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La langue corse entre mémoire et désir : une approche psychanalytique (1)

La production scientifique sur la langue corse s'est sensiblement étoffée ces dernières décennies avec de nombreux travaux de linguistique et de sociolinguistique qui décrivent et analysent les pratiques des locuteurs corsophones. Mais pour mieux comprendre ces réalités sociales, Vannina Micheli-Rechtman nous propose une approche psychanalytique de la langue, de la transmission, du désir et de l’identité.



Ben Vautier, 1991
Ben Vautier, 1991
« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. »
 
La phrase par laquelle Jacques Derrida ouvre Le Monolinguisme de l’autre (1996) aurait pu être prononcée par des générations d’insulaires. Elle porte sur le français d’un juif d’Algérie, mais elle dit quelque chose de très précis du rapport de beaucoup de Corses à leur langue : on parle le français, qu’on maîtrise sans réserve et qui est bien le sien, et l’on sait, d’un savoir plus sourd, qu’une autre langue aurait dû nous revenir, celle que les grands-parents parlaient entre eux et qu’on ne nous adressait pas.
 
Certaines langues s’imposent sans qu’on ait à les vouloir. D’autres ne continuent d’exister que si on les désire. Le corse appartient aujourd’hui à la seconde catégorie. Langue romane parlée au cœur de la Méditerranée occidentale, il partage avec le sarde, le catalan ou l’occitan l’expérience d’une langue minorée par un État centralisé. Sa situation a pourtant une particularité : il est pris entre deux grandes langues de culture, l’italien, dont il est linguistiquement proche, et le français, auquel l’histoire l’a rattaché. Cette position intermédiaire structure aussi bien son destin politique que le rapport subjectif que ses locuteurs entretiennent avec lui.
 
Le récit sociolinguistique de cette situation est nécessaire : domination du français, disqualification scolaire, puis revitalisation à partir des années 1970. Il ne dit pas ce qui se joue, pour les sujets, dans le rapport à leur langue d’origine. Une langue n’est jamais un simple instrument de communication. C’est là que se noue, pour chacun, quelque chose de son rapport à la mémoire, à la filiation et au désir, et c’est un matériau qui revient dans la cure par des voies détournées : un lapsus, une intonation, un mot d’enfance surgi au milieu d’une phrase dite en français. Le psychanalyste n’est pas sociolinguiste. Ce qu’il peut apporter tient à l’écoute de sujets qui découvrent parfois, au détour d’une séance, que leur histoire familiale s’est jouée dans une langue qu’ils ne parlent pas. Il ne s’agit pas de psychologiser une question politique, mais de montrer que les politiques linguistiques ont des effets psychiques, que ces effets se transmettent, et qu’ils engagent la manière dont une langue peut continuer à vivre. Nous soutiendrons qu’une langue minorée ne se sauve pas seulement en la protégeant, mais en la faisant exister 

 


Généalogie d’une disqualification

 

Du patois à la honte
Pendant des siècles, sous la domination génoise comme sous la République de Pasquale Paoli (1755-1769), l’italien est la langue de l’écrit et de l’administration, le corse celle de la parole. Cette diglossie n’implique pas de conflit : les deux idiomes appartiennent au même continuum roman. Le corse n’est pas pour autant une langue sans écrit : outre une riche littérature orale, il entre dans l’écriture au XIXe siècle, avec Salvatore Viale puis la presse de Santu Casanova. Il accède à l’écrit au moment même où l’école commence à le chasser, comme si l’écriture venait déjà recueillir ce qui menaçait de se perdre. La conquête française de 1769 fait passer l’île à une diglossie où la distance entre les langues est maximale, et le corse perd, avec le recul de l’italien, la langue de culture qui lui servait d’appui. La Révolution donne à ce mouvement sa justification : en 1794, Barère affirme que « la contre-révolution parle italien », et l’abbé Grégoire présente son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois. Trop proche de l’italien pour être tenu pour une langue de France, le corse est exclu de la loi Deixonne de 1951 et n’y sera admis qu’en 1974. Dans l’entre-deux-guerres, l’Italie fasciste avait revendiqué l’île au nom de sa langue ; après l’occupation et la Libération de 1943, toute affirmation de la spécificité du corse risque d’être soupçonnée d’irrédentisme. Le français devient alors non seulement la langue de la promotion sociale, mais aussi celle de la loyauté.
 
