Tonì Casalonga
En clôturant, cher Tonì, ton propos par cette interpellation interrogative très subtile, « Ecunumia identitaria, what else ? », tu te doutais (pour ne pas dire espérais) en bon connaisseur, en amateur éclairé de cette poésie chantée qu’est le Chjami è Rispondi, que tu relancerais inévitablement notre conversation (qui s’adresse en réalité à la communauté des gens de Robba) autour de ce concept avant-gardiste issu des années 1980. Vous l’aviez, à quelques-uns, baptisé dans le cadre de VIA (club de pensée et de réflexion), Ecunumia Identitaria, et il a préfiguré, avec un peu d’avance, l’excellent travail que tu as su initier lors de ta présidence du premier Conseil Économique Social et Culturel de la Corse (CESCC), né du statut Joxe au cours de la période 1993-1998.
Sans verser dans la nostalgie, qui est, comme le disait Victor Hugo « le bonheur d’être triste », et en empruntant le mode laudatif, je vais tenter de rappeler très rapidement cette histoire très vivifiante qui a animé nos réflexions et nous a permis à tous, de donner un sens à nos engagements militants des années 1990/2000. Certains se sont concrétisés et d’autres ont fondu au soleil de nos illusions. Ils se sont heurtés aux règles de l’économie néo-libérale qui n’a jamais su réellement conjuguer la production de richesses, la croissance économique, la maximisation des profits avec la justice sociale et le respect des solidarités socio-culturelles. Ils ont percuté l’exacerbation de nos sentiments que sont : l’avidité, la convoitise, l’envie, la cupidité. Ils n’ont pas su édifier les remparts éthiques qui permettent d’éviter la confusion des genres entre intérêt individuel et intérêt collectif, entre préservation des « biens communs » et renchérissement des patrimoines, entre accumulation et répartition équitable des richesses.
Sans verser dans la nostalgie, qui est, comme le disait Victor Hugo « le bonheur d’être triste », et en empruntant le mode laudatif, je vais tenter de rappeler très rapidement cette histoire très vivifiante qui a animé nos réflexions et nous a permis à tous, de donner un sens à nos engagements militants des années 1990/2000. Certains se sont concrétisés et d’autres ont fondu au soleil de nos illusions. Ils se sont heurtés aux règles de l’économie néo-libérale qui n’a jamais su réellement conjuguer la production de richesses, la croissance économique, la maximisation des profits avec la justice sociale et le respect des solidarités socio-culturelles. Ils ont percuté l’exacerbation de nos sentiments que sont : l’avidité, la convoitise, l’envie, la cupidité. Ils n’ont pas su édifier les remparts éthiques qui permettent d’éviter la confusion des genres entre intérêt individuel et intérêt collectif, entre préservation des « biens communs » et renchérissement des patrimoines, entre accumulation et répartition équitable des richesses.
L’identité comme réconciliation
Mais revenons sur cette expérience humaine, intellectuelle et politique qui a consisté à explorer, en parallèle des travaux menés par l’Assemblée de Corse sur le Plan de Développement de la Corse, de nouvelles orientations économiques plus modernes (diront certains) en prises avec les réalités socio-économiques de l’époque. Les intentions sont clairement affichées : gagner l’économie à la cause identitaire en privilégiant la valorisation de toutes les ressources locales (bois, pierre, nature, environnement, agriculture, pastoralisme, coutellerie, culture, langue, patrimoine, architecture, …) dans le but d’infléchir les déterminismes du marché délibérément orientés sur l’uniformisation des besoins, la massification des offres, la compétitivité des modèles économiques, la libre concurrence.
Cette nouvelle conception de l’économie qui fait l’éloge de la différence, des particularismes, du local est objectivement moderne (pour l’époque) et synonyme de reprise en main de son destin. Pour ses concepteurs l’interaction entre la dimension économique des projets et leur redimensionnement culturel renvoie naturellement à la théorie économique du bien-être : démontrer que la richesse réelle d’une société, quelque qu’elle soit, ne se réduit pas à la simple production économique. Elle se doit d’y associer des critères comme la santé, les liens sociaux, l’environnement, le cadre de vie, le sentiment d’appartenance à une histoire, à une culture, à un peuple.
