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Au-delà du refus de la modernité et de la mise en récit de la ruralité




Avec 86 % de la population vivant dans l’aire d’attraction d’une ville, la Corse connaît une dynamique urbaine sans précédent. Peut-être est-ce l'ampleur de ce phénomène encore relativement récent qui explique la persistance des représentations de la ruralité dans l'image que les Corses ont d'eux mêmes ? Pierre-François Marchiani, doctorant en histoire culturelle, s'interroge sur les discours qui refusent la modernité, racontent et enjolivent un estru campagnolu. Parfois dans une dynamique où le fantasme identitaire se conjugue au marketing territorial ou commercial.



Photo VBL
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"Allez sans crainte à Ajaccio, à Bastia, une bourse pleine d’or pendue à l’arçon de votre selle, et vous aurez traversé toute l’île sans avoir couru l’ombre d’un danger ; mais n’allez pas d’Occana à Levaco, si vous avez un ennemi qui vous ait déclaré la vendetta ; car je ne répondrais pas de vous pendant ce trajet de deux lieues." [1]
À travers ces quelques lignes tirées de son roman Les Frères corses,  Alexandre Dumas souligne la différence qui existerait entre les villes du littoral et les villages de l’intérieur. Cette différence, visible ici sous l’angle de la justice, illustrerait le fait que l’île, et surtout ses vallées montagneuses, ne sont pas encore pleinement intégrées à la France, pays incarnant alors la modernité sociale et politique. Cette distinction entre modernité et « archaïsme » est prégnante dans toute la littérature romantique française du XIXe siècle : la Corse est alors présentée comme une île exotique, aux marges de la société française, où le temps s’est figé et où l’« identité originelle » des insulaires est conservée comme dans du formol.

Cette dynamique romantique, dont Prosper Mérimée avec ses romans Colomba et Mateo Falcone peut être vu comme le principal représentant, va fortement influencer et fixer l’imaginaire insulaire, créant de nombreux ethnotypes particulièrement résistants. Parmi ceux-ci, le fait que les Corses puiseraient leur essence dans l’intérieur de l’île, dans la nature, nous rapprochant du « bon sauvage » de Jean-Jacques Rousseau.
Ce lien entre les insulaires et la ruralité montagneuse, tissé tout au long du XIXe siècle persiste aux siècles suivants. Ainsi, le journaliste portugais Ferreira de Castro, en Corse durant l’entre-deux-guerres, écrit : "C’est pourtant parmi les peuples enfermés au milieu des massifs montagneux que l’on retrouve l’homme au plus près de son tout originel (…) son attitude dans le monde aujourd’hui pourrait ressembler à celle de ses ancêtres." [2] Pour lui « la mer et les villes », qui sont les portes d’entrée de la modernité, « constituent des éléments qui banalisent tout » [3].

Pourtant, dans les faits, l’île connaît déjà une forte évolution structurelle et démographique. En effet, à la fin du XIXe siècle l’économie vivrière de l’île est chamboulée par l’irruption du marché international et de la concurrence incarnée par l’arrivée de denrées importées depuis le continent. Cette nouvelle donne est accompagnée par des lois fiscales très dures pour l’industrie naissante de l’île. Le marasme économique pousse les Corses de l’intérieur à se déplacer dans les villes côtières, voire, pour la majeure partie d’entre eux, à s’exiler.
La tendance s’accentue à la sortie du conflit, et l’île n’échappe pas au mouvement de littoralisation touchant de nombreuses zones côtières. Cette littoralisation, permise aussi par la démoustication américaine des plaines insalubres en 1945 s’accompagne d’une forte urbanisation. Ainsi, le taux d’urbanisation passe de 25% en 1930 à 65 % en 1969 [4]. Aujourd’hui, plus de 75 % de la population insulaire est concentrés dans les communes littorales, dont 36 % dans les deux bassins d’emplois que sont Bastia et Ajaccio [5]. Nous avons affaire à un processus de « retournement de l’espace » comme le souligne la géographe Caroline Tafani [6].

