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  <title>Robba</title>
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   <title>Robba</title>
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   <title>Féminismes et prostitution à l'épreuve du terrain corse</title>
   <pubDate>Sat, 02 May 2026 14:10:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Marie-Ange Filippi &amp; Marie Peretti-Ndiaye</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[CHJAVE]]></dc:subject>
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   La prostitution est un phénomène faisant l'objet d'approches très diverses, du côté des pouvoirs publics, mais aussi de celui des féministes. Le féminisme français contemporain est, à ce sujet, structuré autour de deux pôles antagonistes dont l’intensité conflictuelle varie selon l’échelon d’observation. Les entretiens réalisés en Corse par Marie-Ange Filippi et Marie Peretti-Ndiaye révèlent une configuration spécifique dans l'île, marquée par l’invisibilité institutionnelle du phénomène, l’atténuation des fractures nationales et l’émergence d’un abolitionnisme pragmatique ancré dans des savoirs de terrain.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.rivistarobba.com/photo/art/default/96364216-67204754.jpg?v=1777742725" alt="Féminismes et prostitution à l'épreuve du terrain corse" title="Féminismes et prostitution à l'épreuve du terrain corse" />
     </div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">  <div><em>En Corse, on ne voit pas la prostitution. Elle est moins sur les trottoirs. C'est une prostitution qui est un peu plus cachée. </em>Cette formule, prononcée par une militante féministe corse rencontrée dans le cadre de notre enquête, résume la double singularité que cet article cherche à explorer : celle d'une activité économico-sexuelle moins visible qu'ailleurs, et celle d'un féminisme qui s'en saisit dans un contexte militant et institutionnel particulier. <br />  Le phénomène prostitutionnel est, en Corse, à la fois familier et invisibilisé. Familier car la rencontre entre offre et demande s’est longtemps principalement déroulée dans des espaces de notoriété publique, les <em>caboulots</em> ; invisible pour des raisons liées à la faiblesse de la prostitution dite «&nbsp;de rue&nbsp;» mais aussi au développement de modalités numériques d’appariement, qui éloignent hommes et femmes des institutions de protection, d’aide ou de soin. Si les lois de 2003 et de 2016 (pénalisant respectivement le racolage puis l'achat d'actes sexuels) ont contribué à renforcer les interdits entourant l'activité économico-sexuelle, elles ont aussi, paradoxalement, accentué son opacité. <br />   <br />  La question du travail du sexe et de la prostitution constitue depuis plusieurs décennies l'une des lignes de fracture les plus profondes du mouvement féministe. Par «&nbsp;mouvement féministe&nbsp;», nous entendons ici l'ensemble des organisations, collectifs et actrices qui, à partir d'un diagnostic commun d’inégalités genrées, revendiquent une transformation des rapports sociaux de sexe, par-delà la diversité de leurs courants et de leurs modes d'action. <br />  Les débats contemporains sur la prostitution s'inscrivent dans une longue histoire d'oscillations entre trois approches idéales-typiques qui structurent les débats dans ce champ : le règlementarisme, l’abolitionnisme et le prohibitionnisme. Expérimenté au Moyen-Âge [1]&nbsp;et « ébauché depuis le Consulat&nbsp;» [2], le discours réglementariste a été très largement nourri par les travaux du docteur Parent-Duchâtelet [3] et empreint d’hygiénisme. Ordonné autour de l’idée que la prostitution est à la fois « nécessaire mais dangereuse&nbsp;», qu’elle doit « donc être tolérée mais étroitement contrôlée, la surveillance ayant pour but d’empêcher tout excès&nbsp;» [4]. <br />  Le discours abolitionniste émerge quant à&nbsp; lui, en France, au sein de milieux protestants anglais et suisses entre 1876 et 1884 [5]. On observe, dès ses origines, une ambiguïté de l’abolitionnisme français, résumée de la manière suivante par Alain Corbin&nbsp;: « la défense du droit commun et de la liberté individuelle coïncidait exactement avec les objectifs de l'extrême-gauche française&nbsp;; en revanche, le prohibitionnisme affiché par les cadres de la fédération, la lutte pour la décence de la rue et pour le mariage précoce, […] et surtout la volonté de répression sexuelle et d’interdiction de toutes relations extra-conjugales effarouchaient les libéraux&nbsp;» [6]. <br />  Le prohibitionnisme caractérise, quant à lui, une approche qui prône l'interdiction totale et légale de la prostitution, alors jugée comme socialement indésirable, immorale ou dangereuse. Ses partisans considèrent que cette activité, intolérable, doit être strictement interdite, sans distinction entre les acteurs (prostituées, clients et proxénètes). L'interdiction totale est considérée comme la meilleure façon de prévenir les conséquences négatives de ces activités et de maintenir l'ordre moral et social. Le prohibitionnisme préconise la criminalisation de l'ensemble de l'activité, y compris les clients et les prostituées. <br />   <br />  En France, la loi de 2016 a marqué un tournant en pénalisant les clients et en