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  <title>Robba</title>
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   <title>Robba</title>
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   <title>Ce que voir veut dire, avec Ange Leccia</title>
   <pubDate>Tue, 01 Sep 2026 19:45:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Vannina Micheli-Rechtman</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[SÒ ELLI]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Dans l’histoire culturelle de la Corse, Ange Leccia occupe une place à part, auscultant le monde sans jamais « effacer la mer » qui le lie à la Corse. A la faveur d’une exposition qui court encore à Morsiglia, Vannina Micheli-Rechtman, psychiatre, psychanalyse et philosophe revient sur l’œuvre et le parcours de l’artiste.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.rivistarobba.com/photo/art/default/97884183-68136859.jpg?v=1788284809" alt="Ce que voir veut dire, avec Ange Leccia" title="Ce que voir veut dire, avec Ange Leccia" />
     </div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">&nbsp; <br />  L'église du couvent de Morsiglia accueille « La Mer Monde », la nouvelle exposition que le<a class="link" href="https://frac.isula.corsica/fr"> FRAC Corsica </a>  consacre à Ange Leccia. Deux œuvres, une mer filmée à la verticale et 228 globes terrestres illuminés, permettent à l'artiste d'origine corse d'interroger notre rapport au monde et à la nature. Retour sur le parcours d'un des artistes français les plus singuliers de sa génération et sur cette exposition qui referme, l'espace d'un été, la distance entre l'art contemporain et le sacré.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Un couvent du Cap corse pour cathédrale</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Il y a des lieux qui semblent avoir attendu, pendant des siècles, l'œuvre qui les révélerait enfin. L'église du couvent de Morsiglia, petit village du Cap corse niché entre le maquis et la mer tyrrhénienne, est de ceux-là. Depuis juillet, ses murs de pierre abritent « La Mer Monde », une exposition conçue autour de deux œuvres d'Ange Leccia, figure tutélaire de l'art contemporain corse et français. <br />  L'exposition s'inscrit dans la programmation estivale du FRAC Corsica, qui multiplie depuis plusieurs années les implantations hors les murs, loin de son siège de la Citadelle de Corte, pour aller à la rencontre des publics dans des lieux patrimoniaux remarquables. Le choix d'une église conventuelle n'est pas anodin : la nef, dépouillée et silencieuse, offre aux oeuvres un écrin qui redouble leur ambition, celle de transformer la contemplation d'un phénomène naturel en expérience presque liturgique.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Deux œuvres, une même interrogation du monde</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">« La Mer Monde » repose sur la confrontation de deux pièces emblématiques du travail d'Ange Leccia, séparées par plus de trente ans mais unies par une même méthode : prendre un objet ou un phénomène familier et, par un geste minimal, le rendre à nouveau étrange. <br />  La première œuvre, « La Mer », est une vidéo silencieuse et bouclée, conçue comme un tableau. Filmée depuis les ruines du château de la Sassa, qui domine la plage de Nonza, alors que la Méditerranée était prise dans la tourmente d'une tempête, elle repose sur un geste simple : faire pivoter l'image de quatre-vingt-dix degrés. La ligne d'horizon disparaît, et la mer se met à ruisseler verticalement, comme une matière liquide s'écoulant sur une toile plutôt qu'une étendue s'ouvrant devant le regard. Ce dispositif, que Leccia explore depuis le tournage original de 1991, existe dans plusieurs versions ; celle présentée à Morsiglia date de mars 2024. En basculant ainsi l'image, il transforme la houle continue en un pouls, une respiration, et convertit la profondeur du paysage en une surface abstraite où se mêlent l'écume, le sable et les nuances de gris et de noir. <br />  La seconde œuvre, « Arrangement. Globes terrestres », déplace le regard du naturel vers l'artefact. Elle rassemble 228 globes terrestres lumineux, disposés de manière à créer, par leur simple répétition, une présence abstraite qui déborde la fonction pédagogique habituelle de cet objet. Le globe, outil de savoir censé rendre intelligible le monde en le miniaturisant, se retrouve ici multiplié jusqu'au vertige, transformé en installation rythmique de lumière où l'objet de connaissance devient pur phénomène optique. Cette pièce trouve son origine dans un « arrangement » conçu pour la Biennale de Lyon de 1991, année du tournage de « La Mer ». Une version récente en a été produite pour le festival Noor Riyadh, en Arabie saoudite, preuve du rayonnement international de cette œuvre-matrice. <br />  La mise en regard de ces deux pièces n'est pas fortuite. En basculant l'horizon d'un côté et en multipliant l'objet-monde de l'autre, Ange Leccia met en scène la fragilité d'un monde dont la permanence n'est plus garantie. Le titre de l'exposition condense ce programme : la mer n'y est plus seulement un paysage mais devient elle-même un monde, dans un jeu de miroir avec les globes qui, eux, prétendent contenir le monde entier dans la paume d'une main.