomme le syncrétisme, pour nous amener ensemble dans la même direction et c’est ce que les Franciscains ont su tirer de nous, en intégrant nos communautés.

En Corse, spécifiquement et avec la laïcité italienne en parangon, nous avons maintenu ces pratiques sans heurts. Le prêtre travaille dans le registre du sacrement et de la parole. Il garantit l'orthodoxie, il relie la communauté locale à l'Église universelle. C'est une spiritualité verticale, si l'on peut dire. Une relation à Dieu médiatisée comme l’est toute messe, toute célébration, encadrée, théologiquement construite. Une relation aussi hiérarchique lors de l’office qui conduit régulièrement à de nécessaires clarifications entre prêtres et compagnies, ceux-ci ayant parfois la volonté de décider pour nos différentes activités.
La confrérie, elle, travaille dans le registre du geste, du chant, de la mémoire et du corps. Elle met la foi en mouvement, littéralement. Elle la fait défiler dans les rues, sur nos places, elle la fait monter en polyphonie, elle l'inscrit dans la pierre des oratoires et dans la toile de nos aubes, du cordon, notre camail. C'est une religiosité charnelle, communautaire, transmise de génération en génération non pas par des textes, mais par l'imitation, par la présence, par l'appartenance.

Ces deux logiques ont parfois été en tension. L'Église continue à tenter de discipliner des pratiques qu'elle jugeait trop autonomes, trop proches du folklore, trop chantées... et certaines confréries ont résisté, jalouses de leur indépendance, attachée aussi à leur mission de charité. Le lien entre compagnies et clergé n’a jamais été simple, lisse ; il fut et parfois demeure aussi chaotique.
Mais c'est précisément cette tension qui a été féconde. Car elle a obligé les deux parties à se définir, à se respecter, à trouver leur juste place même si aujourd’hui les compagnies peuvent avoir parfois le sentiment de tenir la place du clergé, face notamment à l’absence de prêtres.
 

En savoir plus sur l'illustration

L'illustration est une oeuvre de Ghjispeppu Orsolini, publiée dans Costumes pour un théâtre imaginaire.
Mardi 1 Septembre 2026
Frédéric Mortini