Pierre Bourdieu (1982) a montré que la violence de la hiérarchie des langues tient moins à la contrainte qu’à l’adhésion qu’elle obtient de ceux qu’elle dévalorise. On nommera honte linguistique cette intériorisation, à condition de prendre le mot au sérieux. La honte n’est pas une évaluation sociale : c’est un affect qui porte sur l’être même du sujet sous le regard de l’Autre. Freud range la honte parmi les « digues » psychiques qui endiguent la pulsion (Freud, 1905) ; Lacan (1991) souligne qu’elle touche le sujet au point où son être est exposé. Que la langue de l’enfance, celle des premiers soins, devienne objet de honte n’est pas un hasard : elle porte la trace d’une jouissance première que la honte vient recouvrir. La honte linguistique, c’est être pris en flagrant délit de parler la langue de la maison sous le regard de l’institution. Albert Memmi (1957) avait décrit dans un autre contexte ce drame : posséder deux langues de valeur inégale, l’une pour la vie affective, l’autre pour la vie sociale. La situation corse n’est pas coloniale au sens strict, mais elle partage ce trait décisif : la langue des affects est aussi celle du mépris social. 

 

Une langue qui cesse d'être adressée
L’école républicaine devient, à partir de la fin du XIXe siècle, le principal opérateur de cette rupture, relayée par l’armée et par une émigration qui fait du français la langue du départ et de la réussite. Mais la conséquence la plus profonde se joue à la maison. Pendant plusieurs générations, des parents corsophones ont choisi de ne pas transmettre leur langue à leurs enfants, pour leur épargner un handicap. Ce choix a souvent été vécu comme un sacrifice consenti par amour. Il en résulte une configuration singulière: les parents continuent de parler corse entre eux, dans la colère, la tendresse ou le deuil, et ils adressent le français à l’enfant. La langue ne disparaît pas de la maison. Elle cesse d’être adressée.
Le corse devient alors la langue des adultes, celle des disputes, des affaires de famille, des maladies et des morts : la langue dans laquelle se dit ce qui concerne l’enfant sans lui être adressé. Jean Laplanche (1987) a pensé la constitution de l’inconscient à partir des messages énigmatiques que l’adulte adresse à l’enfant, compromis par l’inconscient de l’adulte lui-même. La langue des adultes, entendue et non comprise, est un message énigmatique au sens le plus littéral. Elle explique peut-être l’intensité avec laquelle certains sujets reviennent vers elle à l’âge adulte, comme on revient vers ce qui signifiait, dans l’enfance, le savoir des grands.

 

 


Les paradoxes de la revitalisation

Dans les années 1970, le riacquistu, la « réappropriation », renverse le régime symbolique de la langue : redécouverte du chant polyphonique, littérature d’expression corse, revendication linguistique au cœur du mouvement nationaliste. Suivent la réouverture de l’Université de Corse en 1981, l’enseignement à l’école, les filières bilingues. L’objet honteux devient un objet de fierté. On peut y lire un retour du refoulé collectif. Mais le retour du refoulé n’est pas son élaboration : le renversement de la honte en fierté conserve la même structure, celle d’une langue soumise au jugement de l’Autre, affectée d’un signe inverse. Le surinvestissement politique a donné à la langue une légitimité nouvelle ; il a aussi pu en détourner ceux qui ne se reconnaissaient pas dans le mouvement ou redoutaient la violence qui l’accompagnait. Quant à la honte, la revitalisation ne la supprime pas : elle la déplace. Les descendants découvrent que leurs parents ont eu honte de la langue, et éprouvent une honte d’un autre ordre, celle de ne pas la parler.
 
Les linguistes corses ont accompagné ce mouvement d’une manière originale. Plutôt que d’imposer une norme unique, Jean-Baptiste Marcellesi a proposé la notion de langue polynomique, dont l’unité tient à la reconnaissance mutuelle de plusieurs variétés (Marcellesi, 2003 ; Thiers, 1986). Elle refuse de reproduire, à l’intérieur de la langue minorée, la logique de l’Un qui l’avait elle-même écrasée. Une langue minorée qui élirait une variété au détriment des autres infligerait à ses propres locuteurs la disqualification qu’elle a subie : le locuteur du sud sommé de parler le corse du nord éprouverait à nouveau l’humiliation de parler « mal ». On verra que cette position rejoint ce que Derrida dit de l’impossible propriété de la langue, et ce que Milner appelle le pas-tout de lalangue.
 
