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Châtaigneraie : du verger au mythe ?



À considérer aujourd’hui la châtaigneraie corse, on peut se demander si elle n’est pas une forêt plutôt qu’un verger. Quelles seraient alors les forces poussant l’arbre vers l’ensauvagement ? Quelle part prendrait en cela sa nature profonde ? Le questionnement de Geneviève Michon dans le dernier numéro de Robba, et les approches anthropologiques en général sont intéressantes, même si la consultation des générations actuelles – y compris celles âgées – témoigne d’une connaissance très érodée de la biologie de l’arbre et des pratiques de la castanéiculture. Mais le mythe joue aussi un rôle. François de Casabianca complète cette analyse par une approche agronomique approfondie. Indispensable si l’on s’intéresse à l’avenir.



Georges Lacombe, Ramasseurs de châtaignes
Georges Lacombe, Ramasseurs de châtaignes
Avant tout, une donnée sur l’entrée en Corse du châtaignier : même si l’on n’a pas de documents précis qui l’attestent, il est raisonnable de croire que – de la même façon que cela est attesté dans la plupart des régions méridionales de l’Europe – ce sont les Romains qui l’ont amené dans notre île, en même temps qu’ils installaient les bases de leur occupation. Cela s’accompagne d’un caractère important : l’arbre n’est pas traité dès le départ comme un végétal semi-sauvage mais comme un élément précieux, à soigner, bref une pièce de verger. Et il sera vite apprécié des populations locales qui se l’approprient, car partout où il est introduit, il se répand vite.
On sait bien que les Pisans mais surtout les Génois ont fortement promu son extension en Corse – car il leur fallait prélever des impôts en nature, faute de mieux.
Il y a tout lieu de penser par ailleurs que la sélection de « variétés » a commencé avant leur arrivée, compte tenu du temps nécessaire pour une telle genèse et du fait que les sélections ont été réalisées sur place [1].
 

[1] Dans les années 1976-79 j’ai réalisé une étude-inventaire des variétés corses : il s’en est révélé plus de cinquante, n’ayant pas de relation biologique avec les variétés toscanes ou liguriennes. Il y aurait un doute sur une variété alisgianinca possiblement importée par greffe. (cf. Châtaignes et marrons de Corse, INRA.LREM. 1979).     
 

Sur la « domestication » du châtaignier et la conduite en verger

La « domestication » du châtaignier s’est donc engagée avant son introduction. Elle s’est naturellement affinée par la pratique, et elle se caractérise avant tout par deux séries d’actions : l’élimination de la concurrence au sol par les plantes spontanées, et les tailles aux divers stades de développement.  
Dans les deux cas, cela se développe selon diverses opérations.
L’objectif est de concentrer tout le potentiel nourricier de la terre au profit de l’arbre, et d’organiser une « sphère arborée » de fructification avec un écartement approprié des arbres pour qu’ils bénéficient au maximum de la lumière qui conditionne la production [1]. La densité des arbres est forte quand la châtaigneraie est jeune, puis, avec la croissance il faudra éliminer peu à peu des plants pour maintenir cette « aération » de l’ensemble [2] : c’est ce qui offre de loin un paysage « perlé » caractéristique d’une châtaigneraie dans un verger géré normalement.

Au cours des années, de nombreuses branches chargées de fruits se rompent sous l’effet du vent et aussi de la neige, et cette accumulation d’amputations réduit fortement le potentiel de production en quelques dizaines d’années. Cela doit conduire alors à opérer un « rabattage » de l’arbre par une coupe sévère, afin que la sphère de production se reconstitue (en 4-5 ans) avec des sélections appropriées des jeunes branches. Cela n’était pas une pratique exceptionnelle en Corse, même s’il en coûtait toujours au propriétaire de l’arbre. Un proverbe corse en témoigne : “Quandu sò stroppiu, taglia mi forte sè tù mi voli bè »[3].
Naturellement, la taille sur de tels arbres demande une grande habileté et un savoir-faire pour lequel on faisait appel à des grimpeurs-tailleurs, « scuchjidori », de renom local. J’ai bien connu cela dans ma jeunesse en Castagniccia. 
On voit, déjà en ce point, combien la conduite d’une châtaigneraie demande une profonde connaissance coutumière de la biologie de l’arbre. C’est seulement quand ce préalable est acquis qu’on peut envisager la recherche de variétés : condition pour pouvoir évaluer et comparer les qualités des produits d’une sélection.
La sélection des variétés, les options à prendre selon les qualités de chacune, la pratique délicate de la greffe, ont représenté un stade plus affiné et ont complexifié encore la gestion du verger.
 
