Photo Léa Eouzan-Pieri
Eiu sò cultellaghju è presidente di u sindicatu di i cultellaghji corsi. Per mè, ghjè veramente un travagliu di passione. Oghje, sta parolla, hè spessu aduprata pè multiplicà u cumerciu è tradita. Ghjè cusì. Conta più a prisentazione chè u travagliu stessu. Contanu più i detti chè i fatti, è ùn curresponde manc’appena à u spiritu corsu, cume ci l’anu insegnatu i nostri vechji. E « story » anu pigliatu a suprana…
Parlez-nous donc de cette passion !
J’ai toujours été attiré par la forge et passionné par les couteaux, mais aussi par nos traditions, la vie de nos anciens, et notre histoire. Aussi bien les grandes dates et évènements que le quotidien de nos villages, l’art populaire, tout ce qui fait notre particularité, donc notre identité propre. Jo Antonini, un des premiers couteliers du renouveau en Corse, à l’époque du Riacquistu, lui-même passionné par notre Corse et ses savoir-faire traditionnels, a beaucoup compté dans mon cheminement, avec d’autres, mon grand-père dont je porte le prénom, et d’autres encore évidemment.
Concrètement, j’ai commencé à forger en 1998, sans trop savoir où j’allais, vraiment pour le plaisir, sans vouloir vendre, sans oser demander de l’argent pour un travail approximatif, inabouti, même si je faisais déjà de mon mieux.
Puis je me suis formé progressivement à partir de 2003 avec Christian Moretti. J’ai appris à fabriquer l’acier à partir du minerai, grâce aux techniques anciennes, empiriques, afin de pouvoir produire de l’acier corse, sorte de concentré de notre terre, jusqu’à en devenir sacré pour moi. Ensuite, j’ai pu bénéficier d’un plan de formation aux métiers d’art que lançait alors la Chambre des Métiers, en collaboration avec Sindic’arte. J’ai complété ce premier socle en sollicitant de nombreux stages connexes à la coutellerie : en dinanderie, bijouterie, gravure, taillanderie, sellerie, etc. Au cours de ces longs mois sur le continent, notamment à Saint-Étienne, au conservatoire des meilleurs ouvriers de France, j’ai pu acquérir des techniques et des compétences variées.
On peut dire qu’entre 2005 et 2007, je me suis formé très sérieusement. Petit à petit, on m’a demandé des couteaux, le bouche à oreille a fonctionné, et au bout de dix ans de pratique, j’ai décidé d’en faire mon métier ; c’était en 2008.
Quelques mois plus tard naissait le syndicat des couteliers, à l’initiative de Jean Biancucci. Face à l’invasion de contrefaçons et de supercheries en matière de couteau corse, il fallait s’organiser. Trop de gens achetaient de l’industriel médiocre venu de France, de Chine ou d’ailleurs, en pensant avoir un couteau de qualité, entièrement fait main, par un artisan, en Corse. En l’ayant payé un peu moins cher que le vrai prix de l’artisanat, mais beaucoup, beaucoup trop cher pour ce type de produit, avec des multiplicateurs à faire pâlir d’envie les meilleurs courtiers de Wall Street.
Je précise que le problème ne vient pas du produit lui-même - chacun étant libre d’acheter ou de vendre ce qui lui convient, y compris de la pacotille - mais de la spéculation organisée autour de la tradition et de l’identité corse, et du mensonge organisé aux dépens des acheteurs et des artisans, pour un profit avide, sans limites et sans vergogne.
Concrètement, j’ai commencé à forger en 1998, sans trop savoir où j’allais, vraiment pour le plaisir, sans vouloir vendre, sans oser demander de l’argent pour un travail approximatif, inabouti, même si je faisais déjà de mon mieux.
Puis je me suis formé progressivement à partir de 2003 avec Christian Moretti. J’ai appris à fabriquer l’acier à partir du minerai, grâce aux techniques anciennes, empiriques, afin de pouvoir produire de l’acier corse, sorte de concentré de notre terre, jusqu’à en devenir sacré pour moi. Ensuite, j’ai pu bénéficier d’un plan de formation aux métiers d’art que lançait alors la Chambre des Métiers, en collaboration avec Sindic’arte. J’ai complété ce premier socle en sollicitant de nombreux stages connexes à la coutellerie : en dinanderie, bijouterie, gravure, taillanderie, sellerie, etc. Au cours de ces longs mois sur le continent, notamment à Saint-Étienne, au conservatoire des meilleurs ouvriers de France, j’ai pu acquérir des techniques et des compétences variées.