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>En écho à « Atlantropa n'aura pas lieu »</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">L'exposition de Morsiglia ne doit pas être envisagée isolément. Elle prolonge et fait écho à « <a class="link" href="https://frac.isula.corsica/fr/expositions/atlantropa-n-aura-pas-lieu">Atlantropa n'aura pas lieu</a>  », exposition collective présentée jusqu’au 17 octobre 2026 à Corte, sous le commissariat de Fabien Danesi. Réunissant vingt-cinq artistes, parmi lesquels Sylvie Blocher, Julien Creuzet ou Marlene Dumas, elle revient sur un projet démesuré porté dans les années 1920 par l'architecte allemand <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Herman_S%C3%B6rgel">Hermann Sörgel</a>  : construire des barrages gigantesques pour assécher partiellement la Méditerranée et relier l'Europe à l'Afrique. Ce fantasme d'ingénierie totale sert de point de départ à une réflexion sur les récits que les artistes d'aujourd'hui opposent à cette prétention technocratique. <br />  Face à cette utopie de maîtrise totale du bassin méditerranéen, l'exposition de Morsiglia propose un geste inverse : non plus corriger la mer, mais l'observer, la laisser advenir dans toute sa puissance indomptable. Les horaires des deux expositions ont été alignés par le FRAC Corsica, invitant les visiteurs à circuler de Corte au Cap corse pour saisir la cohérence d'une programmation pensée comme un diptyque autour de la Méditerranée.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Portrait d'un enfant du Cap </b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Ange Leccia est né en 1952 à Minerviù, hameau de la commune de Barrettali, dans ce même Cap corse qui accueille « La Mer Monde ». Cette naissance insulaire irrigue toute son œuvre, qui n'a cessé de revenir aux paysages et à la lumière de son île natale, quand bien même sa carrière l'aurait mené sur les plus grandes scènes internationales. <br />  Sa formation commence au lycée de Bastia, auprès du professeur José Lorenzi, puis se poursuit à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, où il se forme aux arts plastiques et au cinéma entre 1972 et 1976, notamment auprès de <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique_Noguez">Dominique Noguez</a>. Cette double formation explique la porosité qui caractérisera toute sa production entre image fixe, image en mouvement et installation. <br />  Le tournant décisif survient en 1981, lorsqu'il est admis en résidence à la Villa Médicis, à Rome, où il reste jusqu'en 1983. C'est là qu'il commence à projeter des sculptures filmées et des paysages marins sur les surfaces architecturales du palais. Cette période marque le moment où Leccia abandonne la captation de « particules de matière » au profit d'une pratique où le projecteur lui-même, dépourvu d'image, devient l'œuvre, dans la filiation d<a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Klein">'Yves Klein</a>  et de<a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Tinguely"> Jean Tinguely</a>. <br />  Dans les années 1980, ses « arrangements » d'objets de consommation flambant neufs, projecteurs, téléviseurs, automobiles, mettent en scène la primauté du symbolique sur le fonctionnel. C'est de cette période que date le premier « Arrangement » de globes, présenté à la Biennale de Lyon en 1991, la même année que le tournage de « La Mer » : deux œuvres nées simultanément et qui, trente-cinq ans plus tard, se retrouvent réunies à Morsiglia.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Une reconnaissance internationale de premier plan</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Le parcours d'Ange Leccia est aussi celui d'une reconnaissance institutionnelle rare pour un artiste français contemporain. Il a exposé dans certaines des plus prestigieuses institutions internationales : le Musée d'art moderne de la Ville de Paris, le Centre Pompidou, le Guggenheim, la Documenta de Kassel, les Skulptur Projekte de Münster ou la Biennale de Venise, ainsi que des musées japonais, pays avec lequel l'artiste entretient une relation particulière depuis sa résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto, en 1992-1993. <br />  Les rétrospectives se sont multipliées ces deux dernières décennies : MAC/VAL en 2013, Palais de Tokyo en 2014, National Gallery de Reykjavik en 2017, puis Akureyri Art Museum en Islande en 2019. En 2022, deux expositions lui ont été consacrées autour de Claude Monet : à l'Orangerie, « (D’) Après Monet », conçue pour dialoguer avec les Nymphéas ; à Giverny, « Ange Leccia. Au film du temps » retrace l'ensemble de sa pratique vidéo et photographique. <br />  Cette reconnaissance s'est accompagnée de distinctions honorifiques : chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres, de l'ordre national du Mérite, il a reçu la Légion d'honneur. Ses œuvres figurent dans les collections du Guggenheim, du Musée national d'art moderne à Paris et du Hiroshima Museum of Contemporary Art.