Bref, je veux souligner ici combien la castanéiculture suppose une conduite savante de verger, avec l’exigence de soins permanents et raffinés. Leur mise au point progressive pendant plus d’un millénaire a abouti à ce savoir-faire populaire profondément assimilé qui a participé à ce qu’on a pu appeler la « civilisation de la châtaigne[4] ».
Il faut comprendre que la « domestication » de l’arbre n’est en rien un acquis : elle est conditionnée par cette attention permanente. Et tout cela est d’autant plus criant lorsque les soins sont interrompus.
 
 
[1] La floraison fruitière se produit sur le bois de l’année et nécessite la lumière.
[2] La densité peut être de 120 pieds/ha pour une châtaigneraie jeune et 40 pieds/ha pour une châtaigneraie pluriséculaire. 
[3] « Quand je suis mutilé, coupe-moi fortement si tu me veux du bien ».
[4] En prenant en compte tout ce qui allait avec : les pratiques sociales associant les élevages (furestu, etc.), les lieux et modalités de traitement des fruits, leur transformation en farine, les développements culinaires, et toutes les coutumes qui ont germé dans ce contexte…  
 

La dérive de l’abandon

De 1973 à 1980 j’ai eu à étudier et évaluer les divers degrés d’abandon de la châtaigneraie en Castagniccia, et ai même réalisé une cartographie de son état ; j’ai eu à définir des niveaux de dégradation et pour cela j’ai effectué une série d’enquêtes sur des parcelles où l’on pouvait connaître exactement le nombre d’années d’abandon. J’ai pu aussi réaliser des évaluations satisfaisantes de production fruitière sur des parcelles récemment abandonnées.

Cela est particulièrement édifiant, car la dérive est remarquable :
Premiers stades :
Dès les premières années, les parcelles sont envahies par les fougères, les cistes et les cytises. Les bruyères, arbousiers et chênes verts apparaissent et ne tardent pas à diffuser dès la seconde année. Quelques châtaignes ont aussi pu germer et les pousses apparues vont se développer très vite.
Par ailleurs, aux pieds des châtaigniers, se sont développés des multitudes de sauvageons qui ont une vigueur spectaculaire, ainsi que d’autres sauvageons - moins nombreux mais plus puissants - partis au-dessous des greffes.  
À ce stade, l’impact de cet ensemble sur la production fruitière est déjà considérable, avec des fruits beaucoup moins nombreux et plus petits[1].
 
Stade suivant 
En quelques années, un véritable sous-bois des espèces citées s’est développé, avec des dimensions notables. Ces espèces spontanées jouissent d’une priorité naturelle pour le prélèvement dans le sol des éléments nutritifs, et cela a un fort impact sur les châtaigniers : leurs cimes ne sont plus correctement alimentées, et se recroquevillent. Les sauvageons participent fortement à cette asphyxie, en prélevant en priorité la sève nourricière : la production fruitière est très faible.
On doit noter aussi que des essences forestières spontanées se sont implantées et croissent rapidement à la recherche de la lumière : ce sont surtout les aulnes en exposition d’umbria, mais aussi les frênes, les chênes… qui accompagnent les châtaigniers sauvages apparus plus tôt.
À cela s’ajoute le parasitage par le lierre et les lianes spontanées (vitalba). 
On doit aussi constater que les clôtures ont en grande partie disparu, et que les sangliers, porcs « coureurs » et vaches « maquises » ont pris possession des lieux : les affouillements des premiers sont marquants.
 