On peut dire qu’entre 2005 et 2007, je me suis formé très sérieusement. Petit à petit, on m’a demandé des couteaux, le bouche à oreille a fonctionné, et au bout de dix ans de pratique, j’ai décidé d’en faire mon métier ; c’était en 2008.
Quelques mois plus tard naissait le syndicat des couteliers, à l’initiative de Jean Biancucci. Face à l’invasion de contrefaçons et de supercheries en matière de couteau corse, il fallait s’organiser. Trop de gens achetaient de l’industriel médiocre venu de France, de Chine ou d’ailleurs, en pensant avoir un couteau de qualité, entièrement fait main, par un artisan, en Corse. En l’ayant payé un peu moins cher que le vrai prix de l’artisanat, mais beaucoup, beaucoup trop cher pour ce type de produit, avec des multiplicateurs à faire pâlir d’envie les meilleurs courtiers de Wall Street.
Je précise que le problème ne vient pas du produit lui-même - chacun étant libre d’acheter ou de vendre ce qui lui convient, y compris de la pacotille - mais de la spéculation organisée autour de la tradition et de l’identité corse, et du mensonge organisé aux dépens des acheteurs et des artisans, pour un profit avide, sans limites et sans vergogne.
Quel était l’objectif du syndicat ?
Avec le syndicat, nous avons tout de suite décidé de ne pas tomber dans le piège de la critique, la dénonciation, ou la complainte, qui mine déjà assez notre pays. L’objectif était de permettre au public de mieux comprendre et d’apprécier les différents types de fabrication, de « l’entièrement fait main à l’atelier », au produit importé, en passant par de l’assemblage d’éléments industriels reçus par cartons entiers, qui correspond à l’appellation de sous-traitance.
Parallèlement, la qualité aussi devait être mise à l’honneur, car il ne suffit pas de tout faire soi-même pour pouvoir se considérer comme un artisan, à plus forte raison un artisan d’art. Il y a une notion de maîtrise et de savoir-faire, et le « fait main » n’a jamais rimé avec grossier, mal ajusté ou mal fini.
Expliquer et justifier aussi les écarts de prix, valoriser les artisans qui ne faisaient pas le choix de la facilité et des apparences, en fabricant le couteau avec leurs seules compétences, sans sous-traitance, sans faux-semblant, comme un chanteur qui refuserait le playback, un photographe les filtres, un écrivain l’IA.
La main de l’homme n’est sans doute pas aussi rigide qu’une rectifieuse ou une machine à commande numérique, mais le travail à main levée, l’expérience, l’inspiration, le temps perçu comme autre chose qu’un paramètre de rentabilité, l’exigence face à ses propres limites peut être source de fierté, d’enrichissement, de progression, d’amélioration de soi, y compris au quotidien, de rapport aux autres plus équilibré, moins égocentré.
Évidemment, l’idée même du « fait main » peut s’interpréter différemment, et avoir plusieurs définitions. De ce fait, notre volonté était aussi de faire une distinction entre la qualité et la quantité. La valeur d’un artisan devrait se mesurer à son niveau technique, l’efficacité de son travail, et aussi à la volonté de faire de son mieux, le soin du détail, le rapport à la matière, au feu lorsqu’on forge, au monde qui nous entoure - donc à la clientèle aussi .
La vitesse d’exécution, la quantité de pièces produites à l’heure sans se soucier de ce que l’on fait, pour qui, pour quoi, n’est pas pour moi un gage d’excellence ou de démonstration de maîtrise technique. Je le ressens comme de la précipitation, voire des gesticulations. Le résultat d’un travail, l’objet en train de naître, va non seulement traduire le savoir-faire et la personnalité de l’artisan, mais aussi représenter son appartenance, c’est-à-dire son pays, son peuple, ses traditions. C’est une responsabilité qui nous honore, mais qui nous oblige aussi.
