Un girettu in Baleone



Si ne parla à spessu incù un certu disprezzu, ma ci ghjùnghjenu millaie di parsone à travaglià è fà e so spese ogni ghjornu. Sò e cusidette zone cummerciale, ghjustu à l'infora di e cità più maiò, chì simbulizèghjanu a sucetà individualista è cunsumerista, per ùn dì una sucetà inumana. Eppuru ancu sti lochi anu una storia, fatta da famiglie chì ci si sò arradicate da tant'anni è chì i tènenu per soii. Ghjè ciò ch'ellu conta incu puesia u filmu ducumentariu Baleone, scrittu da Anne-Marie Vignon è Francescu Maria Luneschi. Ci prisentanu quì u so prughjettu.



Photogramme du film Baleone
Photogramme du film Baleone
Nous avions pris date, il y a quelques années, avec Francescu Maria.
Nous voulions filmer son grand-père pour garder trace de sa parole et de son sourire.
Ils vivaient dans la même maison.
- « Tu habites où ? »
- « A Baleone »
- « ?! »
 
Baleone est une périphérie dessinée par le va-et-vient, cousue de parcelles biscornues, rapiécée de blocs de tôle, elle montre ses enseignes comme des atours. Toute la ville est un jeu de construction.
A la manière de Playtime de Jacques Tati, des voitures tournent indéfiniment autour des ronds-points dans le bourdonnement des moteurs.
Assailli par les images, les messages publicitaires, le visiteur fait l’expérience du présent perpétuel.
On peut se perdre dans les grands volumes des entrepôts et les accumulations de marchandises et cela donnerait une image vulgaire, mégalomane et inhumaine de Baleone.
On peut aussi arpenter ses deux kilomètres carrés pour explorer, jour et nuit, cet espace d'une intensité rare en Corse et le métamorphoser en une aventure visuelle et sonore.
En cheminant sur les routes, on croise toutes sortes de personnages qui forment la communauté des gens de Baleone : un éleveur de chevaux et sa famille de jockeys, une ancienne restauratrice dans une auberge fantôme, des danseurs de tango, une vendeuse de bijoux, un apprenti menuisier, des travailleuses handicapées, une urbaniste, les mécanos d’une casse automobile, un photographe, un passionné d’IA… Parmi eux, il y a les « paisani », natifs du lieu ou presque, les « ghjunghjiticci », récemment établis, les « travailleurs », les « visiteurs » de passage… et tous ceux qui pratiquent le « passe è veni » et le « codda è fala » d’un point à l’autre de ce triangle de pérégrinations.
A l’arrière-plan, comme deux observateurs, le Gozzi s’enflamme dans le couchant tandis que le Monti Aragnascu émergera au levant, dans un ciel qui fait rêver d’éternité.
Est-ce un mirage ? Une fiction ? Baleone existe-t-il  ?

Un road-movie de 2km

Vue aérienne de Baleone
Vue aérienne de Baleone
Le film est le portrait d’un territoire périphérique, en Corse, à travers le témoignage de ses habitants et l’exploration de ses paysages. Par le quadrillage minutieux de ce triangle de 2 km², avec ses zones d’activité et ses îlots d’habitation, explorant ses accès publics et ses passages secrets, il évoque un décor « bigger than life », qui semble n'exister qu’au cinéma.
Il documente les transformations et réaménagements successifs de Baleone à la manière du malicieux inventaire d’« espèces d’espaces » de Georges Perec.

Autant l’espace peut apparaître visuellement ouvert, autant il est constamment démembré, remembré, sectorisé, sécurisé par des murs de plus en plus hauts, des grillages de plus en plus épais et même des barbelés. Les zones intermédiaires (espaces naturels, ruraux, friches, terrains vagues) apparaissent comme autant de seuils modulant les limites et les rapports de proximité. A côté de l’espace inventorié et augmenté, il y a l’espace vécu raconté par les habitants et les visiteurs habituels ou occasionnels. Les échanges sont abordés sous l’angle de leur propre géographie des lieux à travers des questions comme : Baleone, où est-ce exactement ? Où commence et où finit Baleone ?
Pour les résidents, le regard est aussi celui du citoyen qui observe depuis chez lui les transformations de son logement, de son quartier, de sa ville et partant de la société dans laquelle il évolue.