Pour autant, si depuis les années 1960, « encerclées par une autre société » [7], les communautés corses de l’intérieur de l’île « n’ont plus la capacité de se reproduire » [8], elles semblent tout de même avoir le monopole de l’imaginaire identitaire. Les ethnotypes forgés durant le siècle précédent par les récits de voyage, notamment ceux qui évoque le lien naturel voire essentiel entre les Corses et le milieu rural, sont toujours d’actualité, et sont maintenant mis en avant par les autochtones en quête de communauté, d’authenticité.
C’est donc ce récit, semblant refuser ou nier la modernité et mettant en scène la ruralité, qui va être l’objet de notre réflexion. De quelle manière ce récit prend-il forme ? Et comment les marques s’en emparent-elles ?
 

[1] Alexandre, Dumas. Les Frères corses, éditions de Claude Schopp, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2016 [1844], p. 35.
[2] José Maria Ferreira de, Castro, Eugène F. X. Gherardi, Jeanne Bereni, et Dominique Faria. Mondes en petit et vieilles civilisations: Corse, 1934. Éd. bilingue. Albiana, 2023, p. 55.
[3] Ibid., p. 58.
[4] Ibid., p. 26.
[5] Caroline, Tafani. « Littoral corse: entre préservation de la nature et urbanisation, quelle place pour les terres agricoles? » Méditerranée. Revue géographique des pays méditerranéens / Journal of Mediterranean geography, n° 115 (décembre 2010), https://doi.org/10.4000/mediterranee.5216, p. 79.
[6] Ibid.
[7] Gérard, Lenclud. En Corse. Une société en mosaïque, Editions de la MSH, 2012, p. 22.
[8] Ibid.

Irruption et refus de la modernité

À la sortie de la guerre, en 1945, la Corse est dans un état moribond. Le développement de l’île devient un enjeu pour le gouvernement français. En 1957 est adopté le Programme d’Action Régionale (PAR) qui se concentre sur le développement agricole, avec la SOMIVAC (Société d’aménagement pour la mise en valeur de la Corse), et le développement touristique, avec la SETCO (Société d’équipement touristique de la Corse). Ce premier plan d’aménagement va provoquer des contestations du côté des insulaires, notamment relativement à la gestion des Pieds Noirs arrivés dans l’île suite à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Le 4 août 1971, le développement de la Corse prend un autre élan avec l’adoption par le Conseil des ministres, du Schéma d’Aménagement de la Corse. Comme son prédécesseur le PAR, le projet fait la part belle au tourisme avec des chiffres pouvant provoquer un certain malaise chez les Corses :  alors que l’île accueillaient 360000 touristes en 1968, le schéma en prévoit entre 1590000 et 2100000 pour 1985 [1]. Il faudrait ainsi créer plus de 250000 lits supplémentaires en quelque vingt années [2]. En plus d’être brusque, ce développement touristique nourrirait la désertification de l’intérieur et la précarité de l’employabilité des Corses.
Mais au-delà du cadre touristique, c’est la prévision de la population insulaire en 1985 qui engendre des remous : le schéma prévoit en effet une augmentation de 53% de la population, avec un afflux de 110000 habitants en près de quinze ans [3]. En d’autres mots, si les tendances prévues par le Schéma de développement se confirment, la communauté corse, exclue des décisions et dans l’incapacité de résister à une telle expansion démographique dans un intervalle si court, deviendrait minoritaire sur son propre sol.