Pour revenir à la chronologie du syndicat, le premier président a été Jean Biancucci, suivi par Franck Thomas. Puis on m’a sollicité et j’ai accepté la présidence en 2009/2010, à un moment où je me sentais assez légitime en termes techniques, et où j’incarnais un certain respect de la tradition et de l’identité, d’après mes confrères.
Parallèlement, la qualité aussi devait être mise à l’honneur, car il ne suffit pas de tout faire soi-même pour pouvoir se considérer comme un artisan, à plus forte raison un artisan d’art. Il y a une notion de maîtrise et de savoir-faire, et le « fait main » n’a jamais rimé avec grossier, mal ajusté ou mal fini.
Expliquer et justifier aussi les écarts de prix, valoriser les artisans qui ne faisaient pas le choix de la facilité et des apparences, en fabricant le couteau avec leurs seules compétences, sans sous-traitance, sans faux-semblant, comme un chanteur qui refuserait le playback, un photographe les filtres, un écrivain l’IA.
La main de l’homme n’est sans doute pas aussi rigide qu’une rectifieuse ou une machine à commande numérique, mais le travail à main levée, l’expérience, l’inspiration, le temps perçu comme autre chose qu’un paramètre de rentabilité, l’exigence face à ses propres limites peut être source de fierté, d’enrichissement, de progression, d’amélioration de soi, y compris au quotidien, de rapport aux autres plus équilibré, moins égocentré.
Évidemment, l’idée même du « fait main » peut s’interpréter différemment, et avoir plusieurs définitions. De ce fait, notre volonté était aussi de faire une distinction entre la qualité et la quantité. La valeur d’un artisan devrait se mesurer à son niveau technique, l’efficacité de son travail, et aussi à la volonté de faire de son mieux, le soin du détail, le rapport à la matière, au feu lorsqu’on forge, au monde qui nous entoure - donc à la clientèle aussi .
La vitesse d’exécution, la quantité de pièces produites à l’heure sans se soucier de ce que l’on fait, pour qui, pour quoi, n’est pas pour moi un gage d’excellence ou de démonstration de maîtrise technique. Je le ressens comme de la précipitation, voire des gesticulations. Le résultat d’un travail, l’objet en train de naître, va non seulement traduire le savoir-faire et la personnalité de l’artisan, mais aussi représenter son appartenance, c’est-à-dire son pays, son peuple, ses traditions. C’est une responsabilité qui nous honore, mais qui nous oblige aussi.
Pour revenir à la chronologie du syndicat, le premier président a été Jean Biancucci, suivi par Franck Thomas. Puis on m’a sollicité et j’ai accepté la présidence en 2009/2010, à un moment où je me sentais assez légitime en termes techniques, et où j’incarnais un certain respect de la tradition et de l’identité, d’après mes confrères.
Vous pouvez nous décrire votre activité?
Photo Léa Eouzan-Pieri
Personnellement, je fais entre 50 et 70 pièces par an. Ça dépend de la typologie des pièces commandées, si elles sont plus ou moins ouvragées, mais je ne néglige aucun couteau, et je ne considère pas le curnichjolu, notre pliant traditionnel, comme une production « alimentaire », terme peu élogieux et peu respectueux d’un élément important de notre patrimoine, que j’ai pu parfois entendre de la part d’artisans qui en vivent et qui devraient le remercier d’exister.
J’en profite pour apporter une précision nécessaire concernant le mot « curnichjolu », la langue corse étant de moins en moins utilisée donc maîtrisée. Ce terme signifie « petite corne », à partir du suffixe transformant le mot « corna » qui signifie évidemment « corne ».
On entend souvent «cournitcholou». Cela vient de la difficulté qu’ont eu certains continentaux à prononcer correctement ce mot. Les difficultés d’élocution des pinzuti concernant notre langue ne sont pas une légende et je ne vous sers pas un scoop ! Ce qui est plus étonnant, c’est la rapidité et la facilité avec laquelle certains Corses se sont mis au diapason, en se soumettant à la nouvelle prononciation. S’en est suivie une nouvelle orthographe pour boucler la boucle, avec le fameux « curnicciolu », qui ne veut absolument rien dire, mais qui illustre bien comment la Corse évolue, et ce qu’on peut imaginer du maintien de nos traditions à court terme, et de notre capacité à intégrer une communauté de destin...
