Efficacité de la langue. Un précipité de tension. Les paroles circulent, elles vont vite et peuvent frapper. Une fois lancées, elles ont leur propre ligne d’action, leur trajectoire armée. De fait, elles agissent à leur guise – sachant aussi prendre leur temps. Il conviendra de s’en méfier (en un trait : « Gardons-nous des mots »).
E ghjasteme chì s’appiccicanu : une anecdote concentrée qui prend des airs de parabole. Les évènements rappelés se situent en Ampugnani (Castel d’Acqua) – dans les années 1890 [1].
E ghjasteme chì s’appiccicanu : une anecdote concentrée qui prend des airs de parabole. Les évènements rappelés se situent en Ampugnani (Castel d’Acqua) – dans les années 1890 [1].
[1] Récit recueilli en langue corse en février 1994, à Toulon, auprès de Virga Maria Alfonsi (1920-2009). Le fait de s’exprimer à distance de l’île – et, plus exactement, de la vallée dans l’île – permet sûrement ici un propos plus direct, sinon mieux ajusté, avec certains enjeux de mémoire familiale.
A versione uriginale
« Eccu a storia, in poche parolle. Un certu tale, diceraghju... avanti di parte à u serviziu militare, avia avutu un figliolu cun una giovana, bella, dicenu chì ghjera una beauté, è chì si chjamava Maria.
Ellu si n’era partutu, ma u serviziu militare durava assai tandu.
Ella, chì t'hà fattu ? C'era un antru chì l'andava apressu, chì si chjamava Antone ; s'hè trova incinta. Indu i paesi, tuttu u mondu... Sai... L’hanu dettu :
Ellu si n’era partutu, ma u serviziu militare durava assai tandu.
Ella, chì t'hà fattu ? C'era un antru chì l'andava apressu, chì si chjamava Antone ; s'hè trova incinta. Indu i paesi, tuttu u mondu... Sai... L’hanu dettu :
- O Marì, Ghjuvanna s'hà da marità cun Antone. Allora, a ti dimu, fà u necessariu perch'ell' ùn si faccia micca stu matrimoniu, perchè ùn hai micca aspettatu à u primu ma, o magari, ùn ti lacà micca fà per quessu.
Allora, ella, hè andata à vede à Ghjuvanna (ci vole ancu à dì ch’è quell'ultima ghjera a surella di u certu tale di u principiu ! Capisci !...). Hà dettu :
– Senti, eo sò incinta d’Antone. (Di cinque o sei mesi duvia esse diggià) Lascia lu stà, chì cusì mi puderaghju marità cun ellu !
L'altra hà rispostu :
– Han ! Poi parlà, tù ! Incù lu mio fratellu hai avutu un figliolu, ma ùn hè micca per quessa ch’è tù l'hai aspettatu. Allora, ne farai altre tante, ne pigliarai un altru. Eiu, mi maritaraghju cun quale vogliu.
Allora, hè falata Maria davanti à a chjesa. S'hè messa in ghjinochje è hà cacciatu i so petti. Hà dettu :
– O beata Madona, fate chì u sangue di Ghjuvanna corri pè u fiume cum'ellu correrà u mio latte !
È per disgrazia !...
Pocu dopu, Maria hè partuta da u paese è si n’hè andata in Marseglia. Ghjuvanna s'hè maritatu cun Antone, hà utu una figliola è po dopu ghjera torna incinta. Ellu, pudia stassi in paese, à travaglià à l’usina, ma pensava sempre à Maria, perchè ghjera assai più bella ch’è a so moglia. Quessa ci vulia à ricunnosce la.
Allora, issu ghjornu, partia, quant'à mè per raghjunghje la in Marseglia è, ghjuntu à i Zinzali, i cavalli si sò impurtati. Ùn ci hè mai statu ch’è st'accidente ma a vittura di u currieru hè falata sott'à a strada, in Fiumaltu.
È lu so sangue, in infatti, hè corsu pè u fiume, cum'ell’era statu a ghjastema. Hè mortu custine.
Allora, tuttu u mondu dice : – E ghjasteme, ùn ci vole à fanne, perchè suvvente s'appiccicanu ! »
Traduzzione in francese
« Voilà l'histoire, en peu de mots. Un certain... quelqu'un, je dirais... avant de partir au service militaire, avait eu un fils avec une jeune femme. On dit que c'était une beauté.
