Tonì Casalonga, Paese
Je ne suis pas certain que le récit de la ruralité, dans sa réalité comme dans son imaginaire, signifie un quelconque refus de la modernité ni que la « distinction entre modernité [des villes] et archaïsme [des communautés villageoises] si prégnante dans toute la littérature romantique française du XIXe siècle » soit encore valable de nos jours.
Puisque que vous admettez que « si depuis les années 1960, "encerclées par une autre société" [1], les communautés corses de l’intérieur de l’île "n’ont plus la capacité de se reproduire" [2], elles semblent tout de même avoir le monopole de l’imaginaire identitaire », vous devez aussi admettre que l’histoire nous apprend que ce fut toujours l’imaginaire qui produisit les grandes mutations. D’autant plus quand cet imaginaire est collectif et répond à une violente frustration par un profond désir.
Cette frustration, et cela dépasse largement le cas de la Corse, c’est de ne plus se sentir en tant qu’individu exister dans la masse ; c’est d’avoir le funeste sentiment d’être objet et non sujet ; c’est de ne plus savoir l’art d’habiter un lieu ; c’est en somme d’avoir perdu le sens des limites et de ne pas pouvoir lutter contre l’abstraction capitaliste [3].
Et ce désir, loin de « refuser ou nier la modernité et mettant en scène la ruralité » dans une opposition entre « modernité et archaïsme », aujourd’hui en Corse comme dans une partie du monde, c’est celui de répondre au « retournement de l’espace », celui d’un monde où la ville était l’exception et le village la règle, non par un retournement inverse et symétrique qui remettrait les choses dans le bon sens initial mais en opérant une spirale dynamique dans une troisième dimension, celle du temps qui passe.
Car le temps est la grande affaire de notre siècle. À force d’en gagner par le machinisme hier et l’IA demain, il a paradoxalement perdu à la fois sa valeur et sa densité à un tel point que, tout en le gaspillant aveuglement, nous en manquons tous cruellement.
Ce qui a conduit l'universitaire franco-colombien Carlos Moreno [4] à théoriser en 2015 un concept urbanistique baptisé la ville du quart d'heure qui propose de repenser l'organisation urbaine pour que chaque habitant puisse accéder à ses six fonctions essentielles en moins de 15 minutes à pied : habiter, travailler, s'approvisionner (se nourrir), se soigner, apprendre (s'éduquer), s'épanouir (se divertir, loisirs). Y a-t-il meilleur définition du village que celle-ci ?
Quand je pense "village", il est bien entendu qu’il ne s’agit pas de cette « vie de village stylisée » utilisée comme « un argument de vente » et comme « marchandise émotionnelle » pour mieux fourguer aussi bien une opération immobilière qu’un vêtement fabriqué en Chine, bleu ou pas. Hè passatu u tempu chi Marta filava, et ce temps ne reviendra plus.
Mais l’irruption de la production industrielle standardisée dans notre vie quotidienne fut un premier choc dont les côtés positifs ne furent pas négligeables. Nos grand-mères préféraient à juste titre une table en formica bien lisse à celle, un peu rugueuse, fabriquée en châtaigner par le menuisier du village. Puis cette découverte du confort s’est transformée, par l'effet Diderot, en une poursuite perpétuelle du nouveau produit, voire du dernier gadget.
Oui, la Corse est pleinement entrée dans la société de consommation, oui l’insulaire, d’homo faber qu’il était, est devenu, faute de pouvoir être un animal laborans, un homo consomans. Et alors oui, dans cette « pseudo-culture organisée autour de la consommation de masse [5] », comme vous le dites en conclusion : « persa a carte bleue, persu u populu »…
Mais est-il vraiment perdu, ce peuple ? Si Carlos Moreno depuis plus de dix années continue de faire rêver les urbanistes et cauchemarder les aménageurs, n’avons-nous pas à portée de la main une partie de la réponse ?
C’est pourquoi, quand je pense village, j’entends ce lieu contemporain, niché au cœur d’un puissant sentiment de « propriété symbolique [6] », vers lequel déjà un certain nombre d’habitants des villes se sont déjà mis en marche.
D’abord timidement, à petits pas, les week-end, les vacances… la retraite ! Puis plus délibérément – et la période covid n’y est pas pour rien – dans une alternance par le télétravail. Et même, les plus déterminés – ou les plus touchés par le syndrome du maximum – s’y installent définitivement, dans une recherche de l’optimum.
Car si bon nombre d’entre nous ont la chance que cette propriété ne soit pas que symbolique et se matérialise dans un pezzu di casa in paese, tous n’ont pas encore pris conscience que c’est justement là que se situe aujourd’hui la modernité : dans le refus de continuer à subir, là où elles s’exercent avec le plus de force, les contraintes d’un modèle exténué, à bout de souffle, et qui porte en lui l’archaïsme précoce d’un monde finissant.
Le vocabulaire lui-même s’épuise et ne sait plus nommer les choses, confondant archaïsme et résistance éclairée aux forces obscures ; confondant ruralité, paysannerie et expérience villageoise.
Loin d’être « le miroir inversé de la modernité », je soutiens que le village corse – cœur de la ruralité – peut être aujourd’hui le lieu d’une possible modernité alternative.
L'article de Pierre-François Marchiani: ici.