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Le pédagogue et le passeur</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Au-delà de sa production, Ange Leccia occupe une place singulière en tant que pédagogue et « découvreur » de talents. Après avoir enseigné à Grenoble puis à Paris-Cergy, il est nommé en 2000 directeur du <a class="link" href="https://palaisdetokyo.com/le-pavillon-neuflize-obc/">Pavillon Neuflize OBC</a>, laboratoire de création du Palais de Tokyo, poste qu'il occupera jusqu'en 2017. <br />  Cette fonction a fait de lui l'un des grands passeurs de sa génération : il a repéré et accompagné les débuts de plusieurs artistes devenus des figures majeures, parmi lesquels <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique_Gonzalez-Foerster">Dominique Gonzalez-Foerster</a>, avec qui il a coréalisé plusieurs films, mais aussi <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Parreno">Philippe Parreno</a>,<a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Apichatpong_Weerasethakul"> Apichatpong Weerasethakul</a>, primé à Cannes, ou <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Mati_Diop">Mati Diop</a>. Parallèlement, Ange Leccia a mené une carrière de cinéaste, avec <a class="link" href="https://www.youtube.com/watch?app=desktop&amp;v=x2D7X8-F5uA"><em>La Déraison du Louvre</em></a> (2005), tournée avec Laetitia Casta, ou<em> <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nuit_bleue_(film)">Nuit bleue</a>&nbsp;</em>(2009).</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Un lien organique avec la Corse</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Si Ange Leccia partage sa vie entre Paris et la Corse, l'île constitue le socle thématique et affectif de toute son œuvre. « La Mer Monde » n'est pas la première fois que le FRAC Corsica met en lumière son travail : l'institution lui avait déjà consacré, à Corte, une rétrospective intitulée « Je veux ce que je veux », qui retraçait son parcours jusqu'à « Lunes » (2019), allégorie de la mondialisation en 260 globes lumineux. <br />  Son ancrage corse se matérialise aussi à travers la<a class="link" href="https://casaconti-angeleccia.com/"> Casa Conti</a>, ancienne maison de sa grand-mère à Oletta, transformée en résidence d'artistes et espace d'exposition dédié à l'art vidéo. Dès 2007, Bonifacio avait accueilli une présentation de « La Mer », preuve que cette pièce circule depuis longtemps dans les lieux patrimoniaux de l'île.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Une œuvre à la lisière du sacré et du sensible</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Ce qui frappe, à observer la trajectoire d'Ange Leccia depuis ses premières recherches minimalistes jusqu'à l'exposition actuelle, c'est la cohérence d'une démarche qui n'a jamais cessé de s'interroger sur ce que voir veut dire. Le choix d'un lieu de culte désaffecté pour accueillir « La Mer Monde » n'est pas un hasard : il prolonge cette manière de transformer la contemplation d'un phénomène naturel en expérience de recueillement, dans une réflexion plus large sur l'Anthropocène et la fragilité des équilibres méditerranéens. <br />  À l'heure où l'on referme les portes de l'église du couvent de Morsiglia après une visite de « La Mer Monde », il reste cette image tenace d'une mer devenue verticale, d'une houle transformée en respiration, et de centaines de petits mondes lumineux alignés dans la pénombre. Ange Leccia n'a rien perdu de cette capacité à faire vaciller notre perception des choses familières. En choisissant de montrer, l'été 2026, dans le Cap corse qui l'a vu naître, deux œuvres nées en 1991 mais sans cesse retravaillées depuis, l'artiste boucle une forme de cycle : celui d'une île qui n'a jamais cessé d'irriguer son regard.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Pour aller plus loin</b></div>
     <div>
      L'exposition « <a class="link" href="https://frac.isula.corsica/fr/expositions/la-mer-monde">La Mer Monde </a>  » d'Ange Leccia est prolongée jusqu’au 20 septembre 2026, à l'église du couvent de Morsiglia. <br />  Les photos d’illustration ont été réalisées par Léa Eouzan-Pieri pour le FRAC Corsica. <br />   <br />  &nbsp;
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <title>L'image du corps, une question de société</title>