À ceux qui la surnomment la « Corse moche », « Dubaï » ou « l’anti-modèle de société », Baleone oppose sa propre nonchalance : « si tu ne m’aimes pas, je m’en fous ! »
Située à la périphérie d’Ajaccio, Baleone s’incarne aujourd’hui dans une vaste zone commerciale et d’activité où les enseignes de la grande distribution ont donné leur nom à des embranchements, des rocades et des ronds-points, tels des bornes spatio temporelles : Fly, le Dénicheur, Anchetti, Marcantoni, Leclerc… Cette zone péri-urbaine comporte également des logements individuels et collectifs qui se développent pour absorber une démographie en forte augmentation.

Le nom « Baleone » évoque aujourd’hui cette réalité à la fois déplaisante et fonctionnelle, un mal nécessaire, une extension de la ville pour sa prospérité, un quartier de rebut, une banlieue anonyme.
Et pourtant Baleone n’est pas un non-lieu.
C’est un lieu riche de l’histoire de la Corse, une zone de transhumance, de transit et de migrations, de temporaire à provisoire qui finalement dure, le long d’une route restée longtemps un chemin en terre avec un petit côté western et « american dream ».

Ici, tout passe plus vite qu’ailleurs

photogramme du film Baleone
photogramme du film Baleone
Baleone est un territoire en perpétuelle évolution, jamais définitif.
Un lieu impermanent qui hésite entre ville, village et campagne, zone d’activité et zone résidentielle. L’histoire de ce territoire s’écrit comme un palimpseste ininterrompu dans lequel se superposent l’histoire des migrations saisonnières, de l’exode rural des villages, l’essor des voies de communication, le présent du développement urbain.

S’il n’omet pas la démesure des centres commerciaux, le propos du film reste à distance de tout jugement et indifférencie ce qui habituellement est hiérarchisé comme modèle (le passé, c’était mieux avant) et anti-modèle (le présent, consumériste).
Il raconte la vie telle qu’elle s’y passe : le prolongement et la re-création d’une vie de village, le quotidien des déplacements, la société qui y a fait souche tout récemment ou il y a plusieurs décennies. Le trafic intense de ce gigantesque carrefour d’activités côtoie l’immobilité et la permanence de prairies, d’animaux, de ruines, la cuisine au feu de bois de l’auberge Midi-Minuit, l’âge d’or du restaurant Maïsetti.

Le film procède, à la manière d’un inventaire où chacun a droit de cité et évite l’écueil du rapport de force ou de l’antagonisme.
Baleone a une identité singulière forgée par les déplacements, la diversité des espaces, la fluctuation des frontières.
C’est un lieu commun puissant : celui qu’occupent les personnes qui y vivent, y travaillent, le visitent, en marquent les points forts, le défendent, repèrent les traces qui en animent la géographie intime.
Dans cet espace, surpeuplé aux heures de pointe où se croisent des milliers de destins individuels, subsiste quelque chose du charme incertain des terrains (vagues), des bords de route, des interstices, de tous les lieux de hasard et de rencontre où l’on peut éprouver fugitivement la possibilité de l’aventure, le sentiment qu’on peut tout (re)commencer…

Pour voir le documentaire :

Photo Yoann Giovannoni, présente dans le film Baleone
Photo Yoann Giovannoni, présente dans le film Baleone
https://tv.telepaese.media/_baleone/?type=
Une co-production France Télévisions, Télé Paese et Mareterraniu.
Produite par Paul Rognoni, 
Réalisée par Anne-Marie Vignon

 
Mardi 30 Juin 2026
Francescu Maria Luneschi & Anne-Marie Vignon