Ce malaise est renforcé, quelques semaines après l’adoption du Schéma, lorsque l’Action Régionaliste Corse ( A.R.C.) dévoile un rapport établi par l’Hudson Institute, un organisme new-yorkais spécialisé dans les études de développement économique. Ce rapport, d’une trentaine de pages, commandé en 1970 par la DATAR, en prévision du futur Schéma, propose trois issues.
Parmi celles-ci deux sont retenues : la première, présentée comme raisonnable et passionnante, consiste à « conserver et restaurer l’identité culturelle et les traditions corses en développant le potentiel de l’île dans le contexte corse » [4]. La seconde, qualifiée cette fois ci de « douloureuse, difficile et aléatoire » [5], revient à « accélérer l’érosion de l’identité culturelle corse, par exemple en encourageant une nouvelle immigration massive en provenance de la métropole » [6].
À la lecture du Schéma adopté au Conseil des ministres, c’est cette seconde voie qui a été préférée. Ce choix, d’un développement forcé, brutal pouvant engendrer la dissolution de la communauté historique, explique ainsi, en partie, la frilosité des insulaires envers la « modernité », incarnée par le tourisme et l’urbanisation, synonyme de « mort du peuple corse » pour les militants de l’A.R.C.

La ville devient alors synonyme d’« acculturation ». Le magazine Kyrn traite dans un article de la construction d’un grand ensemble au lieu-dit d'Arena Vescovato, à une vingtaine de kilomètres de Bastia, sous le titre de « Sarcelles à Vescovato » [7]. Il émane de ce titre une idée véritablement négative d’une « banlieurisation » de la Corse, et tout ce qui s’en suivrait. La description des bâtiments ne laisse aucune place au doute en ce qui concerne la position de l’auteur sur la construction d’ une « masse disgracieuse et disproportionnée » [8] et où l’on trouve « une carcasse crevée de voiture, deux ou trois baraques délabrées en guise d’école » [9]. 
Le contraste est d’autant plus saisissant avec des alentours naturels faits de « végétation haute et luxuriante » [10], d’un « vert tendre des feuilles de saules et de platanes » [11] ou encore du « vert [plus] sombre des chênes nains » [12]. L’ensemble est présenté comme une verrue « moderne » sur une Corse naturelle et magnifique. Au-delà de l’impact esthétique d’une telle construction, c’est surtout son impact sociétal qui est pointé du doigt, brisant tout aspect communautaire, élément caractéristique de la culture corse villageoise : « Il n’en demeure pas moins qu’Arena est un Sarcelles miniature. Une banlieue sans ville. Une cité sans âme. On a tué l’esprit de communauté des campagnards. Ce n’est pas du voisinage, mais de la promiscuité. On ne connaît pas son voisin [13]  ».
Cette « vie de village » stylisée est d’ailleurs un argument de vente pour les nouvelles résidences en construction au même moment à Bastia. On parle volontiers des « Anti-H.L.M. de Montesoro » [14], dans les quartiers Sud de la ville, où l’architecte a réussi « à donner à cet ensemble résidentiel un peu du charme des petits villages insulaires » [15]. Les résidences de Montesoro sont présentées comme « une manière moderne de vivre comme autrefois » [16] constituant un « véritable village » [17].
 
[1] Pierre, Dottelonde. Corse, la déflagration: Aleria, août 1975. Éd. remaniée, Complétée et Actualisée. Éditions Alain Piazzola, 2025, p. 54-55.
[2] Ibid., p. 55.
[3] Ibid., p. 56.
[4] Hudson Institute, Thème pour le développement de la Corse, p. 30.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Francis, Beretti. « Sarcelles à Vescovato », Kyrn, nᵒ 33, juin 1973, p. 19-20.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Kyrnogramme, « Les anti-H.L.M. de Montesoro », Kyrn, nᵒ 34, juillet-août 1973.
[15] Ibid.
[16] Les résidences de Montesoro, une manière moderne de vivre comme autrefois, Kyrn, nᵒ 38, janvier 1974, p. 10.
[17] Ibid.