   <pubDate>Sat, 30 May 2026 10:24:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Vannina Micheli-Rechtman</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[CHJAVE]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Depuis que la santé mentale a été déclarée grande cause nationale, elle est devenue un véritable sujet de société, et c'est un grand pan de notre réalité qui sort de l'ombre. Vannina Micheli-Rechtman, psychiatre, psychanalyste et philosophe travaille depuis plusieurs années sur l'articulation entre troubles alimentaires et image du corps. Elle nous livre ici un début d'analyse autour de la spécificité de ce phénomène en Corse.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.rivistarobba.com/photo/art/default/96777765-67464065.jpg?v=1780146464" alt="L'image du corps, une question de société" title="L'image du corps, une question de société" />
     </div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Le 2 juin 2026, à l’occasion de la journée mondiale de sensibilisation aux troubles des conduites alimentaires, il est nécessaire de rappeler que l’anorexie, la boulimie ou l’hyperphagie ne sont pas de simples « problèmes de nourriture ». Ces troubles disent quelque chose de notre époque, de notre rapport au corps, au regard des autres, à la transmission et à l’identité. II est donc urgent de déplacer le regard. Ces troubles sont aussi les symptômes d’un basculement : celui d’un monde où l’image ne représente plus seulement le corps, mais tend à le gouverner.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>La prescription des images</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">La clinique contemporaine en témoigne : les patientes arrivent de plus en plus souvent avec des images. Non pas des souvenirs ou des récits, mais des formes visuelles insistantes, répétées, incorporées. Des corps idéaux, normés, filtrés, qui s’imposent comme des évidences. Ces images ne se contentent pas d’être vues : elles prescrivent. Elles disent ce qu’il faut être, comment apparaître, jusqu’à quel point disparaître. Les réseaux sociaux ont radicalisé cette mutation. Sur&nbsp;Instagram,&nbsp;TikTok&nbsp;ou&nbsp;Snapchat, le corps est devenu un projet, soumis à une logique d’optimisation permanente. Les formats viraux&nbsp;: « What I eat in a day », routines alimentaires, défis corporels organisent une surveillance diffuse de soi. À cela s’ajoutent les filtres, qui transforment en temps réel les visages et les silhouettes, installant un écart constant entre le corps vécu et son double idéalisé. <br />  Dans ce contexte, les troubles alimentaires apparaissent comme des tentatives paradoxales de réponse. Refuser de manger, contrôler à l’extrême son alimentation, ou au contraire perdre toute maîtrise, ce sont aussi des manières de tenter de reprendre prise sur un corps devenu étranger. L’anorexie, en particulier, peut se lire comme un effort radical pour faire taire l’injonction visuelle, quitte à effacer le corps lui-même. Mais ce geste échoue souvent à libérer : en cherchant à échapper à l’image, le sujet s’y soumet davantage. <br />   <br />  C’est pourquoi ces pathologies pourraient être comprises comme ce que j’appelle les « pathologies de l’image », dans mon dernier ouvrage [1] où le rapport au visible devient le lieu même de la souffrance. Dès lors, la réponse ne peut être uniquement médicale ou individuelle. Elle doit être aussi culturelle et politique. Il ne s’agit pas de condamner les réseaux sociaux, mais de reconnaître qu’ils ne sont pas neutres : ils produisent des normes, hiérarchisent les corps, valorisent certaines formes au détriment d’autres. <br />  Face à cela, plusieurs exigences s’imposeraient. Une éducation à l’image, d’abord, pour apprendre à en décrypter les effets et les constructions. Une vigilance accrue vis-à-vis des contenus promouvant des idéaux corporels extrêmes. Et surtout, une réhabilitation du corps comme expérience vécue, irréductible à sa seule apparence. Car la question posée par les troubles des conduites alimentaires dépasse largement la sphère de la santé. Elle engage notre manière d’habiter le monde. Voulons-nous des corps conformes à des images, ou des corps capables de sentir, de désirer, d’exister hors de leur mise en spectacle ?</div>    <div>&nbsp;  <hr align="left" size="1" width="33%" />  <div id="ftn1">[1]&nbsp;<em>Les Nouvelles beautés fatales. Les Troubles des conduites alimentaires comme pathologies de l’image </em>(Eres, 2022).