Puisque que vous admettez que « si depuis les années 1960, "encerclées par une autre société" [1], les communautés corses de l’intérieur de l’île "n’ont plus la capacité de se reproduire" [2], elles semblent tout de même avoir le monopole de l’imaginaire identitaire », vous devez aussi admettre que l’histoire nous apprend que ce fut toujours l’imaginaire qui produisit les grandes mutations. D’autant plus quand cet imaginaire est collectif et répond à une violente frustration par un profond désir.
Cette frustration, et cela dépasse largement le cas de la Corse, c’est de ne plus se sentir en tant qu’individu exister dans la masse ; c’est d’avoir le funeste sentiment d’être objet et non sujet ; c’est de ne plus savoir l’art d’habiter un lieu ; c’est en somme d’avoir perdu le sens des limites et de ne pas pouvoir lutter contre l’abstraction capitaliste [3].
Et ce désir, loin de « refuser ou nier la modernité et mettant en scène la ruralité » dans une opposition entre « modernité et archaïsme », aujourd’hui en Corse comme dans une partie du monde, c’est celui de répondre au « retournement de l’espace », celui d’un monde où la ville était l’exception et le village la règle, non par un retournement inverse et symétrique qui remettrait les choses dans le bon sens initial mais en opérant une spirale dynamique dans une troisième dimension, celle du temps qui passe.
Car le temps est la grande affaire de notre siècle. À force d’en gagner par le machinisme hier et l’IA demain, il a paradoxalement perdu à la fois sa valeur et sa densité à un tel point que, tout en le gaspillant aveuglement, nous en manquons tous cruellement.
Ce qui a conduit l'universitaire franco-colombien Carlos Moreno [4] à théoriser en 2015 un concept urbanistique baptisé la ville du quart d'heure qui propose de repenser l'organisation urbaine pour que chaque habitant puisse accéder à ses six fonctions essentielles en moins de 15 minutes à pied : habiter, travailler, s'approvisionner (se nourrir), se soigner, apprendre (s'éduquer), s'épanouir (se divertir, loisirs). Y a-t-il meilleur définition du village que celle-ci ?
Quand je pense "village", il est bien entendu qu’il ne s’agit pas de cette « vie de village stylisée » utilisée comme « un argument de vente » et comme « marchandise émotionnelle » pour mieux fourguer aussi bien une opération immobilière qu’un vêtement fabriqué en Chine, bleu ou pas. Hè passatu u tempu chi Marta filava, et ce temps ne reviendra plus.
Mais l’irruption de la production industrielle standardisée dans notre vie quotidienne fut un premier choc dont les côtés positifs ne furent pas négligeables. Nos grand-mères préféraient à juste titre une table en formica bien lisse à celle, un peu rugueuse, fabriquée en châtaigner par le menuisier du village. Puis cette découverte du confort s’est transformée, par l'effet Diderot, en une poursuite perpétuelle du nouveau produit, voire du dernier gadget.
Oui, la Corse est pleinement entrée dans la société de consommation, oui l’insulaire, d’homo faber qu’il était, est devenu, faute de pouvoir être un animal laborans, un homo consomans. Et alors oui, dans cette « pseudo-culture organisée autour de la consommation de masse [5] », comme vous le dites en conclusion : « persa a carte bleue, persu u populu »…
Mais est-il vraiment perdu, ce peuple ? Si Carlos Moreno depuis plus de dix années continue de faire rêver les urbanistes et cauchemarder les aménageurs, n’avons-nous pas à portée de la main une partie de la réponse ?
C’est pourquoi, quand je pense village, j’entends ce lieu contemporain, niché au cœur d’un puissant sentiment de « propriété symbolique [6] », vers lequel déjà un certain nombre d’habitants des villes se sont déjà mis en marche.
D’abord timidement, à petits pas, les week-end, les vacances… la retraite ! Puis plus délibérément – et la période covid n’y est pas pour rien – dans une alternance par le télétravail. Et même, les plus déterminés – ou les plus touchés par le syndrome du maximum – s’y installent définitivement, dans une recherche de l’optimum.
Car si bon nombre d’entre nous ont la chance que cette propriété ne soit pas que symbolique et se matérialise dans un pezzu di casa in paese, tous n’ont pas encore pris conscience que c’est justement là que se situe aujourd’hui la modernité : dans le refus de continuer à subir, là où elles s’exercent avec le plus de force, les contraintes d’un modèle exténué, à bout de souffle, et qui porte en lui l’archaïsme précoce d’un monde finissant.
Le vocabulaire lui-même s’épuise et ne sait plus nommer les choses, confondant archaïsme et résistance éclairée aux forces obscures ; confondant ruralité, paysannerie et expérience villageoise.
Loin d’être « le miroir inversé de la modernité », je soutiens que le village corse – cœur de la ruralité – peut être aujourd’hui le lieu d’une possible modernité alternative.
L'article de Pierre-François Marchiani: ici.
[1] Gérard Lenclud, En Corse. Une société en mosaïque, Éditions de la MSH, 2012, p. 22.
[2] Ibid.
[3] Renaud Garcia, Le sens des limites contre l’abstraction capitaliste, Editions L’échappée, 2018.
[4] Professeur à l'IAE Paris-Sorbonne
[5] Renaud Garcia, Op. Cit., p. 163
[6] Jean-Guy Talamoni. L’enracinement = L’arradichera: essai sur l’imaginaire polyphonique corse. Le bord de l’eau, 2025, p. 85.