Après…
Après une quarantaine d’années d’abandon, l’évolution prend la forme d’un désastre : les essences forestières spontanées ont rejoint les cimes des châtaigniers, les privant désormais des floraisons latérales, et étouffant leurs dernières capacités fruitières. Les arbres greffés souffrent le martyre, ayant été amputés de nombreuses branches, et étant fortement agressés par le chancre[2], tandis que les pousses sauvages ancrées sur leurs troncs ont pris le dessus et les asphyxient.
Quand l’abandon sévit depuis plusieurs générations, bien des châtaigniers qu’on peut voir sont en fait des sauvages non greffés. Les châtaigniers sauvages venus en bouquets de souche se font quant à eux une concurrence mortelle : un grand nombre a séché.
En ce point, les rares châtaignes tombées et qui ont pu échapper à la dent des sangliers ou des porcs « coureurs » ont beau germer : les jeunes pousses trouvent désormais un ennemi implacable dans les vaches « maquises » dont elles sont une gourmandise privilégiée au milieu d’un environnement végétal inapte à leur alimentation[3]. Mais en fait, la production fruitière est une misère, et l’envisager comme ressource alimentaire pour les porcs coureurs est une profonde illusion, sinon une tromperie.  
À ce stade, non seulement on ne peut plus envisager une réversibilité de la situation, mais on peut prévoir une quasi-disparition du châtaignier, si ce n’est à titre de témoins perdus au milieu d’une formation forestière qui aura étouffé la châtaigneraie d’origine. Et cela même, j’ai pu l’observer dans de nombreuses ex-châtaigneraies italiennes (je peux rappeler qu’avant l’abandon massif des campagnes un siècle avant, avec la révolution industrielle, la châtaigneraie en Italie couvrait 865.000 ha).
 
Comment n’aurais-je pu conclure, après l’étude de ces parcelles, que la pire maladie du châtaignier est de loin l’abandon ?
 

[1] Autre conséquence à noter : les fruits sont bien plus parasités par les larves de balanin (charançon) et carpocapse (papillon). Du fait que les châtaignes ne sont plus ramassées, ces parasites peuvent boucler leur cycle hivernal dans le sol et diffuser au printemps; diffusion plus pernicieuse pour le papillon qui va contaminer les parcelles voisines même ramassées régulièrement.
[2] Dans les années 1974-1980 une lutte biologique contre le chancre par des souches hypo-virulentes a été mise au point par J. Grente (INRA) et a été appliquée largement, mais dans des parcelles en production.         
[3] Ce dernier phénomène explique aussi la disparition des parcelles de taillis forestiers de châtaigniers, qui au départ présentaient une résistance remarquable à l’invasion par les autres espèces forestières, du fait de leur forte densité et de la croissance fulgurante des repousses grâce à la puissance de l’enracinement. Mais ceci n’est possible que si les parcelles sont bien clôturées, car sinon, après une coupe, les vaches repasseront tant que les repousses apparaîtront…  
 

Quel bilan ?

Il faut noter que la fulgurante dynamique de l’abandon observée en Castagniccia n’est pas aussi marquée sur le reste de la Corse dont les sols, granitiques pour la plupart, sont infiniment plus pauvres : cela handicape la croissance des essences spontanées concurrentes… en même temps que les châtaigniers. Mais l’impact sur la production est aussi radical.
 
Pour revenir à la Castagniccia – qui offre des repères significatifs – on peut rappeler qu’il y a un siècle et demi les châtaigniers couvraient 10.000 ha, tandis que les densités de population allaient de 120 à 160 habitants par km2 dans les trois piève centrales (soit plus de 21.000 habitants), et toutes les familles avaient leurs châtaigniers en production fruitière.
Dès la fin du XIXe siècle, avec la forte migration rurale, ont commencé les premiers abandons importants. Coupes de bois exporté vers l’Italie.
Dans la première moitié du XXe siècle, 3.800 ha ont étés convertis en taillis pour alimenter les usines d’extraits tannants installées alors tout autour de la Castagniccia.

