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A propos de l’économie agricole corse



Lorsqu’il s’agit d’évoquer l’économie agricole en Corse, on peut compter sur le concours de François de Casabianca. Il a souhaité revenir sur les enjeux développés par Laetizia Castellani dans son article récent sur l’agriculture insulaire. Après l’analyse de l’historienne qui explorait avec soin les archives permettant de rendre compte de l’état de notre économie agricole dans les derniers siècles, voici le regard de l’agronome et économiste rural qui fait la part belle aux spécificités micro-locales.



Fighi, Tonì Casalonga, 2013
Fighi, Tonì Casalonga, 2013
Pour commencer, je voudrais attirer l’attention sur la forte diversité géo-pédologique des micro-régions corses : les zones granitiques pauvres et escarpées (comme le Niolu et la majorité des zones du Pumonte) les orientent naturellement vers une forte dominante pastorale, tandis que les vallées alluviales, les espaces collinaires (comme la Balagne) et ceux à substrat schisteux (le Cap Corse et la grande Castagniccia) privilégient logiquement la culture, d’autant plus quand il y a des facilités d’irrigation pour les « orti ». C’est là que les conflits avec les élevages seront rudes – particulièrement avec les élevages de chèvres. Et selon le contexte de chaque pieve les débats occasionnés sur ce sujet ont pu déterminer des règles de gestion souvent originales, qui ont même pu être réaménagées dans les périodes « modernes » (cf. la gestion des « circuli » et « rughjoni » en Orezza et Alisgiani dans les années 1970, abandonnés par la suite).
 
Il est aussi intéressant d’avoir un regard différencié pour les zones ayant conservé longtemps une structure seigneuriale et celles ayant acquis avec Sambucucciu une gestion communale par les assemblées des chefs de famille (grande Castagniccia, Tavignanu, Niolu…). On imagine facilement, par exemple, que les grandes exploitations de notables étaient plus à même d’adopter ce qui se présentait comme des innovations ou des progrès techniques. Et de fait elles ont souvent ouvert la voie en cela.
 
Chaque contexte local a connu des évènements, des vécus, parfois très différents dans l’activité agricole au cours des siècles passés, ce qui rend difficile une synthèse quand on est confrontés à la nécessité d’en rendre compte. 
 

Mutations agraires

Pour les mutations agraires, je distinguerais volontiers deux grandes périodes : avant et après le milieu du XIXe siècle :
Avant, il faut bien prendre la mesure du fait que la Corse vivait une gestion coloniale, même si celle-ci n’avait pas la vigueur des conquêtes que l’on a connues par la suite hors d’Europe : Pise et Gênes avaient reçu de la Papauté la mission de la « gérer » en son nom, ce qui voulait dire en fait prélever les impôts, avec une commission substantielle pour le « gérant ». Or cela ne pouvait pas se faire en argent (quasiment inexistant), mais seulement en matières transportables : d’où les incitations fortes à la plantation de fruitiers du type amandiers, châtaignes, oliviers (pour l’huile). Il ne s’agissait nullement de mesures humanitaires comme cela a souvent été présenté…
Naturellement, quand la Banque de Saint-Georges a pris le pouvoir de la commune de Gênes, la gestion coloniale a connu une accentuation notable, qui a provoqué les rébellions que l’on sait en Corse.

Mi-XIXe siècle, tout se dérègle à une vitesse prodigieuse : on assiste à une déprise rurale très accusée, avec un abandon progressif mais très important de la céréaliculture, de la châtaigneraie, de la production d’huile.
Les causes sont à chercher dans l’économie globale, pour laquelle les transports et autres modalités ne sont que l’expression d’une dynamique profonde. Ce qui se passe, c’est tout simplement la Révolution Industrielle, qui aspire la démographie rurale vers les métropoles industrielles. Et dans le cas de la Corse, ces métropoles sont… hors de Corse ! L’exode rural s’est donc traduit ici en migration vers l’extérieur.   
Chaque filière de production a son histoire liée à cette révolution.

Quelques exemples de filières agricoles

Prenons le cas des céréales. L’Europe, et particulièrement la France, s’est trouvée sous le coup de deux mutations majeures : 
  • La mécanisation des façons culturales, là où le milieu physique et les structures agraires le permettaient, avec des rendements révolutionnaires (multipliés par plus de dix),
  • La révolution des transports maritimes avec la vapeur.
Et voilà que l’Europe se trouve vite inondée de blé américain cultivé de façon que l’on pourrait qualifier d’industrielle, dans de grandes plaines au foncier extensible, et les petits paysans français et corses dont les rendements tournaient autour de cinq quintaux/hectare et des temps de travail très lourds, ne peuvent en rien supporter la concurrence : ceux qui sont en fin de vie continuent parce qu’ils n’ont pas d’alternative, mais les jeunes partent. Et en Corse, cette crise de la céréaliculture se répercute aussi sur la castanéiculture, car celle-ci assume les mêmes fonctions nutritives : le blé importé a écrasé par la concurrence (il était de surcroît considéré plus noble).

Pour la castanéiculture, il se rajoutera en première partie du XXe siècle une autre conséquence de ce phénomène : une demi-douzaine d’industries d’extraits tannants se sont installées autour de la Castagniccia pour tirer profit de l’abandon de l’exploitation fruitière en acquérant des coupes de châtaigniers dans toutes les zones d’accès les plus faciles (soit près de la moitié du verger).
L’oléiculture ? Autre histoire : au départ, les industries savonnières de Marseille ont trouvé un substitut extraordinaire à l’huile d’olive avec l’explosion des cultures coloniales d’arachide (notamment au Sénégal). Mais bientôt les surplus importés par ces industriels inondent le marché : ils seront logiquement offerts aux consommateurs d’huile à des prix sans concurrence possible, et l’oléiculture tombe elle aussi en crise.

Les statistiques observables de la déprise rurale en Grande Castagniccia, à partir de 1870, sont une illustration sans appel, la dynamique engagée étant sans retour. (Là viendront aussi se rajouter cinquante ans plus tard les conséquences de la Première guerre mondiale, avec son hécatombe de morts et d’invalides qui vont faire une ponction très importante sur la population active, mais cela ne doit pas masquer la déprise humaine qui a précédé et qui a été encore plus importante).  
Il ne faudra pas confondre les effets de ce contexte économique global lié à la Révolution Industrielle avec d’autres facteurs techniques qui s’ajouteront par la suite, comme la plaie de la mouche de l’olivier, le chancre et l’encre du châtaignier, ou le phylloxéra de la vigne…
Ces éléments d’économie rurale peuvent, je pense, donner un éclairage complémentaire important sur les mutations décrites dans l'analyse soignée que nous a présentée Laetizia Castellani.  

 
Vendredi 25 Mars 2022
François de Casabianca


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