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Du mystère des îles et de la Corse



Au sein de l'ensemble français, la Corse apparaît toujours facilement comme une région exceptionnelle, dont la spécificité serait irréductible et que les continentaux ne sauraient pleinement comprendre. Sampiero Sanguinetti s'interroge ici sur les diverses dimensions de ce mystère corse, dont l'un des principaux facteurs est certainement l'insularité.



Tonì Casalonga
Tonì Casalonga
Un magistrat avec lequel je m’entretenais au cours de l’été me dit qu’il existait selon lui, au sein de la société française, un rapport curieux à la Corse. Curieux ou complexe, je n’en sais rien. Après avoir été en fonction en Corse il avait été nommé dans d’autres juridictions, y compris outre-mer.
« Je rencontre, bien sûr partout des gens qui viennent de toutes les régions de France : de Bretagne, d’Alsace, de Provence, d’Occitanie ou de Corse… Or, lorsqu’on évoque la Corse, pointe immanquablement le sentiment d’une particularité indéfinissable, d’une différence notable, d’une complexité suspecte, d’un cas à part. Et je ne sais pas expliquer ce sentiment » me dit-il en substance.

Ces propos me firent penser aux termes d’une citation d’André Malraux au sujet du général de Gaulle : « De Gaulle avait son mystère comme la France à la Corse ». Il y avait donc dans l’esprit d’André Malraux une sorte de mystère attaché à l’île de Corse. Je dirais que compte tenu de l’estime que Malraux avait pour le général de Gaulle ce mystère n’était pas infamant. Mais pouvait-on assimiler le mystère évoqué par Malraux à cette particularité indéfinissable, cette différence, cette complexité, ce cas à part, évoqué par le magistrat avec qui je m’entretenais cet été ?
Quels sont les éléments qui peuvent faire penser qu’il existerait un mystère de la Corse ? Et les débats actuels sur la volonté de cette île d’assumer pleinement sa différence, de disposer des moyens d’être totalement elle-même et de se gouverner plus librement, auraient-ils quelque chose à voir avec cette part de mystère ?

Un mystère ou un cliché ?

Différents voyageurs qui ont exploré la Corse avant le XX°siècle y ont effectivement détecté une manière d’être, des sentiments parfois exacerbés, un rapport à la mort, une fierté particulière, accrochés à des paysages et à une nature exceptionnels, qui les ont impressionnés. Quelque chose qui tiendrait presque du miracle et au sein duquel les humains auraient tenté de s’adapter à l’impossible.
Prosper Mérimée en inventant les personnages de Colomba et de Mateo Falcone a voulu donner corps à cette interrogation. La réponse était sans doute à la fois trop vraie et trop simple. Si bien que cette réponse nous donne aujourd’hui le sentiment de ressembler à un « cliché ».

Toujours est-il que le terme de « vendetta » est entré dans le dictionnaire français pour décrire la partie sombre de ce mystère, et celui de « maquis » y est entré pour décrire la partie noble de ce même mystère : la fuite en clandestinité dans le but de défendre la liberté face aux velléités d’oppression d’un envahisseur. Nous sentons bien pourtant que réduire le mystère corse aux deux faces de cette médaille pourrait s’avérer réducteur.

Des hommes exceptionnels

Deux hommes enfantés par ce « mystère » lui ont donné une dimension.
Pascal Paoli pour commencer a, au XVIII°siècle, attiré le regard de toute l’Europe intellectuelle sur le cas de la Corse. La monarchie française, considérée comme l’une des plus puissantes du monde à l’époque, a dû envoyer en Corse un corps expéditionnaire tout à fait considérable pour venir à bout de la résistance des Corses. Le pays de Voltaire et du Roi Soleil ne s’est pas grandi, en ce temps-là, dans cette guerre coloniale. Et c’est ainsi que Mirabeau trente ans plus tard confessera le malaise qu’il éprouvait d’avoir participé à cette conquête.

Aujourd’hui, une place, à Rome, sur les bords du Tibre, en vue du Vatican, porte le nom de « Pasquale Paoli », et un monument trône au cœur de Westminster Abbaye à Londres à la gloire du général corse, quand la France aurait plutôt voulu faire oublier son nom. 
Quant à Napoléon Bonaparte, ses qualités de stratège militaire, de conquérant, d’administrateur, et même de « metteur en scène », ont marqué l’histoire mondiale en permettant à la France de ne pas sombrer sous l’assaut des puissances monarchiques acharnées à faire obstacle aux idées nouvelles de gouvernement des peuples et des nations.
 