En contrepoint et sous l’influence soutenue d’un tourisme multicartes vecteur potentiel de développement, le conseil exécutif présidé par Jean Baggioni est plus circonspect. « Si le caractère identitaire doit clairement être affirmé comme le fondement d’un modèle économique à la fois endogène et ouvert. » Il précise qu’en vertu des délibérations votées par l’Assemblée de Corse en septembre 1993, cette économie identitaire bien que nécessaire n’est pas suffisante pour porter durablement un modèle de développement ambitieux, pourvoyeur d’emplois et de progrès économique. « Peut-on fonder uniquement sur l’identité le progrès économique et social ? Qualitativement, l’identité peut-être source d’emplois, quantitativement elle sera insuffisante » [1].
Cette nouvelle conception de l’économie qui fait l’éloge de la différence, des particularismes, du local est objectivement moderne (pour l’époque) et synonyme de reprise en main de son destin. Pour ses concepteurs l’interaction entre la dimension économique des projets et leur redimensionnement culturel renvoie naturellement à la théorie économique du bien-être : démontrer que la richesse réelle d’une société, quelque qu’elle soit, ne se réduit pas à la simple production économique. Elle se doit d’y associer des critères comme la santé, les liens sociaux, l’environnement, le cadre de vie, le sentiment d’appartenance à une histoire, à une culture, à un peuple.
En contrepoint et sous l’influence soutenue d’un tourisme multicartes vecteur potentiel de développement, le conseil exécutif présidé par Jean Baggioni est plus circonspect. « Si le caractère identitaire doit clairement être affirmé comme le fondement d’un modèle économique à la fois endogène et ouvert. » Il précise qu’en vertu des délibérations votées par l’Assemblée de Corse en septembre 1993, cette économie identitaire bien que nécessaire n’est pas suffisante pour porter durablement un modèle de développement ambitieux, pourvoyeur d’emplois et de progrès économique. « Peut-on fonder uniquement sur l’identité le progrès économique et social ? Qualitativement, l’identité peut-être source d’emplois, quantitativement elle sera insuffisante » [1].
[1] Plan de Développement de la Corse (PDC) – 01.1994.
Les travaux du CESCC
C’est donc dans ce contexte politique, institutionnellement renouvelé mais idéologiquement plutôt conservateur, que le nouveau CESCC s’empare du sujet. L’opportunité est d’autant plus facile qu’une bonne partie de l’équipe de VIA se retrouve élue au sein de ce conseil qui représente la société civile dans sa diversité la plus représentative.
Cet heureux mélange des genres fait inévitablement rebondir le concept d’économie identitaire dans l’hémicycle. « Économie identitaire comme volonté d’exploiter l’identité comme une ressource. Mais dans le sens quasi-écologique du terme à savoir l’enrichissement permanent de la ressource mais dans le respect de la préservation de la diversité » [1].
Un travail de brainstorming général est lancé. Les équipes constituées sont nécessairement pluridisciplinaires et animées par des experts en économie, en droit, en ingénierie financière, en transfert technologique. Les acteurs de l’économie sont largement représentés car ce sont eux qui sont censés donner du sens, du contenu et de la puissance au concept.
Dans un des cinq séminaires dédiés à cette question (économie identitaire & systèmes financiers), Tonì Casalonga revient sur les « éléments objectifs » qui sous-tendent selon lui le concept d’identité : la géographie du territoire dans son acception la plus large (nature, environnement, matières premières, sols, végétation), l’histoire passée ou contemporaine de notre pays qui façonne nos existences individuelles et collectives, la culture au sens le plus holistique du terme (patrimoine, gastronomie, savoir-faire, langue, usages, mode de vie, architecture, …) et le peuple (entité physique) des femmes et des hommes qui constituent la réalité de la vie sur cette terre.