Vous avez compris que je me suis spécialisé dans le couteau traditionnel, mais je ne me sens pas enfermé, au contraire. Chaque sujet peut être vaste, ça dépend de soi, de son état d’esprit, de sa sensibilité. Et puis j’aime aussi travailler sur des créations, tout est source d’inspiration.
Concernant le traditionnel, j’aime bien chercher à démontrer qu’un objet à priori archaïque et rudimentaire puisse être d’un haut niveau esthétique et technique. Là aussi, ça traduit une façon de réfléchir. C’est une question d’interprétation, et de capacité à remettre en question des idées reçues - celles qui finissent si non par créer des névroses.
D’un point de vue professionnel, espérer se donner les moyens d’atteindre une certaine harmonie, un équilibre dans les lignes, les courbes, les volumes, en puisant en soi l’énergie nécessaire, à travers son propre travail et sa seule volonté, c’est gratifiant. J’aime la redécouverte des techniques anciennes, même si il faut faire le tri entre le mythe et la véritable information. Avec un peu de bon sens, et à condition d’être déjà imprégné de culture et de pratiques traditionnelles, on peut reconstituer certains fragments manquants par observation, contextualisation, au carrefour de la pratique artisanale, des gestes techniques et de l’histoire.
Cette dimension patrimoniale est fondamentale, ce qui ne veut pas dire que l’approche économique est sans intérêt. Ce qui me désole quand des intérêts économiques personnels priment, c’est que ça se fait toujours aux dépens de la vision collective et que ça engendre un risque de dévalorisation, voire de dénaturation du contenu, c’est-à-dire de l’élément déclencheur de la démarche, l’essence même de ce qui nous anime et qui mérite d’être préservé, valorisé, et transmis comme un héritage aux générations futures, aux Corses de demain, ceux qui chercheront à comprendre ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont. À moins d’avoir disparu d’ici là.
J’en profite pour apporter une précision nécessaire concernant le mot « curnichjolu », la langue corse étant de moins en moins utilisée donc maîtrisée. Ce terme signifie « petite corne », à partir du suffixe transformant le mot « corna » qui signifie évidemment « corne ».
On entend souvent «cournitcholou». Cela vient de la difficulté qu’ont eu certains continentaux à prononcer correctement ce mot. Les difficultés d’élocution des pinzuti concernant notre langue ne sont pas une légende et je ne vous sers pas un scoop ! Ce qui est plus étonnant, c’est la rapidité et la facilité avec laquelle certains Corses se sont mis au diapason, en se soumettant à la nouvelle prononciation. S’en est suivie une nouvelle orthographe pour boucler la boucle, avec le fameux « curnicciolu », qui ne veut absolument rien dire, mais qui illustre bien comment la Corse évolue, et ce qu’on peut imaginer du maintien de nos traditions à court terme, et de notre capacité à intégrer une communauté de destin...
Vous avez compris que je me suis spécialisé dans le couteau traditionnel, mais je ne me sens pas enfermé, au contraire. Chaque sujet peut être vaste, ça dépend de soi, de son état d’esprit, de sa sensibilité. Et puis j’aime aussi travailler sur des créations, tout est source d’inspiration.
Concernant le traditionnel, j’aime bien chercher à démontrer qu’un objet à priori archaïque et rudimentaire puisse être d’un haut niveau esthétique et technique. Là aussi, ça traduit une façon de réfléchir. C’est une question d’interprétation, et de capacité à remettre en question des idées reçues - celles qui finissent si non par créer des névroses.
D’un point de vue professionnel, espérer se donner les moyens d’atteindre une certaine harmonie, un équilibre dans les lignes, les courbes, les volumes, en puisant en soi l’énergie nécessaire, à travers son propre travail et sa seule volonté, c’est gratifiant. J’aime la redécouverte des techniques anciennes, même si il faut faire le tri entre le mythe et la véritable information. Avec un peu de bon sens, et à condition d’être déjà imprégné de culture et de pratiques traditionnelles, on peut reconstituer certains fragments manquants par observation, contextualisation, au carrefour de la pratique artisanale, des gestes techniques et de l’histoire.