C’est un phénomène étonnant que ces deux hommes issus d’une même petite terre aient été à ce point adaptés aux grands virages de leurs siècles avec leurs défauts et leurs qualités. Mais, une fois de plus, comment pourrait-on réduire le mystère de la Corse à deux personnages exceptionnels ?
Il y a dans l’idée d’un mystère corse quelque chose qui défie peut-être la raison pure et surement qui se heurte à la logique d’une conception très française du gouvernement d’un État.  

Le mystère de la méditerranéité

La France tient à sa filiation méditerranéenne. La filiation gréco-latine et la filiation avec l’Égypte des Pharaons que Bonaparte a voulu non seulement défier, mais interroger avant de partir à la conquête de l’Europe.
« Vers le nord, l’Europe fait suite au pays méditerranéen, écrit Fernand Braudel, elle en reçoit des chocs multiples, les chocs en retour étant également nombreux et souvent décisifs. L’Europe nordique, au-delà des oliviers, est une des réalités constantes de l’histoire de la Méditerranée » [1]. 

Mais il y a une différence notable entre la continuité évoquée par Braudel et la méditerranéité intrinsèque. La méditerranéité de la France ne constitue pas l’élément le plus notable de sa personnalité. La France a une façade Atlantique beaucoup plus importante, des rivages en Manche et en Mer du Nord, et un cœur de pays continental entre Paris, Lyon et Strasbourg, qui en font une nation à l’héritage partagé, certes, mais à la réalité évidemment plus nordique que méridionale.
La méditerranéité de la France est pour moitié constituée de son rivage provençalo-occitan, entre frontière italienne et frontière espagnole, et pour moitié des mille kilomètres de rivages de l’île de Corse. La Provence et la Catalogne sont des pays méditerranéens mais la méditerranéité s’arrête approximativement à Valence vers le nord et à Carcassonne vers l’ouest. Dans l’imaginaire des Français, dans leur représentation d’eux-mêmes,  la Corse du même coup pèse involontairement d’un poids considérable par rapport au poids réel de sa population.
 
L’imaginaire est une donnée que l’on prend insuffisamment en considération. Parce qu’il est par définition immatériel, mouvant, fragile et non quantifiable. Or ce sont souvent les vents de cet imaginaire qui nous poussent vers des contrées inattendues. L’imaginaire est constitutif du mystère des peuples et des nations.
Mais l’imaginaire dont nous parlons ici, le désir de méditerranéité, n’est pas l’imaginaire des Corses. Les Corses n’ont pas un désir de méditerranéité, ils sont la méditerranéité. Ce désir est constitutif de l’imaginaire des Européens du nord et des Français du continent. Le sentiment d’un « mystère corse » pour les Français du continent viendrait du fait que l’imaginaire des Corses serait différent de l’imaginaire des Français. Or, dès lors que ces Français veulent considérer la Corse comme un élément de ce qu’ils appellent l’hexagone ou la métropole, la différence d’imaginaire des Corses par rapport à celle des Français devient incompréhensible, mystérieuse, voire même parfois subversive.
 
Dans la réalité, il faut pourtant dire ce qui est : à savoir que la Corse n’est pas dans l’hexagone. Ce qui fait sa différence alors n’est pas principalement son insularité. Les îles de Ré, de Sainte Marguerite, du Frioul… font partie de l’hexagone.
Ce qui fait la différence de l’île de Corse, c’est sa méditerranéité exacerbée. Une exacerbation due à son positionnement géographique, à un certain éloignement, à sa taille et à son histoire…
 

[1] Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Première partie - La part du milieu - Introduction.

Le système méditerranéen

La Méditerranée est bien sûr une mer. Mais dans la représentation mentale que nous nous en faisons et dans le fonctionnement des forces géostratégiques et culturelles, la Méditerranée n’est pas seulement une mer. La Méditerranée est un système. Un système que je conçois personnellement à travers des cercles concentriques [1].
Dans le premier cercle se trouvent les îles. Et en particulier les grandes îles qui jouent de fait un rôle stratégique majeur dans l’équilibre entre les nations continentales. Ces îles sont la Sicile, la Sardaigne, la Corse, la Crête, Chypre, les Baléares et l’archipel maltais. Elles sont les seules terres intégralement et totalement méditerranéennes et cela n’est pas anodin.

Dans le deuxième cercle se trouvent les péninsules : la Grèce, l’Italie et l’Espagne. La majorité de leurs rivages est baignée par la Méditerranée mais une part de ces pays est liée aux entités continentales ou océaniques environnantes et donc à d’autres réalités.
Dans le troisième cercle se trouvent tous les pays qui ont une rive méditerranéenne. Ils font la liaison entre la Méditerranée et les grands espaces continentaux auxquels ils sont adossés. La France fait partie de ces pays, je l’ai déjà dit.
D’autres pays enfin s’inscrivent dans un quatrième et un cinquième cercle dont la méditerranéité peut être plus éloignée, plus complexe ou carrément inexistante. Je n’insiste pas sur ces extensions de la méditerranéité car cela n’apporterait rien à la question que j’aborde ici.
 