consacrant la vision de la personne prostituée comme victime - orientation qui structure aujourd'hui le cadre légal et les politiques publiques. C'est principalement autour de ce point que se cristallise l'opposition entre courants abolitionniste et « pro-droit ». <br />  Pour les abolitionnistes, aucun contrat ne saurait légitimer le commerce du corps, et la reconnaissance du statut de victime constitue un levier d'émancipation. Pour les tenant·es d'une approche « pro-droit », cette même reconnaissance porte une violence symbolique : elle dénie aux travailleurs du sexe (TDS) toute agentivité et les prive de droits sociaux effectifs. <br />   <br />  Comme le formule Philippe Pharo, &nbsp;"ce qui rend le débat délicat, c’est que des deux côtés, on parle au nom de la même valeur&nbsp;<strong>qui est la</strong>&nbsp;protection des droits de la personne&nbsp;: à se prostituer ou à ne pas être réduite à se prostituer"&nbsp; [7]. En Corse, ce débat national se double d'une réalité locale : la loi de 2016, dont l'application du volet social reste largement inaboutie faute de financements [8] mais aussi faute d’associations déployant des parcours de sortie de la prostitution (PSP) [9], peine à produire les effets protecteurs qu'elle promet, laissant les personnes dans une situation où leur reconnaissance en tant que victimes ne s'accompagne d'aucun droit concret. <br />  Comment ces débats se déploient-ils en Corse, où les organisations féministes sont moins nombreuses, les réseaux moins institutionnalisés, et où les échanges économico-sexuels (aujourd'hui documentés dans les caboulots et dans leurs formes plus discrètes) demeurent peu présents dans le débat public ? Pour répondre à cette question, nous avons mené huit entretiens auprès de militantes et militants féministes ancré·es sur le Continent ou en Corse, complétés par un examen de prises de parole publiques représentatives des principaux courants en présence. Ce que l'analyse thématique de ces matériaux révèle n'est ni la reproduction fidèle du clivage national, ni son effacement, mais une recomposition singulière, portée par des positionnements dont cet article entend restituer la complexité.</div>    <div>  <div>&nbsp;</div>    <hr align="left" size="1" width="33%" />  <div id="ftn1">[1] Amélie Maugère, 2009,&nbsp;<em>Les Politiques de la prostitution. Du Moyen&nbsp;Âge au XXIe&nbsp;siècle</em>, préface de Janine Mossuz-Lavau, Paris, Dalloz.</div>    <div id="ftn2">[2]&nbsp;Alain Corbin, 2015, <em>Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle</em>, Paris, Flammarion, p. 13.</div>    <div id="ftn3">[3]&nbsp;Alexandre J.-B. Parent-Duchâtelet, 1857,<em> <a class="link" href="https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k86377g.texteImage">De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration</a>  </em>, Paris, J.-B. Baillière et fils.</div>    <div id="ftn4">[4] Alain Corbin, <em>op. cit.</em>, p. 27.</div>    <div id="ftn5">[5]&nbsp;<em>Ibid</em>., p. 397.</div>    <div id="ftn6">[6] <em>Ibid</em>.,&nbsp;p. 406.</div>    <div id="ftn7">[7] Patrick Pharo, <a class="link" href="https://classiques.uqam.ca/contemporains/pharo_patrick/qu_est_ce_que_socio_morale/seveau_morale_et_socio.html"><em>Morale et sociologie. Le sens et les valeurs entre nature et culture</em></a>, Folio Essais, Gallimard, 2004, p. 288.</div>    <div id="ftn8">[8]&nbsp;Voir notamment le rapport d'<em>évaluation de la loi du 13 avril 2016 visant à <a class="link" href="https://igas.gouv.fr/sites/igas/files/2024-04/Évaluation%20de%20la%20loi%20du%2013%20avril%202016%20visant%20à%20renforcer%20la%20lutte%20contre%20le%20système%20prostitutionnel%20et%20à%20accompagner%20les%20personnes%20prostituées.pdf">renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées</a></em>&nbsp; : &nbsp;et l'enquête&nbsp;<em><a class="link" href="https://www.federationsolidarite.org/wp-content/uploads/2025/04/Enquete-PSP-VF.pdf">Accès au parcours de sortie de prostitution (PSP) : une enquête nationale au cœur des réalités de terrain</a>  </em>.</div>    <div id="ftn9">[9]&nbsp;<a class="link" href="https://solidarites.gouv.fr/parcours-de-sortie-de-la-prostitution-et-aide-linsertion-sociale-et-professionnelle-afis">https://solidarites.gouv.fr/parcours-de-sortie-de-la-prostitution-et-aide-linsertion-sociale-et-professionnelle-afis</a> </div>  </div>  </div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>La terminologie comme marqueur d’appartenance militante</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Les conflits de définition sont constitutifs des débats sur la prostitution : nommer, c'est déjà prendre position. La militante d'une fédération pro-droits use systématiquement du sigle <em>TDS</em> (Travailleuses Du Sexe) et de la notion de <em>dépénalisation</em>. Le représentant d'un collectif abolitionniste masculin national refuse quant à lui cette désignation : <em>"il nous paraît abusif d'appeler 'travail du sexe' ce qui est un 'droit de l'homme' à payer pour accéder au sexe de pauvres."