Dans les années 1975, le résultat de ma cartographie était le suivant :
- Les châtaigniers encore ramassés couvraient à peine 800 ha (sans que les tailles soient à jour, vu l’âge des pratiquants). En Castagniccia centrale la population résidente était tombée à 1800 habitants, en majorité de plus de 60 ans. 
- 2.000 ha souffraient d’un abandon évalué à une ou deux générations. Ils pouvaient être considérées comme physiquement récupérables mais à un coût/Ha élevé, et ils comportaient souvent de petites parcelles isolées perdues dans un milieu plus dégradé.
- La châtaigneraie restante, 4.400 ha, était devenue méconnaissable et de façon irréversible après trois à cinq générations d’abandon.
Mais à ce stade, peut-on encore parler de « châtaigneraie »? Personnellement je ne peux m’en convaincre : disons plutôt « ex »…
 
À ce jour, nous ne disposons pas d’une cartographie actualisée comparable à celle des années 1975. Mais deux générations ont encore passé, et on sait que la superficie ramassée n’atteint pas les 200 ha soit 2% de la châtaigneraie d’origine (moins de 30 castanéiculteurs).
On peut imaginer que les 2.000 ha considérés encore récupérables en 1975 ont rejoint les 4.400 ha considérés à cette date comme irrécupérables, et on peut se demander dans quel état sont les 600 ha abandonnés depuis…
 

Conclusions et questions

On peut aussi logiquement se demander combien de castanéiculteurs on trouvera en Castagniccia dans une génération, et combien d’hectares seront encore dignes d’être comptés comme châtaigneraie.
Ce qu’il faut retenir c’est que le châtaigner est un arbre de verger comme les pommiers, poiriers ou cerisiers. Il est un artéfact créé et installé par l’homme : sans des soins compétents et permanents il est étouffé par la végétation spontanée, qui a priorité naturelle sur lui pour se nourrir et se développer.
Certes, une fois établi dans les conditions nécessaires il aura un certain sursis lorsqu’on l’abandonne à lui-même, et il pourra faire illusion pour ceux qui le regardent résister. Mais l’avenir prévisible est implacable.

La puissance de la relation antérieure des corses à cet arbre a nourri une mythification très importante qui nous interpelle au-delà des erreurs et inexactitudes que cela nourrit: quel rural aujourd’hui n’est pas convaincu de connaître ce qu’était la culture du châtaignier, même si c’est à partir de dires plus ou moins sommaires d’un vieux parent ? Le mythe est puissant et les arbres en sursis au bord des routes font croire que la châtaigneraie survit encore.
La plupart des propriétaires connus vit dans cette illusion, celle de posséder un capital vital – ce qu’il était… mais il y a longtemps. Ils se cabreront pour refuser de concéder des baux qu’ils ressentent comme une perte de leur chair. Certes, la désinvolture des éleveurs de porcs qui « piratent » les lieux n’incite pas à une recherche de solution. Mais les candidats castanéiculteurs qui voudraient s’investir dans la création d’exploitations viables nécessitent sécurité pour cela.
 
Bien sûr, il faut se réjouir qu’il y ait encore en Corse une centaine de résistants acharnés qui produisent encore de la farine, aidés d’une poignée de techniciennes compétentes et passionnées qui essaient de les sauver (création d’une appellation, lutte contre le cynips, création d’associations pour reconquérir des espaces à la production…).
Mais cette lutte est titanesque parce qu’en plus de la dégradation galopante décrite, nous avons hérité en Corse, avec les arrêtés Miot, d’indivisions monstrueuses assorties d’absence de la plupart des propriétaires… Pour résoudre ce problème foncier il faudrait avoir en main des dispositions juridiques et administratives innovantes qui sont à créer en Corse, alors que l’intérêt social, écologique et culturel le justifierait. Mais c’est là un autre débat.
Il faudrait aussi une décrispation mentale sur l’usage de la propriété pour les terres abandonnées : le sens du « cumunu » pourrait-il émerger dans notre culture aujourd’hui?  Mythe encore ?...    

 
Samedi 18 Février 2023
François de Casabianca


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