Ce qui m’intéresse c’est d’observer que la méditerranéité intégrale des grandes îles est porteuse d’une réalité très lourde de conséquences. Ces îles ont été soumises depuis les origines aux influences les plus contrastées en provenances des empires qui se sont succédé d’une rive à l’autre de la Méditerranée. L’empire des pharaons d’Égypte, les cités de la Grèce antique, l’empire romain ; le peuple Amazigh, les royaumes arabes, l’empire Ottoman et les monarchies européennes ; les pensées chrétiennes, orthodoxes et catholiques, et les pensées musulmanes, sunnites et chiites…
Toutes ces forces ont eu sur les rives continentales de la Méditerranée des influences plus ou moins marquées selon les lieux. Mais toutes ces forces combinées ont eu sur les îles une influence démultipliée. Car l’insularité est une forme d’absolu. Les iliens sont a priori seuls face l’envahisseur. Nul individu qui aborde aux rivages d’une île n’est anodin.

Le voyageur individuel peut être plus dangereux parfois qu’une armée de spadassins car on s’en méfie moins. Les iliens n’ont pas d’échappatoire. Les autres peuples riverains de la Méditerranée sont forts de leurs arrières, dans le même temps qu’ils sont aux points de départ ou aux points d’arrivée des armées conquérantes. Même lorsqu’ils ne l’acceptent pas, les iliens sont porteurs de cette mémoire de l’histoire complexe, de cet absolu de l’insularité, de cette fragilité de l’isolement.
Il existe donc une spécificité radicale dans l’insularité méditerranéenne et une mémoire particulière, parfois assumée ou parfois refoulée, certes, mais toujours existante. La mémoire refoulée n’est pas moins importante chez les peuples qu’elle ne l’est chez les individus. Et c’est dans la complexité de ces mémoires, probablement, que se cache le mystère des îles, en Corse comme ailleurs.
 

[1] Cf. Sampiero Sanguinetti, De la Méditerranée au « monde fini », éditions Albiana, 2024.

Où il n’y a pas de mystère

Un entrepreneur de mes amis déclarait, il y a quelques semaines en forme de boutade devant une docte assemblée, « les Français sont persuadés que nous sommes sept millions tant nous leur posons de problèmes, or dans la réalité nous ne sommes sur l’île que 340 000 environ ». Manière différente d’évoquer les contradictions du mystère corse. Mais c’est là aussi que nous quittons le mystère. Ce qui n’est pas mystérieux, c’est l’intérêt qui s’attache aux différentes îles pour les peuples continentaux.

Pour les Français cet intérêt est lié à trois choses. Tout d’abord, bien sûr, le renforcement symbolique de la méditerranéité française dont je viens de parler. Deuxièmement, le positionnement stratégique de l’île pour un pays qui fut très présent en Méditerranée à travers un véritable empire et auquel il ne resterait, outre les rivages provençalo-occitans, que la Corse.
Toutes les grandes îles en Méditerranée sont dotées d’équipements militaires qui ne sont bien évidemment pas là par hasard. Pour la Corse il s’agit de la base aérienne de Solenzara et du camp du deuxième régiment étranger parachutiste de Calvi. Ces unités jouent un rôle majeur dans le dispositif de défense de la France et dans son positionnement au sein de l’OTAN.

Enfin, troisièmement, une proportion non négligeable des élites françaises, notamment parisiennes, a été séduite par la Corse. Ces élites ont acheté des résidences secondaires en Corse ou ont pris l’habitude de venir y séjourner quelques semaines chaque année. Dans un monde où la civilisation s’articule désormais autour d’un mode de vie alternatif qui consiste à exercer le pouvoir en un lieu et à migrer régulièrement pour le plaisir vers un autre lieu, la Corse, après la Côte d’Azur et le Luberon, est devenue pour les dirigeants de ce pays le lieu indispensable et considéré comme légitime, de leur « résidence » et donc aussi un peu de leur citoyenneté.
Il ne parait pas raisonnable à une grande partie d’entre eux de renoncer à en contrôler étroitement la gestion et le fonctionnement. Il n’est pas possible en leur for intérieur de s’y sentir étranger, si peu que ce soit. Des sentiments qui participent aux nouvelles formes de l’appropriation des ailleurs. Ces élites sont fascinées par « l’Amérique » c’est-à-dire les États-Unis. Elles ne peuvent plus s’exprimer sans références anglo-saxonnes permanentes. Mais elles sont également amoureuses d’une illusion de corsitude francisée. La corsitude francisée, c’est la Corse sans son mystère, sans sa méditerranéité.
 
 
 
Vendredi 29 Août 2025
Sampiero Sanguinetti


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