La ruralité, essence de la « Corse véritable »

Le village est donc le miroir inversé de la modernité. Si la modernité suppose des valeurs froides et des potentiels dangers - anonymat, délinquance, fin des traditions -, le village représente tout l’inverse. Et si le Corse a dû le quitter pour subsister, son lien affectif semble se maintenir. Peut-être même de manière plus marquée.
Ce lien passe notamment par ce que Jean-Guy Talamoni nomme la « propriété symbolique » [1], qui est un morceau de terrain non exploité, parfois même peu ou pas accessible. L’intérêt d’une telle propriété est « purement psychologique, symbolique » [2]. Il s’agit d’« un lien avec notre histoire familiale et le village d’origine » [3].

Cette attache villageoise, et l’aura culturelle et politique du village, va encore s’accentuer dans le contexte du Riacquistu. Cette réappropriation identitaire, qui débute dans les années 1970, va fortement s’appuyer sur cette vie villageoise magnifiée, glorifiée voire mythifiée. En effet, le Riacquistu va mettre à mal les « citadins », la diaspora et l’accent français qui étaient alors symboles de modernité.
En réponse à ce triptyque se déploie tout un discours sur l’enracinement rural, à nouveau valorisé après des années de dépréciation. La vague néo-rurale, à l’échelle internationale, des années 1960, a évidemment joué un rôle dans ce nouveau paradigme. La figure du « paysan », associée auparavant à un passé archaïque, revient sur le devant de la scène pour désigner le chemin à suivre. La figure du berger devient un totem de corsité face au fonctionnaire, à l’urbain. On remarque aussi à ce moment-là une opposition symbolique qui est mise en place entre le palmier, un arbre extérieur à la Corse représentant le nouveau monde « étranger » de la ville, et le châtaignier, symbole d’une Corse rurale multiséculaire [4]. 

Cette vision de la ruralité comme « espace naturel de la corsitude » reste d’actualité aujourd’hui, bien que la majeure partie des insulaires soient désormais des urbains. La ruralité est donc mise en scène au quotidien par une partie de la population en quête d’authenticité. C’est avec cet objectif de se présenter comme « campagnoli », que l’univers de la chasse est souvent mis en avant comme signe de corsitude. La chasse, par son lien étroit avec la nature, la montagne, le village, est classée comme une activité « corse ».
Le symbolisme de la nature et son lien avec l’identité corse, dépasse la simple pratique de la chasse et passe également par le vêtement de « chasseurs » : chaussures de montagnes, des treillis ou autres habits de randonnée. Ces vêtements sont d’ailleurs également portés en ville, renforçant le paradoxe. Ainsi, le style vestimentaire nourrit ce récit d’une Corse essentiellement rurale. Cette recherche « d’authenticité » croise les réalités modernes de la société de consommation.
 
[1] Jean-Guy, Talamoni. L’enracinement = L’arradichera: essai sur l’imaginaire polyphonique corse. Le bord de l’eau, 2025, p. 85.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Sébastien, Quenot. Sur les terrains du discours corse. Università di Corsica / Albiana, 2023, p. 103.

La ruralité comme « marchandise émotionnelle ».

La sociologue Eva Illouz développe dans ses travaux le concept d’« emodity », contraction des mots emotional commodity, traduit en français par « marchandise émotionnelle » [1]. Pour elle, il y a une fonction performative à la consommation, portée par l’objet acheté, mais aussi par le consommateur qui attribue une fonction à l’objet consommé. Ainsi « les marchandises émotionnelles sont toujours « coproduites » ou « parachevées » par leur consommateur » [2]. 
Le consommateur, par l’acte de consommation, agit directement sur ses sentiments, avec une expérience émotionnelle qui est exigée. La finalité de cette pratique est alors « d’aider les individus à atteindre une forme ou une autre d’authenticité » [3]. Cette authenticité est construite par un groupe qui s’auto-attribue des valeurs et une symbolique afin de baliser une appartenance commune. C’est justement cette appartenance commune, sublimée, qui peut être recherchée par l’achat de marchandises émotionnelles permettant « de forger notre identité et de confirmer notre appartenance à des groupes sociaux, à une culture, à une nation. » [4]