Sur le plan juridique, la reconnaissance reste inachevée. L’article 2 de la Constitution, introduit en 1992 pour défendre le français face à l’anglais, a surtout été invoqué contre les langues régionales ; en 2021, le Conseil constitutionnel a censuré l’enseignement immersif. Le corse est reconnu comme patrimoine et refusé comme langue de plein exercice. Le processus engagé depuis 2022 sur l’autonomie de l’île ne réglera pas, à lui seul, la question de la transmission : un statut peut créer les conditions d’un usage, il ne crée pas le désir de parler.
 
Le corse est classé par l’UNESCO parmi les langues en danger, et une part croissante des locuteurs l’apprend à l’école ou à l’âge adulte. La sociolinguistique nomme cette figure le néolocuteur (Jaffe, 1999). Il parle une langue plus normée, mais il lui manque ce que les anciens appellent l’oreille. Les locuteurs natifs, eux, se voient reprocher un corse mêlé de gallicismes. Le néolocuteur craint d’être un imposteur, le natif de parler mal une langue qu’il a toujours parlée. Cette double illégitimité est un symptôme : la question de la propriété de la langue n’est pas réglée par la revitalisation, elle est avivée par elle. Les expériences catalane, sarde, occitane ou bretonne enseignent la même leçon : les dispositifs sont nécessaires, mais ils ne remplacent pas le désir. Une langue survit parce que ses locuteurs choisissent de la parler là où rien ne l’exige. C’est sur ce point que la psychanalyse peut apporter un éclairage propre.

À qui appartient une langue ?

 

Le monolinguisme de l'autre
Né en 1930 à El Biar, Derrida appartient à cette communauté juive d’Algérie que le décret Crémieux avait faite française et que Vichy dépouille de sa citoyenneté. L’enfant ne parle que le français, mais ce français vient d’ailleurs, d’un « là-bas » où se trouvent la norme et le pouvoir. L’arabe et le berbère ne lui sont accessibles qu’au titre de langues étrangères, l’hébreu n’est plus qu’une langue de liturgie. Il en tire une antinomie : « on ne parle jamais qu’une seule langue » et « on ne parle jamais une seule langue ». Surtout, il soutient que la situation coloniale ne fait qu’exacerber une structure universelle : aucune langue n’est la propriété de qui la parle. La langue maternelle elle-même vient de l’autre. C’est le sens du sous-titre, la prothèse d’origine. La conférence dont le livre est issu avait été prononcée en 1992 lors d’un colloque organisé à l’initiative d’Édouard Glissant, penseur de la créolisation, et les deux pensées se répondent : l’une ouvre sur le multiple, l’autre montre que l’unique lui-même est déjà divisé. La situation corse se tient entre ces deux pôles, celle d’un monolinguisme français qui porte la trace d’une autre langue, et celle d’une créolisation de fait, où le corse et le français se mêlent dans la parole ordinaire.
 
Un aveu du livre intéresse notre propos. Derrida reconnaît avoir effacé son accent d’Algérie et entretenir avec le français un rapport de pureté presque hyperbolique. La clinique de la honte linguistique connaît bien cette hypercorrection. Bien des Corses de l’après-guerre ont parlé un français plus châtié que celui des continentaux, comme si l’excellence dans la langue de l’autre devait racheter la langue qu’on avait tue, au prix d’un clivage entre la langue où l’on réussit et celle où l’on a été enfant.
 
La situation corse présente pourtant une inversion remarquable. Le descendant de corsophones a lui aussi une seule langue, le français, mais une autre se tient à côté de lui, entendue et jamais adressée. Il est doublement dépossédé : le français reste marqué par la violence qui l’a imposé, et la langue de la famille est devenue à son tour une langue de l’autre, celle des grands-parents, puis celle de l’école quand il entreprend de l’apprendre. Le néolocuteur reçoit la langue de ses ancêtres des mains de l’institution qui avait contribué à l’en séparer. Si nul ne possède sa langue, le locuteur natif n’en est pas plus le propriétaire que le néolocuteur. La revitalisation ne peut se penser comme la restitution d’un bien à ses ayants droit, mais comme l’invention d’un rapport à une langue qui n’a jamais appartenu à personne.
 