Cette dimension patrimoniale est fondamentale, ce qui ne veut pas dire que l’approche économique est sans intérêt. Ce qui me désole quand des intérêts économiques personnels priment, c’est que ça se fait toujours aux dépens de la vision collective et que ça engendre un risque de dévalorisation, voire de dénaturation du contenu, c’est-à-dire de l’élément déclencheur de la démarche, l’essence même de ce qui nous anime et qui mérite d’être préservé, valorisé, et transmis comme un héritage aux générations futures, aux Corses de demain, ceux qui chercheront à comprendre ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont. À moins d’avoir disparu d’ici là.
Au sein du syndicat des couteliers, vous avez mis en place une charte et une labellisation. Vous pouvez nous expliquer sa philosophie?
La nécessité de mettre en place un label nous est apparue assez vite, pour nous protéger des innombrables copies de couteaux corses et pour être transparents vis-à-vis de ceux qui achètent nos couteaux. Le travail effectué par Sindic’arte auparavant était intéressant, mais le système de notation nous semblait inapplicable. On a travaillé à simplifier le fonctionnement, en se basant sur des critères concrets pour un label sérieux, une véritable garantie qui limite les possibilités de contournement.
Le but n’était pas de créer une élite, ni un club fermé, mais de valoriser les artisans qui font le choix du travail entièrement fait à l’atelier. Dans les critères d’adhésion au syndicat, on a mêlé éthique et savoir-faire, et on a veillé à ce que la communication ne soit pas basée sur le mensonge, le fake.
Ça n’est pas parfait, mais ça limite beaucoup les écarts, les outrances, et surtout, entre faire ça et ne rien faire, on a choisi l’évidence. Proposer plutôt que de critiquer. Parce qu’il vaut mieux valoriser ses choix plutôt que d’essayer de dénigrer les autres. Notre objectif n’était pas juger ni d’obliger mais d’exiger de la transparence et de la traçabilité, et un engagement sur la qualité au quotidien. C’est sain pour la profession et la clientèle.
Avec le syndicat, on soutient et on encourage ceux qui font le choix qui n’est pas le plus facile ni le plus rentable. Car il est plus facile de sous-traiter ou de ne pas être transparent. Particulièrement sur les territoires touristiques. Sans être contre le tourisme, je pense qu’un de ses gros travers, c’est que ça incite à ne pas aller vers la qualité, à ne pas donner le meilleur de soi, à céder à la facilité. Une clientèle sans cesse renouvelée, avec une capacité d’analyse limitée, voire une expertise inexistante, ça peut engendrer des dérives. La tentation est grande (et l’humain est faible) - et pas seulement dans le monde de la coutellerie ou de l’artisanat d’art - de dissocier les actes et le discours, à la limite de la schizophrénie.
Souvent, le pire de l’industriel, du mondialisme, du consumérisme, se vend avec une belle marge, sous l’étiquette (et donc au prix) du traditionnel, fait main, lentement, au village, en petite quantité, imprégné de l’âme corse, du caractère de ses montagnes, de la rudesse de ses reliefs, de la douceur de son climat, de la beauté de ses rivages, etc... De quoi rêver, ou plutôt faire rêver ! On nous a toujours dit « qu’il ne fallait pas confondre la merde et le fiadò »... aujourd’hui, la confusion concerne surtout le prix. Le médiocre au prix de l’excellence, c’est un véritable tour de magie. Les alchimistes n’auraient pas fait mieux ! Tout ça pour une poignée de dollars diraient les Américains. Nous on parle plutôt de figues. Alors que c’est important de donner le meilleur de soi, se former, fabriquer, et assumer sa capacité de production, c'est-à-dire ses limites. Là aussi c’est une question d’état d’esprit, de réflexion globale!