Nous pouvons nous intéresser à la marque de vêtement Sgiò, et plus spécifiquement au « Bleu de Chine », dont le nom indique pourtant une origine bien exogène à la Corse. Une première remarque sur le nom de la marque, Sgiò, signifiant « monsieur » et faisant référence à une certaine notabilité. Nous voilà confrontés à la construction d’un récit mettant en avant les personnes les plus influentes et fortunées de la Corse traditionnelle.
Sur l’accueil du site internet de la marque, nous pouvons lire une phrase de la fondatrice, seulement nommée par son prénom, Elodie, pour renforcer la proximité avec l’acheteur : « Derrière chacun de mes produits, je souhaite rendre hommage à l'esprit Corse. Il est pour moi indispensable de partager nos valeurs et de transmettre nos traditions aux futures générations. » [5].

Le simple achat du vêtement permet alors l’achat d’un bout de Corse, d’un morceau d’identité. Porter la marque équivaut à appartenir à un territoire spécifique, à sa communauté historique, de comprendre ses codes et sa manière de vivre. Nous sommes pleinement dans les « marchandises émotionnelles » décrites par la sociologue Eva Illouz. J’achète donc je suis. Ce qu’illustre pleinement la devise de la marque également visible sur le site : «Sgiò la marque corse, plus qu’un habit, un symbole… » [6]. Parmi ces habits, ces « symboles », il en est un qui se démarque : le Bleu de Chine.
Il est décrit comme le produit phare de la marque, le « point de départ, la raison du projet, la pièce maîtresse de nos collections » [7]. C’est ainsi en 2016 que la créatrice entreprend de « faire renaître une pièce unique et symbolique » [8], « d’en faire un vêtement corse de référence » [9]. Dès la création de la marque, le Bleu de Chine transcende le simple vêtement et est présenté comme un morceau de la Corse traditionnelle, un « témoignage de notre histoire » [10], « qui a traversé le temps, les époques, les cultures » [11].

La créatrice souligne avec force la dimension de transmission culturelle dont ce vêtement est le vecteur. Celui-ci s'inscrit comme un véritable héritage identitaire, porteur d'une mémoire familiale et collective. Le vêtement qu'elle porte lui a d'ailleurs été transmis par son père, berger, conférant à cet objet une portée performative d'autant plus significative que son usage s'ancre dans une filiation directe avec la pratique pastorale :
"Enfant de la montagne, j’appréciais partir sur les sentiers avec mon père, sa musette et ses chèvres, l’admirer dans son bleu de chine et l’écouter me parler en langue corse de longues heures durant. Je voyais en lui un homme heureux et épanoui dans son travail. J’ai grandi dans un monde masculin : une famille d’éleveurs caprins dans laquelle j’ai toujours vu les hommes porter le bleu de chine. Mon bleu m’a été donné par mon père…" [12]

Pour autant, si le symbole de ruralité que porte le vêtement doit perdurer dans le temps, cet héritage est confiné au récit identitaire territorial. Il y a en effet une volonté de s’inscrire dans la société insulaire contemporaine, marquée par la réalité urbaine : « Ma plus grande fierté est de le voir porté dans la rue, au-delà de sa fonction première, par toutes les générations, tous les genres. » [13].
Le vêtement n’est plus seulement un habit de berger, destiné aux paysans, masculins généralement, mais devient un véritable cosmétique venant nourrir un récit. Là est tout l’enjeu: « passer d’un uniforme imposé à un vêtement libéré » [14]. Le consommateur est ainsi libéré des contraintes de la ruralité (travaux physiques, isolement, difficultés foncières) tout en pouvant s’en revendiquer par l’achat d’un vêtement.

