Robert Lafont et Charles Santoni: ou comment construire un régionalisme de gauche




Le mouvement régionaliste puis nationaliste corse a naturellement cherché à construire des relations avec des mouvements homologues. La participation de certains partis nationalistes à l'Alliance libre européenne en est l'exemple le plus clair.
Toutefois, ces relations ont débuté dès les années 1960, notamment du côté de la tendance marquée à gauche, dont l'une des grandes inspirations était l'occitan Robert Lafont. Nous reproduisons ici une correspondance entre Charles Santoni et ce même Robert Lafont qui montre bien la profondeur des liens noués à l'époque.



Annette Messager, 2000
Annette Messager, 2000
Robert Lafont, qui fut probablement la plus grande figure du régionalisme occitan, a entretenu dans les années 1960 et 1970 une correspondance avec des régionalistes corses, notamment Jean Albertini et Charles Santoni. Cette correspondance est conservée au CIRDÒC – Médiathèque occitane, et Damien Canavate, doctorant en science politique, m’a très gentiment envoyé copie des lettres adressées par ces militants.
L’une d’entre elles, signée de Charles Santoni, a particulièrement retenu mon attention. Elle montre l’importance que revêt la réflexion idéologique pour ce courant orienté à gauche ; réflexion qui sera symbolisée en 1971 par la publication de Main basse sur une île. Elle montre aussi le puissant impact intellectuel de Robert Lafont, dont l’essai Sur la France aurait « transporté d’enthousiasme » Charles Santoni, selon les propres termes de ce dernier dans une lettre du 23 janvier 1968. On comprend mieux ainsi les demandes de conseil et même de validation qui sont ici exprimées.

Ce compagnonnage entre la tendance incarnée par Charles Santoni et Robert Lafont continuera dans la première moitié des années 1970. Notamment, ce sont des régionalistes corses et basques qui encouragèrent la candidature de Lafont à l’élection présidentielle de 1974  ; candidature à laquelle Lafont renonça avant même que le Conseil constitutionnel ne déclare qu’il ne disposait pas d’un nombre suffisant de parrainages réguliers.
Nous tâcherons ainsi, dans de futures éditions de Robba, de nous intéresser plus largement à l’histoire de ces relations entre les mouvements insulaires et ceux des autres minorités de France. Que cette courte lettre signée de Charles Santoni apparaisse donc comme une introduction.
 
André Fazi
 

Lettre de Charles Santoni à Robert Lafont, 6 mai 1968

Paris le 6 mai 1968
 
Cher ami
J’avais compté sur les vacances de Pâques pour rédiger le schéma que je vous adresse aujourd’hui.
En Corse, où je m’étais rendu, je me suis déplacé quotidiennement dans le cadre de mes activités régionalistes. Résultat : ce retard dont je vous demande de m’excuser.
J’ai appris avant-hier soir par Matal votre récent passage à Paris et votre participation à un débat organisé par Esprit. Dans « Le Monde » de vendredi, sous le titre « Être juif  », Florenne citait « Sur la France » comme apportant une solution au problème juif et à la désémitisation de celui-ci en France. Votre pensée fait des ravages. Je suis malgré tout surpris que la rubrique des livres du « Monde » n’ait encore soufflé mot de votre ouvrage.

En ce qui concerne le topo ci-joint, il se place évidemment dans un contexte beaucoup plus idéologique que tactique. Autrement dit, il postule que l’infrastructure socialiste est réalisée et qu’il n’y a pas lieu d’évoquer l’étape de transition que pourrait constituer un régionalisme bourgeois purement institutionnel (ainsi, par exemple, la consultation des organismes patronaux n’a pas de raison d’être, etc.).
Voulez-vous m’indiquer si cette optique est la bonne ?

La difficulté de ce chapitre vient de la distinction à opérer entre l’autonomie régionale et l’autonomie fédérale qui aboutit à un équilibre mieux connu.
Elle provient aussi de l’évolution des cadres classiques de la vie politique qui tendent à se vider d’une partie de leur contenu au bénéfice de la planification.
En face de ce transfert, une définition plus poussée de l’autonomie régionale apparaît nécessaire.
En même temps surgit le paradoxe du régionalisme moderne : planification signifie intégration. Verra-t-on l’intégration réalisée par la planification réduire l’autonomie jusqu’à l’oblitérer – ou bien la planification régionale sans l’intégration sera-t-elle incapable d’apporter une réponse à la contradiction de l’inégalité du développement régional et à l’amélioration du niveau de vie ?

L’autogestion pyramidale apportera une réponse et réduira les antinomies et les risques de dysfonction, propose le régionalisme moderne.
À partir de là, sans entrer dans l’abstraction d’un système confectionné à priori, il me semble tout de même nécessaire, tout en se contentant de proposer un certain nombre de directions à explorer, d’établir chemin faisant quelques solides pierres angulaires pour la construction du régionalisme moderne : pouvoirs des régions, législatif, administratif et financier – principe de la péréquation inscrit dans les textes – planification régionale servant de base à la planification nationale – niveaux communs de discussions et de décision – larges consultations à la base – arbitrage : contrepoids et sauvegarde de l’autonomie.
Il faut bien sûr une large part de flou dans tout ceci.

Est-ce que je me trompe sur les contours de mon sujet ? Suis-je trop obnubilé par le passage du régionalisme politique à la planification nationale, qui paraît nous réduire à l’alternative d’un retour offensif de la centralisation ou d’une évolution vers le fédéralisme ?
 
Bien à vous
Santoni

 

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Cette oeuvre a été réalisée par Annette Messager en 2000; elle fait partie d'une série intitulée "Faire des cartes de France".
Samedi 3 Janvier 2026
Charles Santoni & André Fazi