</em> Ce refus n'est pas une question de style : il s'agit de ne pas légitimer par le langage ce que l'on considère comme une oppression. <br />  Réciproquement, employer le mot <em>prostituée</em> au lieu de <em>travailleuse du sexe</em> est, du côté pro-droits, vécu comme la perpétuation d'un stigmate. La terminologie cristallise ainsi une théorie du désir et du consentement qui conditionne l'ensemble des positionnements politiques qui en découlent. <br />   <br />  En Corse, les débats terminologiques s'atténuent sans disparaître tout à fait. La présidente d'une association de défense des droits des femmes recourt à l'expression <em>faits de prostitution</em> dans un registre institutionnel délibérément neutre. Une jeune militante associative oscille entre les désignations sans s'y fixer. Plus significatif encore : la militante d'un collectif insulaire emploie indifféremment <em>travailleuses du sexe</em> ou <em>TDS</em> tout en se revendiquant d'un abolitionnisme explicite. <br />  Cette dissociation entre vocabulaire et positionnement politique mérite attention : elle signale que le choix des mots est peut-être moins étroitement corrélé aux convictions militantes à l'échelon local qu'au niveau national. On peut, semble-t-il, critiquer le système prostitutionnel sans réduire les personnes au statut de victimes. Et condamner sans stigmatiser.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Consentir ou subir</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">La question du consentement est le nœud philosophique de tout ce débat. L'opposition, ici, n'est pas entre partisans de la liberté et partisans de la contrainte mais entre deux conceptions de ce que la liberté signifie dans des conditions d'inégalité structurelle. Ces deux positions reposent sur des cadres théoriques distincts, également structurés et argumentés, qui mobilisent des conceptions différentes de l’autonomie, du consentement et des rapports de domination. <br />   <br />  Du côté abolitionniste, affirmer « mon corps est à moi » reviendrait à transformer le corps en marchandise, en une capitulation devant l'ultralibéralisme. Sylviane Agacinski <a class="link" href="https://www.lemonde.fr/societe/article/2013/11/20/la-prostitution-est-une-servitude-archaique-qu-il-faut-faire-reculer_3516983_3224.html">l'a formulé en ces termes</a>  : la question n'est pas de savoir s'il est moral de « se vendre », mais s'il est légitime de « prétendre acheter un corps » [1]. <br />  Le déplacement est significatif : l'attention se déporte de la vendeuse vers l'acheteur, et c'est là que la critique abolitionniste trouve son centre de gravité. Lilian Mathieu a lui aussi montré que le consentement n'est pas un critère absolu de justice : il y a des consentements extorqués par la violence, la menace, ou la faiblesse économique, dont la forme explicite ne renseigne pas sur les conditions réelles de production [2]. <br />   <br />  Du côté pro-droits, l'argumentaire est inversé : en prétendant abolir la prostitution pour protéger les TDS, l'abolitionnisme français occulterait les conséquences réelles de ses politiques sur les personnes les plus vulnérables. Le cœur de cet argumentaire repose sur la défense de l’autonomie : les TDS sont des sujets capables de décision, dont les choix - y compris sous contrainte économique - méritent d’être reconnus plutôt que niés au nom d’une protection non demandée. <br />  La pénalisation des clients, en dispersant la clientèle et en forçant les TDS à négocier dans des conditions dégradées, aggraverait précisément les risques qu’elle prétend réduire. Une militante nationale convoque à ce sujet l’expression policière américaine <em>no humans involved (aucun humain impliqué)</em>, appliquée aux dossiers impliquant des TDS décédées - désignant celles que le système prétend protéger comme des dommages collatéraux. La critique est radicale : le consentement de la travailleuse du sexe serait nié deux fois : par le système patriarcal, puis par les féministes qui prétendent la défendre. <br />   <br />  Dans le corpus insulaire, c'est une troisième voix qui retient notre attention. Une militante d'un collectif corse se dit abolitionniste, mais son argumentaire ne repose ni sur la philosophie du droit ni sur la sociologie des rapports de genre : il s'enracine dans une formation clinique et un intérêt marqué pour le psychotraumatisme. Elle mobilise des données épidémiologiques (taux de suicide chez les TDS, prévalence des antécédents de violences) pour fonder son positionnement, tout en tenant une position résolument non-victimisante sur les personnes : <em>« Ce n'est pas un combat contre les travailleuses du sexe, pour les infantiliser ou les victimiser. Mon combat c'est que les hommes arrêtent de payer des femmes pour les exploiter. » </em> <br />  Cette dissociation (critiquer le système sans stigmatiser les personnes) est théoriquement cohérente avec la distinction opérée par Mathieu entre abolitionnisme du système prostitutionnel et abolitionnisme moral. Mais elle est ici portée par une trajectoire singulière : c'est l'expérience clinique et non la théorie féministe, qui fonde le positionnement. Un type de justification, ancré dans le savoir de terrain plutôt que dans l'idéologie, qui constitue une voix originale dans le paysage féministe. <br />   <br />  Notons par ailleurs qu'une convergence existe, peu visible mais réelle : malgré leurs désaccords profonds sur l'interprétation du système prostitutionnel, les courants pro-droits comme abolitionnistes partagent le constat d'une stigmatisation persistante des personnes prostituées. Ce socle commun - la reconnaissance des violences symboliques, sociales et institutionnelles subies - constitue un point d'appui possible pour un dialogue transversal.