En fin de compte, on est liés aux autres métiers d’art, mais pas uniquement. Ce rapport à l’humain, au travail, à la consommation raisonnée, à la tradition et aux savoir-faire, on le retrouve aussi dans le monde agricole. C’est pour ça que je me suis investi par ailleurs, et que je suis vice-président de la Fédération des foires FFRAAC et de la Chambre régionale des métiers.
Le but n’était pas de créer une élite, ni un club fermé, mais de valoriser les artisans qui font le choix du travail entièrement fait à l’atelier. Dans les critères d’adhésion au syndicat, on a mêlé éthique et savoir-faire, et on a veillé à ce que la communication ne soit pas basée sur le mensonge, le fake.
Ça n’est pas parfait, mais ça limite beaucoup les écarts, les outrances, et surtout, entre faire ça et ne rien faire, on a choisi l’évidence. Proposer plutôt que de critiquer. Parce qu’il vaut mieux valoriser ses choix plutôt que d’essayer de dénigrer les autres. Notre objectif n’était pas juger ni d’obliger mais d’exiger de la transparence et de la traçabilité, et un engagement sur la qualité au quotidien. C’est sain pour la profession et la clientèle.
Avec le syndicat, on soutient et on encourage ceux qui font le choix qui n’est pas le plus facile ni le plus rentable. Car il est plus facile de sous-traiter ou de ne pas être transparent. Particulièrement sur les territoires touristiques. Sans être contre le tourisme, je pense qu’un de ses gros travers, c’est que ça incite à ne pas aller vers la qualité, à ne pas donner le meilleur de soi, à céder à la facilité. Une clientèle sans cesse renouvelée, avec une capacité d’analyse limitée, voire une expertise inexistante, ça peut engendrer des dérives. La tentation est grande (et l’humain est faible) - et pas seulement dans le monde de la coutellerie ou de l’artisanat d’art - de dissocier les actes et le discours, à la limite de la schizophrénie.
Souvent, le pire de l’industriel, du mondialisme, du consumérisme, se vend avec une belle marge, sous l’étiquette (et donc au prix) du traditionnel, fait main, lentement, au village, en petite quantité, imprégné de l’âme corse, du caractère de ses montagnes, de la rudesse de ses reliefs, de la douceur de son climat, de la beauté de ses rivages, etc... De quoi rêver, ou plutôt faire rêver ! On nous a toujours dit « qu’il ne fallait pas confondre la merde et le fiadò »... aujourd’hui, la confusion concerne surtout le prix. Le médiocre au prix de l’excellence, c’est un véritable tour de magie. Les alchimistes n’auraient pas fait mieux ! Tout ça pour une poignée de dollars diraient les Américains. Nous on parle plutôt de figues. Alors que c’est important de donner le meilleur de soi, se former, fabriquer, et assumer sa capacité de production, c'est-à-dire ses limites. Là aussi c’est une question d’état d’esprit, de réflexion globale!
En fin de compte, on est liés aux autres métiers d’art, mais pas uniquement. Ce rapport à l’humain, au travail, à la consommation raisonnée, à la tradition et aux savoir-faire, on le retrouve aussi dans le monde agricole. C’est pour ça que je me suis investi par ailleurs, et que je suis vice-président de la Fédération des foires FFRAAC et de la Chambre régionale des métiers.
Comment mesurer le travail collectif ?
Photo Léa Eouzan-Pieri
Avec le syndicat, on se déplace souvent : on a été invités en France évidemment, en Italie, en Espagne, en Suisse, en Bulgarie, au Portugal, en Grèce et même en Argentine. On sent un véritable intérêt. À l’international, on est d’ailleurs considérés comme un bassin de production à part entière, alors qu’en France, ils ne jurent que par Thiers, qui certes détient une histoire de plusieurs siècles, mais dont le schéma ne correspond en rien au nôtre, ni traditionnellement, ni dans nos objectifs.
Leur modèle, constitué par des ateliers dédiés à une seule tâche, où l’ouvrier répète perpétuellement et inlassablement le même geste, n’inclut pas la connaissance technique globale, le savoir qui permet de fabriquer un couteau de A à Z. Nous préférons un modèle où l’artisan maîtrise l’ensemble du processus, un artisan autonome. (On aime bien ce concept !).