</div>  </div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Une résonance particulière en Corse </b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">En Corse aussi, ces questions traversent désormais les familles, les adolescents, les jeunes femmes, mais aussi de plus en plus de garçons. L’île n’échappe pas aux transformations contemporaines des images du corps imposées par les réseaux sociaux, les filtres numériques, les normes esthétiques mondialisées et les modèles de performance de soi. <br />  Pourtant, la Corse possède une histoire anthropologique singulière du corps et de la représentation de soi. Longtemps, le corps y fut inscrit dans une culture du collectif, du regard communautaire, de l’honneur, de la retenue et de la transmission familiale. Les anthropologues ont montré combien les sociétés méditerranéennes reposaient sur des systèmes de visibilité sociale où le corps n’appartient jamais totalement à l’individu seul, mais engage la famille, le nom, la mémoire et parfois même le village. <br />   <br />  Dans la société corse traditionnelle, le corps féminin notamment était entouré de codes, de pudeur, mais aussi d’une forte charge symbolique. Le regard social structurait profondément les identités. Aujourd’hui, ce regard ne disparaît pas : il change d’échelle. Il devient numérique, permanent, algorithmique. Le village symbolique s’est déplacé sur Instagram et TikTok. <br />  Le philosophe <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Foucault">Michel Foucault</a>  parlait d’une société contemporaine où les individus finissent par intérioriser les normes jusqu’à surveiller eux-mêmes leurs propres corps. Cette logique atteint aujourd’hui une intensité inédite. Les adolescents grandissent dans un univers où leur image est constamment exposée, comparée, évaluée. Le psychanalyste Jacques Lacan rappelait déjà que le sujet humain se construit dans une image extérieure à lui-même, dans ce qu’il appelait le « stade du miroir ». Mais notre époque amplifie ce phénomène : l’image n’est plus seulement un miroir, elle devient un marché, une compétition, une injonction. Sigmund Freud avait lui aussi montré que le corps humain n’est jamais purement biologique : il est traversé par le désir, le regard et les conflits psychiques. <br />   <br />  Aujourd’hui, les réseaux sociaux transforment ce rapport intime au corps en spectacle permanent. Le sujet contemporain se retrouve sommé de devenir l’entrepreneur esthétique de lui-même. <br />  Cette mutation touche particulièrement les territoires insulaires. Car la Corse vit désormais dans une tension permanente entre héritage culturel et mondialisation des représentations. Les modèles venus des réseaux sociaux s’imposent parfois avec violence à des adolescents qui cherchent encore leur identité. L’écart entre les corps réels et les corps idéalisés produit de nouvelles formes de souffrance psychique. Le corps est devenu, dans les sociétés contemporaines, un lieu central de construction identitaire. Lorsque les repères symboliques vacillent, le corps devient souvent le lieu où se déposent les angoisses, les conflits et les demandes de reconnaissance. <br />   <br />  En Corse, cette question prend une résonance particulière. Car l’île porte une mémoire forte des liens entre apparence, dignité, transmission et appartenance collective. La fragilisation des cadres traditionnels, l’isolement psychique croissant et la surexposition numérique créent aujourd’hui de nouvelles vulnérabilités. <br />  Face à cela, il est essentiel de développer une véritable politique de prévention, d’écoute et de prise en charge. Les troubles des conduites alimentaires ne relèvent ni de la frivolité ni de la simple mode. Ils constituent un enjeu majeur de santé publique et révèlent plus largement une crise contemporaine du regard et de l’image. <br />   <br />  En ce 2 juin, il ne s’agit pas seulement de mieux soigner. Il s’agit de comprendre ce que ces troubles disent de nous et de réinventer un rapport au corps qui ne soit plus sous emprise des images. <br />  La Corse, forte de sa culture, de ses solidarités et de sa mémoire collective, peut aussi devenir un lieu de réflexion et de résistance face aux modèles uniformisants qui menacent aujourd’hui les subjectivités. <br />   <br />  &nbsp;</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Pour aller plus loin</b></div>
     <div>
      Vannina Micheli-Rechtman est psychiatre, psychanalyste, philosophe, autrice de <em><a class="link" href="https://www.editions-eres.com/ouvrage/4911/les-nouvelles-beautes-fatales">Les Nouvelles beautés fatales – les troubles des conduites alimentaires comme pathologies de l’image</a>  &nbsp;</em> (Eres) et <a class="link" href="https://editions.flammarion.com/la-psychanalyse-face-a-ses-detracteurs/9782700701135"><em>La Psychanalyse face à ses détracteurs</em></a>  (Flammarion) <br />   <br />  L'illustration est une photo réalisée lors d'une visite du très beau musée MAN de Nuoro&nbsp;<a class="link" href="https://www.museoman.it/">https://www.museoman.it/</a>  <br />   <br />  &nbsp;
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
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