</div>    <div>  <div style="text-align: justify;">&nbsp;</div>    <hr align="left" size="1" width="33%" />  <div id="ftn1" style="text-align: justify;">[1] Agacinski, S. (2013, novembre). La dignité du corps humain. Le Monde.</div>    <div id="ftn2" style="text-align: justify;">[2] Mathieu, L. (2014).<a class="link" href="https://www.decitre.fr/livres/la-fin-du-tapin-9791025200223.html?srsltid=AfmBOooNp1VlYOs-yBgdkqMNT5BG9XUkVbIG41cQI-4xkLtVfcQh82K"> La fin du tapin. Sociologie de la croisade pour l'abolition de la prostitution</a>  - . François Bourin.</div>  </div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>La loi de 2016 : objet politique hexagonal, référence lointaine en Corse</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">La loi du 13 avril 2016 constitue le point de fixation central des désaccords dans le féminisme français. Se situer pour ou contre la pénalisation des clients, c'est signaler son appartenance à l'un ou l'autre des pôles du champ militant. <br />   <br />  À l'échelon national, les positions sont tranchées. Du côté abolitionniste, la loi est une victoire imparfaite mais légitime : « <em>il y avait un monde entre le vote et l'application</em> ». Du côté pro-droits, elle est nuisible dans ses effets empiriques : multiplication des arrêtés municipaux anti-prostitution à Paris, Lyon ou Toulouse, qui dispersent les TDS vers des espaces plus précaires et plus dangereux. La formule de la révolte de Saint-Nizier en 1975 est convoquée : « <em>Personne n'a jamais pu changer de vie en recevant des coups de matraque</em>. » <br />   <br />  En Corse, la loi est présente dans les discours, mais à titre de référence lointaine. Une militante interviewée y revient indirectement à travers les difficultés du “<em>parcours de sortie”</em>, un dispositif prévu par la loi mais sous-financé et peu opérationnel. Les militantes locales n'y font pratiquement pas référence de manière directe. <br />  Cela confirme que la loi de 2016 est d'abord un objet politique national : ses effets concrets restent peu perceptibles dans un contexte insulaire où la prostitution existe moins en tant qu’objet institutionnel. Chez la militante du collectif insulaire, l'absence de référence directe à la loi témoigne d'un ancrage dans des pratiques de terrain qui entretiennent un rapport distancié aux normes juridiques : son abolitionnisme est pratique avant d'être législatif.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>L'État : allié stratégique, menace ordinaire ou simplement absent</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Une autre ligne de fracture traverse le corpus : le rapport à l'État, à la police et aux institutions. Les organisations pro-droits considèrent l'État pénal comme une menace directe. Quand les personnes prostituées subissent des violences, elles « <em>ne peuvent pas porter plainte sereinement parce qu'elles font face à des remarques déplacées, à du mépris, voire à d'autres violences</em> » de la part de la police. Cette critique rejoint les courants féministes intersectionnels et anticarcéraux, pour qui la criminalisation des clients constitue une extension du contrôle étatique des corps pauvres et racisés. <br />  Du côté abolitionniste, le rapport à l'État est inverse : on cherche le soutien des élus locaux, on évolue dans le cadre institutionnel par conviction ou par nécessité. <br />   <br />  En Corse, une militante occupe une position distincte des deux : ni alliance stratégique, ni défiance militante, mais indépendance pratique. Le collectif fonctionne sans cadre associatif formel (« <em>on n'est pas une association</em> ») et son militantisme ne passe pas par l'État mais par l'action directe : agir, transmettre des compétences, recueillir des témoignages. <br />  Cette horizontalité revendiquée est une forme d'organisation adaptée à un territoire où les organisations nationales sont peu présentes et le militantisme féministe&nbsp;peu institutionnalisé.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Gérer le désaccord entre soi</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Le corpus révèle plusieurs stratégies pratiques de gestion du désaccord au sein du mouvement féministe. L'évitement explicite, d'abord : « <em>on avait tendance à mettre ça sous le tapis </em>», stratégie largement partagée au début des années 2010 par plusieurs organisations féministes généralistes. <br />  La spécialisation thématique, ensuite : en ne portant qu'un seul combat (la dissuasion des clients, par exemple), certains collectifs évitent les conflits internes en homogénéisant leur base. <br />   <br />  La co-présence tacite enfin : lors d'une intervention scolaire en Corse, deux associations aux positions divergentes coexistent sans rendre le désaccord public, la scène commune imposant une apparence d'unité que les coulisses ne justifient pas. <br />  Une militante interrogée met en œuvre une quatrième stratégie, qu'elle pratique sans la théoriser : le déplacement de l'objet. En concentrant sa critique non sur les personnes prostituées mais sur les acheteurs, elle contourne l'opposition frontale avec les positions pro-droits : <em>« C'est pour ça qu'on peut continuer à débattre de ça et rester amies : les personnes auxquelles on pense, c'est les femmes. »</em> <br />  Ce déplacement permet de maintenir la solidarité avec les personnes en situation de prostitution tout en conservant un positionnement critique sur le système. La manifestation Nous Toutes de novembre 2022 où des slogans hostiles à l'abolitionnisme ont été scandés&nbsp; illustre cependant que la stratégie d'évitement a ses limites : la conflictualité finit par faire irruption, même là où on l'avait tenue à distance.