Leur modèle, constitué par des ateliers dédiés à une seule tâche, où l’ouvrier répète perpétuellement et inlassablement le même geste, n’inclut pas la connaissance technique globale, le savoir qui permet de fabriquer un couteau de A à Z. Nous préférons un modèle où l’artisan maîtrise l’ensemble du processus, un artisan autonome. (On aime bien ce concept !).
Concrètement, un artisan qui ne dépend ni économiquement, ni humainement d’un donneur d’ordre, et qui prend plaisir à créer entièrement un objet qui, comme tout ce qui relève de l’artisanat d’art, révèlera une part de sa propre personnalité, son parcours de vie, sa philosophie, et sa vision du métier. Un message adressé au monde, où plutôt à qui y sera sensible, à travers ses choix, son positionnement, son rapport aux autres. Un témoignage réel, non virtuel, qui restera et lui survivra probablement, comme un gage de ce qu’il a été. D’où notre devise “SCEGLI CIÒ CHÈ TÙ FACI, SCEGLI QUAL’È TÙ SÌ”, « Choisis ce que tu fais, choisis qui tu es ».
Pour revenir aux échanges internationaux, on est invités en tant que bassin de production , pour nos savoir-faire spécifiques. Il y a une vraie reconnaissance internationale de notre identité, notre culture, qui se traduit par une clientèle très variée. Quand on arrive dans un salon, on participe presque systématiquement aux démonstrations techniques. On sent l’estime, on voit que le travail paie. Ùn femu micca fume, è sopr’à tuttu, micca què per nunda.
Parallèlement, on réfléchit bien sûr à la suite, l’avenir de la filière, du métier. Les échanges, la valorisation, la communication, la formation. En gardant en tête les enjeux d’équilibre.
Nous savons très bien que la réalité n’est pas simple, qu’il ne suffit pas de bien travailler, il faut aussi que ça se sache, et qu’il faut parfois aussi se remettre en question. Beaucoup de questions se posent:
Est-ce la demande qui crée l’offre, ou l’inverse? Le développement exponentiel de la filière (+ 300% d’installations en 20 ans) doit-il s’accompagner d’une stratégie globale de formation? Qui forme-t-on? De quelle manière ? Dans quel objectif ? Le patrimoine peut-il faire bon ménage avec les enjeux économiques classiques, ou est-il un simple faire-valoir? Peut-il être valorisé, renforcé, ou bien exploité, voire sacrifié sur l’autel du profit immédiat ? Doit-on abandonner l’idée du fait-main, ici, en Corse? De la qualité et du savoir-faire? Tout délocaliser et sous-traiter? Décliner les décors en carton-pâte et les costumes traditionnels en papier crépon? Apprendre à fabriquer des colliers de fleurs? (ou les importer aussi ?)
Pour revenir aux échanges internationaux, on est invités en tant que bassin de production , pour nos savoir-faire spécifiques. Il y a une vraie reconnaissance internationale de notre identité, notre culture, qui se traduit par une clientèle très variée. Quand on arrive dans un salon, on participe presque systématiquement aux démonstrations techniques. On sent l’estime, on voit que le travail paie. Ùn femu micca fume, è sopr’à tuttu, micca què per nunda.
Parallèlement, on réfléchit bien sûr à la suite, l’avenir de la filière, du métier. Les échanges, la valorisation, la communication, la formation. En gardant en tête les enjeux d’équilibre.
Nous savons très bien que la réalité n’est pas simple, qu’il ne suffit pas de bien travailler, il faut aussi que ça se sache, et qu’il faut parfois aussi se remettre en question. Beaucoup de questions se posent:
Est-ce la demande qui crée l’offre, ou l’inverse? Le développement exponentiel de la filière (+ 300% d’installations en 20 ans) doit-il s’accompagner d’une stratégie globale de formation? Qui forme-t-on? De quelle manière ? Dans quel objectif ? Le patrimoine peut-il faire bon ménage avec les enjeux économiques classiques, ou est-il un simple faire-valoir? Peut-il être valorisé, renforcé, ou bien exploité, voire sacrifié sur l’autel du profit immédiat ? Doit-on abandonner l’idée du fait-main, ici, en Corse? De la qualité et du savoir-faire? Tout délocaliser et sous-traiter? Décliner les décors en carton-pâte et les costumes traditionnels en papier crépon? Apprendre à fabriquer des colliers de fleurs? (ou les importer aussi ?)