À l’occasion de cette séance, le tout nouveau président, sculpteur, graveur, peintre, poète, essayiste de son état, dénonce dans le cas spécifique de la filière « pierre » le manque de discernement des experts « ces hommes compétents qui se trompent selon les normes » disait Paul Valéry, qui sous prétexte de créer de la valeur ajoutée, ont sciemment délaissé la subjectivité créatrice des artistes. Après une critique sans nuance et très argumentée il termine son intervention en affirmant que durant la phase de modélisation de cette filière économique à haute valeur ajoutée aucun artiste, aucun créateur, aucun architecte, aucun plasticien n’a été associé. Cet oubli dommageable et symptomatique d’une pensée étroite et orientée exclusivement sur la rentabilité économique du modèle ne pouvait donc déboucher que sur un échec retentissant. Sa conclusion est à la fois savoureuse et pétrifiante « Carrara sans Michel-Ange ce n’est rien ! C’est pour ces bonnes raisons aussi que cela n’a pas marché en Corse ».
Cette confrontation entre identité culturelle et économie identitaire est une des nombreuses illustrations de la complexité dans laquelle la réflexion a entrainé invariablement l’ensemble des protagonistes de cette aventure. A ce propos il convient de lire en préambule des travaux du CESCC la synthèse des contributions que F. Mercury a rédigée [2]. Elle a certainement contribué à redimensionner la hauteur de vue des débats qui s’en sont suivis.
Au terme des trois années de réflexions (1993/95), de débats bouillonnants, foisonnants, imaginatifs et empreints d’un désir inextinguible de démocratie participative. Après avoir mobilisé outre les membres du CESCC, 17 enseignants-chercheurs (dont quatorze issus de l’Università di Corsica), trois chercheurs de l’INRA, quatre experts, quatre personnalités qualifiées, quatre enseignants du secondaire, deux étudiants et deux lycéens [3], le CESCC publie cinq cahiers (I Quaterni) qui retracent sur le fond comme sur la forme le modèle d’économie identitaire recherché.
Le projet est théorisé et le cadre posé. L’économie identitaire doit répondre avant toute chose à une volonté (politique) : explorer l’identité comme une ressource originale destinée à l’enrichissement du « commun » dans un souci permanent de préservation de ses diversités. La philosophie de l’action vise à : transformer les handicaps supposés en atouts, définir la culture et ses identités dans un rapport au territoire, concevoir la tradition et la modernité dans un rapport d’équivalence [4]. La meilleure définition de l’économie identitaire est exprimée par Tonì Casalonga lui-même dans ses entretiens avec Ange Casta dans La parabole Corse – rencontres avec l’identité. Je cite: « produire de la richesse, produire de la justice sociale sans laquelle la richesse, si elle n’est pas partagée, n’est pas satisfaisante, et enfin produire du sens, parce qu’il ne suffit pas d’être riche, il ne suffit pas que cette richesse soit partagée. Il faut que la société ait un sens, que la vie en ait un aussi » [5].
Cet heureux mélange des genres fait inévitablement rebondir le concept d’économie identitaire dans l’hémicycle. « Économie identitaire comme volonté d’exploiter l’identité comme une ressource. Mais dans le sens quasi-écologique du terme à savoir l’enrichissement permanent de la ressource mais dans le respect de la préservation de la diversité » [1].
Un travail de brainstorming général est lancé. Les équipes constituées sont nécessairement pluridisciplinaires et animées par des experts en économie, en droit, en ingénierie financière, en transfert technologique. Les acteurs de l’économie sont largement représentés car ce sont eux qui sont censés donner du sens, du contenu et de la puissance au concept.
Dans un des cinq séminaires dédiés à cette question (économie identitaire & systèmes financiers), Tonì Casalonga revient sur les « éléments objectifs » qui sous-tendent selon lui le concept d’identité : la géographie du territoire dans son acception la plus large (nature, environnement, matières premières, sols, végétation), l’histoire passée ou contemporaine de notre pays qui façonne nos existences individuelles et collectives, la culture au sens le plus holistique du terme (patrimoine, gastronomie, savoir-faire, langue, usages, mode de vie, architecture, …) et le peuple (entité physique) des femmes et des hommes qui constituent la réalité de la vie sur cette terre.