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Ce que la Corse révèle - et ce qu'elle cache</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">Qu'est-ce qui distingue fondamentalement la configuration insulaire ? La première spécificité est l'invisibilité apparente du phénomène. « <em>On ne voit pas de prostitution</em> », dit la présidente associative&nbsp;avant de nuancer, constatant une augmentation des personnes accueillies dans son association. « <em>La prostitution, ici, on ne la voit pas. Elle est moins sur les trottoirs.</em> » <br />  Cette convergence des témoignages locaux confirme ce que de précédentes recherches ont mis en évidence dès 2013 : la prostitution insulaire n'est pas absente, elle est, par plusieurs aspects, invisibilisée. Et cette invisibilité est elle-même un fait social qui dit quelque chose des normes sociales, de la tolérance et du silence. Les caboulots en constituent la forme la plus documentée. <br />   <br />  La deuxième spécificité est l'atténuation des conflits inter-associatifs. À l'échelon national, les tensions sont publiques et parfois violentes ; à l'échelon local, le désaccord est euphémisé ou géré par évitement. Les débats ont lieu « <em>avec des amies du militantisme insulaire</em> » plutôt qu'entre organisations. Une militante décrit l'inconfort d'une intervention scolaire commune avec une association aux positions divergentes : « <em>ce n'était pas confortable devant 100 personnes de ne pas partager le même avis </em>». <br />   <br />  La troisième spécificité tient à l'état d'une culture féministe insulaire encore en cours de consolidation. Dans certains discours institutionnels observés en Corse, on relève une hésitation dans la manière d'aborder la prostitution, avec un vocabulaire qui tend encore à se focaliser sur le comportement des femmes, en particulier des plus jeunes : « <em>apprendre aux filles à se respecter</em> » est une formulation qui dit moins un projet d'émancipation qu'une injonction normative. Elle indique un mouvement en construction, dans un territoire où les ressources organisationnelles et la densité des débats féministes sont peu importants.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Pour conclure : ce que les débats insulaires révèlent</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;">En Corse, les fractures du débat public national s'atténuent, se déplacent, se reformulent mais ne disparaissent pas. L'invisibilité institutionnelle du phénomène prostitutionnel coexiste avec une pluralité de formes de prostitution. Les clivages du mouvement national se rejouent sur le mode du débat entre amies plutôt que du conflit entre organisations. <br />  Ce que les entretiens réalisés en Corse révèlent, c'est la dimension concrète et relationnelle des désaccords féministes : ici, on ne milite pas contre des abstractions idéologiques, on négocie avec des personnes que l'on connaît, dans un tissu social où les distances sont courtes. Ce mode de gestion du désaccord - informel, prudent, préservant les liens - n'est pas nécessairement moins politique que le conflit affiché. Il en dit long sur ce que coûte, dans un espace restreint, la rupture publique. <br />   <br />  Les catégories héritées des années 1970-2000 (abolitionnisme contre réglementarisme, victime contre travailleuse) sont traversées par des enjeux nouveaux qui n'ont pas encore trouvé leur traduction organisationnelle stable en Corse : la question trans ce que l’on pourrait appeler un abolitionnisme clinique&nbsp;<span style="color: rgb(71, 71, 71); font-family: Arial, sans-serif; font-size: 14px;">–</span> porté par des savoirs de terrain plutôt que par des cadres idéologiques <span style="color: rgb(71, 71, 71); font-family: Arial, sans-serif; font-size: 14px; text-align: justify;">–</span> et le militantisme informel et horizontal que notre corpus a mis en évidence. On peut faire l’hypothèse que c’est précisément dans ces marges - féminismes non-institutionnels, savoirs de terrain, collectifs sans cadre associatif formel - que se construisent, discrètement, les prochaines configurations du féminisme insulaire.</div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Pour en savoir plus</b></div>
     <div>