Elle s'appelait Maria. Lui, il était parti et le service durait longtemps, alors.
Elle, qu'a-t-elle fait ? Il y en avait un autre qui lui venait après. Il s'appelait Antone et elle s'est trouvée enceinte de lui. Dans les villages, tout le monde... Tu sais... On lui a dit :
Elle s'appelait Maria. Lui, il était parti et le service durait longtemps, alors.
Elle, qu'a-t-elle fait ? Il y en avait un autre qui lui venait après. Il s'appelait Antone et elle s'est trouvée enceinte de lui. Dans les villages, tout le monde... Tu sais... On lui a dit :
– Ô Maria, Ghjuvanna doit se marier avec Antone ! Nous t'avertissons. Fais le nécessaire pour que ce mariage ne se fasse pas, parce que… Tu n'as pas attendu le premier mais, au moins, ne te fais pas avoir par celui-là.
Alors, Maria est allée voir Ghjuvanna. (Il convient aussi de dire que cette Ghjuvanna était la sœur de l'homme du tout début ! Le premier. Tu comprends !). Elle est allée la voir pour lui dire :
– Écoute, je suis enceinte d’Antone ! (Elle devait l'être déjà de cinq ou six mois.) Laisse-le et je pourrai me marier avec lui.
L'autre a répondu :
– Ha ! Tu peux parler, toi ! Avec mon frère, tu as eu un fils, mais ce n’est pas pour autant que tu l’as attendu. Là, tu feras pareil, et tu en prendras un autre. Moi, je me marie avec qui je veux.
Maria est alors descendue devant l'église. Elle s'est mise à genoux et elle a sorti ses seins. Elle a dit :
– Ô Madone bienheureuse, faites que le sang d’Antone s’écoule dans le fleuve comme s’écoulera mon lait !
Et, par malheur !...
Peu après, Maria est partie du village et elle est allée à Marseille. Ghjuvanna s'est mariée avec Antone. Elle a eu eu une fille et, ensuite, elle était encore enceinte. Lui, il aurait pu rester travailler au village, à l’usine, mais il pensait toujours à Maria. Parce qu'elle était beaucoup plus belle que sa femme – il faut bien le reconnaître. Et alors, ce jour-là, il s’en allait, d'après moi, la rejoindre à Marseille et, arrivé à l’embranchement, les chevaux se sont emballés.
Il n'y a jamais eu que cet accident-là mais la voiture de poste est tombée sous la route, dans le Fiumaltu. et, effectivement, son sang a coulé dans le fleuve, selon les termes de la malédiction. Il est mort là.
Et ensuite, tout le monde dit : – Des malédictions, il ne faut pas en faire parce que, souvent, elles s'accrochent !
Chì ci dice stu racontu?
Fluide du lait, fluide du sang, fluide des mots, l’anecdote est enseignement : prends garde à toi, le discours piège. Il progresse dans ses effets et va jusqu’à la déchirure, un moment où la vie bascule, comme ici chez Antone, Maria et Ghjuvanna (la triade fatale).
Un cas de figure exemplaire où s’enchaînent les épisodes : premiers moments d’alerte, puis toile d’araignée tissée de mots des autres (Nous t’avertissons…). La négociation tourne court et la situation se verrouille. Tout se détraque. Une rupture. Car les mots sont plus forts que tout.
La malédiction engage ceux qui la formulent, dépassés par son énergie dès l’instant où le risque est pris. Rapprochement de mots, tout électrisé par la haine en réponse à la trahison. Antone va devoir en payer le compte maximum et Ghjuvanna, dès lors, s’en trouve percutée (restée veuve, avec deux enfants, pour le reste de son parcours).
Quant à Maria qu’Antone partait rejoindre, elle n’aurait sûrement pu revenir sur sa rage passée, éminemment publique. Difficile à envisager. Un sérieux pli de catastrophe, bien dynamisé par la haine en réponse à la trahison : si le contrat est pris avec l’imprécation, il ne peut s’effacer ni se renégocier.