La marque Sgiò n’est pas la seule à faire du « branding nustrale ». La marque ajaccienne L’Oru développe également toute une communication commerciale où l’authenticité corse, passant par la ruralité, est mis en avant. Le Bleu de Chine n’est évidemment pas absent de cette communication identitaire :
"Ce bleu de Chine A Filetta est pensé pour s’adapter à toutes les occasions :
  • Pour porter la Corse au quotidien, sur soi
  • Pour affirmer une identité culturelle avec élégance, sans revendication, juste par évidence. [15]
Ce bleu de Chine A Filetta est bien plus qu’un vêtement. C’est un symbole vivant que l’on porte sur soi, une mémoire textile, un ancrage corse élégant. Il traverse le temps, les générations, et les histoires personnelles" [16].

Néanmoins, ce Bleu de Chine, disponible également en kaki « teinte naturelle et puissante qui fait écho aux paysage corses » [17], comme chez Sgiò semble surtout destiné aux urbains, aux personnes ne vivant pas la ruralité au quotidien. Ainsi nous pouvons lire sur le site de la marque L’Oru que « ce vêtement revisité en Corse s’adapte parfaitement au mode de vie de l’île, entre rusticité et raffinement » [18].
Cet habit n’est plus fait pour travailler « mais pour une balade sur les sentiers du maquis, une sortie en ville ou un dîner en bord de mer. ». Ainsi il devient le « symbole d’un équilibre parfait entre héritage et modernité » ce qui est « parfait pour explorer les ruelles de Bonifacio ou flâner sur le port d’Ajaccio » [19].
L’objectif serait donc bien de donner une « bouffée de ruralité », du moins son illusion, à des consommateurs urbains en quête d’authenticité.
 
[1] Eva, Illouz. Op. cit., p. 21.
[2] Ibid., p. 215.
[3] Ibid., p. 37.
[4] Asma Chaieb, Achour. 2012, « L’impact du sentiment d’appartenance sur l’achat du produit partagé et du produit national », Recherches en sciences de gestion, nᵒ 91, avril 2012, pp. 59-81.
[5] Sgiò Corsica. « Sgiò Corsica - La Marque de Vêtements Corse par Excellence ». Consulté le 30 juin 2026. https://sgio-corsica.com/.
[6] Ibid.
[7] Sgiò Corsica. « Le bleu de travail Sgiò : de l’uniforme imposé au vêtement libéré ». Consulté le 23 juin 2026. https://sgio-corsica.com/pages/le-bleu-de-travail-sgio-de-l-uniforme-impose-au-vetement-libere.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] « Bleu de Chine A Filetta Dorée – Fierté Corse Brillante ». L’ORU, 13 mai 2026. https://loru.corsica/produit/veste-bleu-de-chine-a-filetta-en-bleu-dore/.
[16] Ibid.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Ibid.

Ainsi, si la ruralité est de moins en moins vécue au quotidien par les Corses, elle n’en connaît pas moins une mise en récit identitaire grandissante. Magnifiée et mythifiée, elle est érigée en symbole d’une Corse authentique inscrite dans un « instant d’éternité » [1] pour reprendre l’expression de l’historien Patrick Geary. Dès lors, la ruralité apparaît moins comme une réalité sociale contemporaine que comme un référent mémoriel et symbolique, investi pour affirmer la permanence et la singularité de l'identité corse.
C’est ce référent qui est mobilisé par les marques insulaires allant des domaines du cosmétique à celui de l’alimentaire, en passant par celui du prêt à porter sur lequel notre réflexion s’est concentrée. Persa a carte bleue, persu u populu… ?
 
[1] Patrick J., Geary, et Ricard, Jean-Pierre. Quand les nations refont l’histoire: l’invention des origines médiévales de l’Europe. Champs 720. Paris: Flammarion, 2006. p. 199 « Le problème, c’est qu’une histoire qui ne change pas, qui réduit des siècles de transformations sociales, politiques et culturelles à un seul instant d’éternité n’a aucun rapport avec l’histoire. »

 
Mardi 29 Septembre 2026
Pierre-François Marchiani


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