      <div style="text-align: justify;"><em>Les entretiens ont été conduits en 2025-2026 auprès de huit militantes et militants féministes. Les noms des personnes interviewées et des organisations ont été anonymisés. Les citations sont restituées dans leur forme orale, sans correction stylistique.</em> <br />   <br />  Marie-Ange Filippi a réalisé un documentaire sur le système prostitutionnel en Corse sous l'angle des clients : <em>Désir.ées</em> (Production Sogni) est visionnable <a class="link" href="https://www.france.tv/france-3/corse-viastella/collection-documentaire-via-stella/8186244-desir-ees.html">ici en replay.</a>  <br />   <br />  Marie Peretti-Ndiaye est sociologue. Elle est la co-autrice de l'ouvrage&nbsp;<a class="link" href="https://www.albiana.fr/accueil/1972-la-prostitution-en-corse.html">La prostitution en Corse. Indices, profils, modes et réalités contemporaines</a>  (Edition Albiana, 2025)  <h1 class="h1 page-title" itemprop="name" style="box-sizing: border-box; margin-top: 0px; margin-bottom: 5px; font-family: &quot;Libre Baskerville&quot;, serif; font-weight: bold; color: rgb(131, 50, 20); font-size: 1.75rem; position: relative; padding: 0px; border-width: medium; border-style: none; border-color: currentcolor; border-image: initial; width: auto;">&nbsp;</h1>  </div>  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
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   <title>Ce que cuisiner veut dire en Corse... comme ailleurs en Europe</title>
   <pubDate>Sat, 29 Jun 2024 19:41:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean-Michel Sorba</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[IDEATECA]]></dc:subject>
   <description>
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   Il y a peu, était proposé aux étudiants du CAPES de corse un texte clivant qui entendait expliquer les causes de l’altération de l’identité corse. L’auteur explique que c’est « le féminisme qui a sapé l’identité traditionnelle des corses ...la vie au village, la vie en commun, en famille » laquelle était marquée par « le patriarcat » décrit comme « le régime normal (sic), le capu (sic) devait assurer la survie du groupe et donc imposait son organisation à tous hommes et femmes ». A partir de sa lecture de l’ouvrage du sociologue Jean-Claude Kaufmann (Casseroles, amour et crises, ce que cuisiner veut dire), Jean-Michel Sorba introduit un contrepoint salutaire et réaliste sur la réalité contemporaine de l’organisation familiale des corses et des européens en général. Des jeux subtils, bien éloignés des clichés, une lecture qui jette - avec humour et lucidité - un seau d’eau froide au visage de ceux qui pensent la Corse en sautant au-dessus de l’histoire sociale de ces 40 dernières années. Une première partie qui sera complétée le mois prochain.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.rivistarobba.com/photo/art/default/81268201-58567999.jpg?v=1719842098" alt="Ce que cuisiner veut dire en Corse... comme ailleurs en Europe" title="Ce que cuisiner veut dire en Corse... comme ailleurs en Europe" />
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      <div style="text-align: justify;">Dans la première partie de l’ouvrage, <a class="link" href="https://www.jckaufmann.fr/">Jean-Claude Kaufmann</a>  nous convie à deux histoires de l’alimentation. La première s’attache à restituer les grands moments de l’étonnante histoire de la formation des goûts. À partir de travaux d’historiens et de sociologues, il met en évidence comment le goût aux premiers âges de l’humanité est le fruit d’une tension entre une régulation biologique, essentiellement défensive, et l’installation progressive d’un ordre culturel. <br />  Mis à part l’intermède des repas de l’Antiquité, la manifestation des plaisirs demeure longtemps l’expression d’un éloignement de dieu, une subversion des commandements divins. Les plaisirs prennent néanmoins une place croissante à la faveur de changements des comportements alimentaires et de « l’émergence d’un ordre individuel et réflexif&nbsp;». <br />  &nbsp; <br />  Avec les Lumières, on assiste à l’avènement d’une rationalité scientifique découpant par le menu, au moyen de la chimie naissante, les composants alimentaires. La science dresse de nouvelles prescriptions, changeantes et souvent contradictoires. <br />  L’auteur puise sans difficulté de multiples exemples de cette versatilité des sciences de la nutrition et de ses rapports avec l’opinion. Pour Kaufmann la science semble impliquée malgré elle, « happée par une demande de normes alimentaires » qui succède à l’affaiblissement des inscriptions culturelles. L’amplification des messages diététiques conduit à « une cacophonie généralisée » propice à l’expression d’une «&nbsp;pensée magique » d’autant plus insaisissable qu’elle s’inscrit dans une individualisation réflexive. <br />  &nbsp;</div>  
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     <div><b>Quels goûts? Quels sens?</b></div>