Et du coup, l’avenir, comment vous le voyez?
Nous devons nous poser des question sur notre modèle de pensée : qu’est-ce qui est véritablement obsolète aujourd’hui? Et surtout, qu’est-ce qui le sera demain?
Notre chance en Corse, c’est d’avoir une culture et une tradition encore vivantes. Mais on doit être conscient du risque de « disneylandisation » et des effets pervers du tourisme sur cette culture et cette tradition : la facilité, le goût du profit maximum... tout ça risque de se faire au détriment de la qualité, de l’authenticité, peut-être même de la dignité.
Mais je sens un air-du-temps, bien au-delà de la Corse d’ailleurs, qui va vers une prise de conscience qui commence à infuser, au-delà d’une élite intellectuelle ou de cercles de révoltés permanents; on sent que s’amplifie un discours qui refuse la consommation comme une fin en soi. On sent une recherche d’équilibre face à des choses regardées comme désuètes et réactionnaires il y a encore peu : identité, tradition, patrimoine... mais aussi recherche de valeurs et de perspectives d’avenir en continuité avec un socle commun. En bref, je crois en l’avenir, parce que je n’ai pas prévu de me résigner.
Notre chance en Corse, c’est d’avoir une culture et une tradition encore vivantes. Mais on doit être conscient du risque de « disneylandisation » et des effets pervers du tourisme sur cette culture et cette tradition : la facilité, le goût du profit maximum... tout ça risque de se faire au détriment de la qualité, de l’authenticité, peut-être même de la dignité.
Mais je sens un air-du-temps, bien au-delà de la Corse d’ailleurs, qui va vers une prise de conscience qui commence à infuser, au-delà d’une élite intellectuelle ou de cercles de révoltés permanents; on sent que s’amplifie un discours qui refuse la consommation comme une fin en soi. On sent une recherche d’équilibre face à des choses regardées comme désuètes et réactionnaires il y a encore peu : identité, tradition, patrimoine... mais aussi recherche de valeurs et de perspectives d’avenir en continuité avec un socle commun. En bref, je crois en l’avenir, parce que je n’ai pas prévu de me résigner.
Per sapè ne di più
Avec plus de quinze ans d’existence, le syndicat des couteliers corses est composé de couteliers qui habitent et travaillent en Corse à l’année. Il s’est structuré autour d’une charte de transparence et de traçabilité, et d’un label basé sur la qualité et l’origine des couteaux.
Ce label est décerné par une commission indépendante composée de deux comités, un technique, l’autre éthique. Quand la production est labellisée, chaque lame reçoit le poinçon du label, en plus de la marque de l’artisan.
Afin d’encourager la volonté de progresser et la recherche d’excellence, le label se décline sur deux niveaux :
Label qualité / Capu artisgianu
Label excellence / Maestru artisgianu
En plus de ces deux distinctions, a été établie une appellation « cultella tradiziunale » pour attester le caractère traditionnel des couteaux nustrali, à partir de différents critères à la fois assez précis mais suffisamment souples pour permettre à chacun d’exprimer sa sensibilité, son talent et sa créativité tout en respectant l’esprit du couteau corse. L’unité sans l’uniformité...
Ce label est décerné par une commission indépendante composée de deux comités, un technique, l’autre éthique. Quand la production est labellisée, chaque lame reçoit le poinçon du label, en plus de la marque de l’artisan.
Afin d’encourager la volonté de progresser et la recherche d’excellence, le label se décline sur deux niveaux :
Label qualité / Capu artisgianu
Label excellence / Maestru artisgianu
En plus de ces deux distinctions, a été établie une appellation « cultella tradiziunale » pour attester le caractère traditionnel des couteaux nustrali, à partir de différents critères à la fois assez précis mais suffisamment souples pour permettre à chacun d’exprimer sa sensibilité, son talent et sa créativité tout en respectant l’esprit du couteau corse. L’unité sans l’uniformité...