La pensée de Derrida désarme ainsi les deux formes symétriques de l’appropriation : celle de l’État qui impose une langue unique, et celle d’un identitarisme qui mesurerait la légitimité de chacun à la pureté de son parler. Derrida en tire aussi une pensée de la traduction. Si aucune langue n’appartient à personne, toute parole est déjà une traduction, passage d’une langue reçue à une parole propre, jamais tout à fait accompli. Le descendant qui n’a qu’une langue mais en entend une autre à côté vit dans une traduction permanente et silencieuse entre ce que disaient les anciens et ce qu’il peut en dire. Cette position peut devenir une ressource : celle d’un sujet qui sait qu’aucune langue ne dit tout, et qui peut habiter l’écart entre les langues plutôt que de le subir.
Elle rencontre ici l’enseignement de Lacan : le sujet est parlé avant de parler, le langage lui vient du lieu de l’Autre. Ce qui distingue les destins subjectifs n’est donc pas d’avoir reçu ou non une langue en propre, mais la manière dont elle a été donnée : adressée ou refusée, transmise avec ou sans honte, entourée de paroles ou de silence.

 

 Lalangue, ou ce que l'école ne transmet pas
Au-delà de la langue comme système enseignable, Lacan nomme lalangue ce qui « sert à de toutes autres choses qu’à la communication », « lalangue dite maternelle, et pas pour rien dite ainsi » (Lacan, 1975, p. 126). Trame de sonorités, de rythmes et d’équivoques, elle se dépose dans le corps par la voix de ceux qui ont soigné l’enfant, et elle y laisse des marques de jouissance avant toute signification. Jean-Claude Milner (1978) en a dégagé la portée logique : lalangue est ce qui, dans toute langue, fait objection à la totalisation grammaticale, elle est pas-toute. Le corse et le français, voisins par leur origine latine, offrent d’innombrables occasions d’équivoque, et l’inconscient du sujet qui a grandi entre eux en joue.
 
Pendant des siècles, le corse s’est transmis comme lalangue : dans les nanne, ces berceuses souvent traversées de thèmes graves que l’enfant ne peut entendre et que la mère confie à la mélodie, dans les manières de gronder, de bénir et de maudire, dans les jurons et les surnoms. Ce que l’interruption de la transmission a perdu, ce n’est pas d’abord un vocabulaire, c’est une modalité de présence de la langue au corps. L’école peut restituer la langue, elle ne restitue pas lalangue, sinon par surcroît. On comprend alors la place du chant dans le riacquistu. La voix, objet de la pulsion chez Lacan, est ce qui, dans la parole, échappe au sens et touche le corps. Beaucoup de sujets qui ne parlent pas le corse le chantent. Le chant est peut-être la forme sous laquelle lalangue corse a le mieux survécu : non comme langue parlée, mais comme voix entendue.
 
On comprend aussi le trouble du néolocuteur qui apprend à l’âge adulte la langue de ses grands-parents : elle lui est étrangère et intimement familière, il en reconnaît la musique sans en avoir jamais eu les mots. Freud (1919) a nommé ce trouble das Unheimliche, l’inquiétante étrangeté qui se rattache aux choses de tout temps familières, heimlich finissant par coïncider avec son contraire. Une langue tue dans la maison est exemplairement unheimlich. Le mot corse casa désigne d’ailleurs aussi la lignée : ce qui est devenu étrange, ce n’est pas seulement une langue, c’est la maison elle-même, au sens de la filiation. Le néolocuteur rencontre dans la langue apprise une sorte de double, l’enfant corsophone qu’il n’a pas été, source d’émotions inexplicables ou d’un sentiment d’imposture.

Pour aller plus loin

Vannina Micheli-Rechtman est Psychiatre, psychanalyste, docteure en philosophie, essayiste, vice-présidente d’Espace analytique, chercheure associée au CRPMS (Université Paris Cité).
Cet article est la première partie d'un travail présenté au colloque "La Méditerranée, d’une lanque à l’Autre" (Sète 9-10 octobre 2026)
 


Bibliographie



 
Mercredi 28 Octobre 2026
Vannina Micheli-Rechtman


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