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      <div style="text-align: justify;">Face à ses incertitudes, l’individu doit s’arranger avec les prescriptions qu’on lui adresse pour préserver une « cohérence identitaire » au risque fréquent d’un décalage entre ce qu’il déclare et ses comportements alimentaires. L’individu va la chercher en naturalisant ses propres goûts, en plaçant leur origine à l’extérieur de lui-même. <br />  Le gouvernement des goûts s’inscrit ainsi dans une histoire géopolitique traversée par les questions sociales, le sucre se diffuse à la faveur de son appétence naturelle et de son pouvoir de distinction sociale, la farine en sauce anglaise naît de rivalités entre la France et l’Angleterre et doit sa diffusion domestique outre-Manche à l’équipement des ménages et à l’émancipation féminine naissante.&nbsp; <br />   <br />  Progressivement se met en place un nouveau comportement alimentaire caractérisé par l’émergence du&nbsp;« mangeur moderne ». Kaufmann attribue son apparition à la conjonction de trois forces&nbsp;: « l’émancipation des femmes, l’autonomisation des individus et l’offre grandissante de nouveaux produits ». <br />  Il dissocie tout en le soulignant, le rôle majeur de l’introduction de nouveaux équipements domestiques. Le réfrigérateur notamment qui rend possible l’individualisation des pratiques alimentaires, déplace le rôle de la cuisinière et le repositionne «<em> entre la table et le frigo</em> ». Il transforme le rythme prandial, les règles et les disciplines collectives au sein de la famille jusqu’à la dissolution des repas dans certains foyers. <br />  Le rôle déstructurant des équipements accompagne l’installation d’un nouveau modèle alimentaire centré sur un individu consommateur apparemment libéré des contraintes domestiques et culinaires. Kaufmann nous convainc finalement des limites des recherches centrées sur le seul comportement individuel. Pour comprendre notre alimentation dans toute son étendue, il nous propose de pénétrer les contextes, les interactions dans lesquels s’inscrivent les mangeurs. <br />  &nbsp; <br />  De là, l’auteur prend pour fil conducteur les repas et leur «&nbsp;tumultueuse histoire&nbsp;». L’intention est claire, il s’agit de saisir le sens que donnent les mangeurs à ce moment social à la fois instable et complexe. <br />  En présentant les différentes formes historiques du repas, Kaufmann nous convie à rien de moins qu’une explication de l’origine de la civilisation. Au centre du groupe, la nourriture&nbsp;; si structurante qu’elle en devient le support d’une régulation de la parenté. Une lente institutionnalisation des pratiques magiques conduit à une sacralisation de la nourriture et des repas. <br />   <br />  Les repas sacrificiels naissent à ce moment. Au début, une espèce de troc avec les puissances divines, puis un rituel qui s’organise autour de la figure du boucher dont la puissance naît de son pouvoir de partage des morceaux « une part pour les dieux, une part pour les hommes ». Ce qui revient aux hommes donne lieu à des repas sacrificiels de plus en plus fastueux, repas au cours desquels les plaisirs et l’esprit de fête entrent en dissonance avec la communion avec dieu. La créativité religieuse va par l’institution de l’eucharistie sacraliser le repas religieux et séculariser le repas quotidien, la « laïcisation de la cuisine&nbsp;et du repas » devient maîtrisée et encadrée. <br />  Kaufmann poursuit sa narration historique en s’attachant à suivre le repas festif, le banquet plus riche d’informations, plus tumultueux que la prise alimentaire du quotidien et de la masse – «&nbsp;les extravagances du banquet nous apprenne d’avantage que la soupe ». Le Moyen Age consacre les fastes entourant le repas. Aucune norme n’est là pour le stabiliser, «&nbsp;sans boussole&nbsp;», le repas conduit aux pires excès et s’ouvre à toutes les confusions entre le sacré et le profane.&nbsp;&nbsp; <br />  &nbsp; <br />  En quête de sens, le repas va pourtant devenir le motif d’un retour ascétique et d’un esprit de frugalité qui portent l’individu vers le détachement des choses du monde et la répression de l’animalité entourant la prise alimentaire. C’est par la discipline des corps et l’instauration des manières de table que s’exprime un nouvel ordre alimentaire. <br />  Suivant <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Norbert_Elias">Elias</a>  et <a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Foucault">Foucault</a>, Kaufmann montre comment le repas discipliné va successivement devenir un terrain de lutte, de pratiques distinctives avant de se généraliser à toute la société. Par suite, la forme moderne du repas se stabilise avec la bourgeoise du XIX<span style="font-size: 13.3333px;">e</span>, «&nbsp;un habitus d’ordre de tenue et de retenue&nbsp;» qui s’organise autour de la famille représentante de l’ordre social. Ce moment fait du repas le principe de structuration de la famille. <br />  La bourgeoisie associe un principe normatif stable « fixer l’ordre par les repas&nbsp;» à des valeurs et une chaleur familiale à l’origine du repas moderne (discipline des corps, rythme, postures, codes moraux). Le repas bourgeois se fonde sur un principe interne fait de valeurs, de rituels, de routines, sur une éducation domestique distribuant les rôles dont celui cardinal de «&nbsp;la maîtresse de maison&nbsp;». <br />  &nbsp;</div>  
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     <div><b>L'évolution du rôle de la femme</b></div>