Contre-intuitif ou pas : l’émotion doit se contrôler car les mots sont plus vifs que nous, plus nets que le ressentiment, la perte de face ou l’envie. Ils sont actifs en situation, cadrent la scène, la précisent. Qui s’est cru acteur un moment n’est en fait qu’un pantin fragile.
Chairs lacérées, sentiments forts. L’outrance dépassée nous revient en intrigue ; un fait divers béant de chevaux qui s’emballent et de roues de voiture dont le maintien se détériore et qui nous laissent ainsi, avec tout le loisir de nourrir des hantises.
Un cas de figure exemplaire où s’enchaînent les épisodes : premiers moments d’alerte, puis toile d’araignée tissée de mots des autres (Nous t’avertissons…). La négociation tourne court et la situation se verrouille. Tout se détraque. Une rupture. Car les mots sont plus forts que tout.
La malédiction engage ceux qui la formulent, dépassés par son énergie dès l’instant où le risque est pris. Rapprochement de mots, tout électrisé par la haine en réponse à la trahison. Antone va devoir en payer le compte maximum et Ghjuvanna, dès lors, s’en trouve percutée (restée veuve, avec deux enfants, pour le reste de son parcours).
Quant à Maria qu’Antone partait rejoindre, elle n’aurait sûrement pu revenir sur sa rage passée, éminemment publique. Difficile à envisager. Un sérieux pli de catastrophe, bien dynamisé par la haine en réponse à la trahison : si le contrat est pris avec l’imprécation, il ne peut s’effacer ni se renégocier.
Contre-intuitif ou pas : l’émotion doit se contrôler car les mots sont plus vifs que nous, plus nets que le ressentiment, la perte de face ou l’envie. Ils sont actifs en situation, cadrent la scène, la précisent. Qui s’est cru acteur un moment n’est en fait qu’un pantin fragile.
Chairs lacérées, sentiments forts. L’outrance dépassée nous revient en intrigue ; un fait divers béant de chevaux qui s’emballent et de roues de voiture dont le maintien se détériore et qui nous laissent ainsi, avec tout le loisir de nourrir des hantises.
Ne parlonu ancu da mar'in là!
Chairs lacérées, sentiments forts : effets de trahison, prise à témoin funeste. Lyrisme et complexité de telle situation, quand intime et privé se voient trop bousculés.
Dans la presse continentale d’époque, on peut lire la nouvelle de cet accident remarquable, et le décès d’Antone avec compte-rendu : aboutissent donc – à la rubrique Accidents de voiture –, les effets matériels sensibles de malédictions qui s’accrochent :
Le Figaro – dimanche 19 novembre 1899 (p. 4)
Terrible accident de voiture
« Bastia : La voiture qui fait le service entre Piedicroce et Folelli a été entraînée dans un précipice par les chevaux, qui ont eu peur d’un feu allumé dans un fossé.
La voiture a roulé jusqu’à la rivière d’une hauteur de soixante-quinze mètres. Le conducteur a été grièvement blessé et a été trouvé un peu au-dessous de la route. L’unique voyageur qui était dans la voiture [...] a roulé jusqu’au fond avec la voiture et les chevaux. Il a été trouvé mort sous trois mètres d’eau le crâne fracassé et le corps affreusement mutilé. » [1]
Dans la presse continentale d’époque, on peut lire la nouvelle de cet accident remarquable, et le décès d’Antone avec compte-rendu : aboutissent donc – à la rubrique Accidents de voiture –, les effets matériels sensibles de malédictions qui s’accrochent :
Le Figaro – dimanche 19 novembre 1899 (p. 4)
Terrible accident de voiture
« Bastia : La voiture qui fait le service entre Piedicroce et Folelli a été entraînée dans un précipice par les chevaux, qui ont eu peur d’un feu allumé dans un fossé.
La voiture a roulé jusqu’à la rivière d’une hauteur de soixante-quinze mètres. Le conducteur a été grièvement blessé et a été trouvé un peu au-dessous de la route. L’unique voyageur qui était dans la voiture [...] a roulé jusqu’au fond avec la voiture et les chevaux. Il a été trouvé mort sous trois mètres d’eau le crâne fracassé et le corps affreusement mutilé. » [1]
[1] Informations reprises dans les mêmes termes dans L’Intransigeant du 20 novembre (p. 3) et dans La Lanterne le 21 (p. 3).