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      <div style="text-align: justify;">Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Kaufmann appuie l’essentiel de ses arguments sur les témoignages de femmes. Affublés de noms très colorés et expressifs, Prune, Suzette, Biscotte, Paule-Dauphine nous ouvrent par bribes choisies leur intérieur. <br />  L’auteur présente une riche bibliographie portant sur le rôle du repas dans la structuration de l’individu et de la famille.&nbsp; Kaufmann dresse des styles de repas et des portraits de famille type. Le repas disciplinaire caractérisé par un climat austère, une discipline pour maintenir par les gestes et l’ordre des choses une cohésion familiale (ordonnancement rigoureux des objets, fixité des rôles de la maîtresse de maison attachée à la surveillance des détails et du père patriarche garant de l’ordre familial), et à partir de celui-ci des variations dans l’application plus ou moins rigide de la discipline ancienne (horaires, place des objets, choix alimentaires, conventions de table). <br />  &nbsp; <br />  Pour se saisir de la variété du repas contemporain et tenter de comprendre son sens dans les dynamiques de composition et de recomposition de la famille, Kaufmann porte son attention aux transformations des rôles assignés au sein de la famille. <br />  Il met en évidence le rôle central de la femme dans l’orientation pratique et symbolique du repas. Les transformations, les tensions, les contradictions qui changent sa position ont un effet direct sur la dynamique des repas. Coincée entre un rôle dédié aux tâches ménagères auquel sont attachés une fonction nourricière et un désir d’émancipation et de liberté, la femme compose entre sa volonté de «&nbsp;faire famille&nbsp;» et celle de quitter l’univers des casseroles. Pratiquement, elle est prise entre la figure du repas nourricier dont elle a la charge et l’appel des icônes attachées à la femme libérée&nbsp;; l’équation est posée, « maigrir et nourrir à la fois ». <br />  À ces difficultés de définition sociale, elle doit faire face à des tensions profondes, centrifuges qui tendent à fragmenter la famille. Pour Kaufmann le repas est un révélateur sensible de ces changements sociaux. Pour résoudre des volontés contradictoires d’individualisation et de préservation de la famille, les membres ont recours à une forte créativité jouant sur le temps, l’espace de l’habitation, les objets, les équipements domestiques. Les lieux et les modes de consommation alimentaires sont éclatés à l’ensemble de la maison combinant tour à tour des logiques de consommation groupale et individuelle. <br />  &nbsp;</div>  
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     <div><b>La nouvelle place des enfants</b></div>
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      <div style="text-align: justify;">Ainsi, la place aujourd’hui centrale des enfants est exprimée par les échanges au cours des repas. Les situations de face à face, «&nbsp;de proximité des corps&nbsp;» sont propices à l’application de modèles éducatifs mais également aux contradictions qu’ils portent. Comment éduquer tout en ménageant l’épanouissement des enfants&nbsp;? <br />  Ici encore, aucun principe normatif ne permet une stabilisation des conduites par les repas. Kaufmann met plutôt en évidence des rituels très variés (places dédiées, horaires, jour de liberté etc.) visant à fixer des compromis familiaux et l’importance des conversations de table comme moyen de maintenir face à l’autonomisation des membres la cohésion familiale. L’importance de ces moments de fusion familiale est bien senti par les participants qui les préservent en évitant les «&nbsp;discussions qui fâchent&nbsp;». <br />   <br />  Mais comme pour les autres dimensions abordées par Kaufmann, la régulation des conversations au cours des repas admet de fortes variations selon les familles. Cependant, il relève un trait commun, la place majeure réservée à l’expression des enfants. &nbsp;Le repas constitue une scène où se constitue leur identité. <br />  À travers des jeux de rôles, celui-ci met à l’épreuve, sous le regard du groupe familial, des ébauches d’identité. La libre communication accordée aux enfants démontre l’instabilité du repas contemporain, le repas exprime alors la quête d’un idéal familial plus qu’un lieu où s’exécutent des principes normatifs et moraux. <br />   <br />  Kaufmann restitue de manière efficace comment le repas est le creuset des plaisirs familiaux au sein duquel se réalise « un syncrétisme des plaisirs&nbsp;» d’être ensemble, le sentiment sécurisant d’une appartenance commune, l’expression des affects et des perceptions de table où les silences et les odeurs se mêlent dans un bien-être enveloppant. <br />  Mais le repas, nous dit l’auteur, est tout autant le siège de stratégies, de tactiques, de déchirements qui nous rappellent le caractère expérimental de la subjectivation moderne. Faisant référence à<a class="link" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Dubet"> Dubet</a>, il propose avec le repas une nouvelle scène de ces mises à l’épreuve identitaires dont les termes sont l’individualisation d’une part et la protection du groupe familial d’autre part. À chacune de ces deux aspirations correspond des modèles alimentaires qui varient selon les familles du repas pris en commun assortis ou non d’exigences des manières de table, du respect des horaires et de convenances jusqu’à la prise alimentaire solitaire. <br />  &nbsp; <br />  &nbsp;</div>  
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