À l’occasion de cette séance, le tout nouveau président, sculpteur, graveur, peintre, poète, essayiste de son état, dénonce dans le cas spécifique de la filière « pierre » le manque de discernement des experts « ces hommes compétents qui se trompent selon les normes » disait Paul Valéry, qui sous prétexte de créer de la valeur ajoutée, ont sciemment délaissé la subjectivité créatrice des artistes. Après une critique sans nuance et très argumentée il termine son intervention en affirmant que durant la phase de modélisation de cette filière économique à haute valeur ajoutée aucun artiste, aucun créateur, aucun architecte, aucun plasticien n’a été associé. Cet oubli dommageable et symptomatique d’une pensée étroite et orientée exclusivement sur la rentabilité économique du modèle ne pouvait donc déboucher que sur un échec retentissant. Sa conclusion est à la fois savoureuse et pétrifiante « Carrara sans Michel-Ange ce n’est rien ! C’est pour ces bonnes raisons aussi que cela n’a pas marché en Corse ».
Cette confrontation entre identité culturelle et économie identitaire est une des nombreuses illustrations de la complexité dans laquelle la réflexion a entrainé invariablement l’ensemble des protagonistes de cette aventure. A ce propos il convient de lire en préambule des travaux du CESCC la synthèse des contributions que F. Mercury a rédigée [2]. Elle a certainement contribué à redimensionner la hauteur de vue des débats qui s’en sont suivis.
Au terme des trois années de réflexions (1993/95), de débats bouillonnants, foisonnants, imaginatifs et empreints d’un désir inextinguible de démocratie participative. Après avoir mobilisé outre les membres du CESCC, 17 enseignants-chercheurs (dont quatorze issus de l’Università di Corsica), trois chercheurs de l’INRA, quatre experts, quatre personnalités qualifiées, quatre enseignants du secondaire, deux étudiants et deux lycéens [3], le CESCC publie cinq cahiers (I Quaterni) qui retracent sur le fond comme sur la forme le modèle d’économie identitaire recherché.
Le projet est théorisé et le cadre posé. L’économie identitaire doit répondre avant toute chose à une volonté (politique) : explorer l’identité comme une ressource originale destinée à l’enrichissement du « commun » dans un souci permanent de préservation de ses diversités. La philosophie de l’action vise à : transformer les handicaps supposés en atouts, définir la culture et ses identités dans un rapport au territoire, concevoir la tradition et la modernité dans un rapport d’équivalence [4]. La meilleure définition de l’économie identitaire est exprimée par Tonì Casalonga lui-même dans ses entretiens avec Ange Casta dans La parabole Corse – rencontres avec l’identité. Je cite: « produire de la richesse, produire de la justice sociale sans laquelle la richesse, si elle n’est pas partagée, n’est pas satisfaisante, et enfin produire du sens, parce qu’il ne suffit pas d’être riche, il ne suffit pas que cette richesse soit partagée. Il faut que la société ait un sens, que la vie en ait un aussi » [5].
[1] Dominique Taddei, Florence Antomarchi, Économie identitaire - Ecunumia Identitaria, Ajaccio, Albiana, 1997, p. 22.
[2] Ecunumia identitaria, pp. 30-40.
[3] Philippe Pesteil, "Au carrefour de l’économique et du culturel. La filière castanéicole corse comme marqueur de l'identité", Etudes Rurales , n° 157-158, 2001.
[4] Ecunumia identitaria, p. 25.
[5] Ange Casta, La parabole Corse – rencontres avec l’identité, Ajaccio, Albiana, 1995.
La légitimité des idées
Toutefois, la dernière étape reste la plus compliquée, puisqu’il faut mettre en application cette théorie de l’économie identitaire dans un cadre formel, le plan de développement de la Corse, qui est par essence, l’outil de planification de la politique régionale corse négociée en concertation avec les services déconcentrés de l’État et les différentes directions générales de la Commission européenne à savoir : Politique Régionale et cohésion, Agriculture, Concurrence, Marché intérieur.
Des programmes spécifiques tels que les « initiatives communautaires » existent. Pour la Corse les plus connus sont : LEADER, INTERREG, PESCA. Des tentatives de programmations vont être lancées notamment dans le cadre de LEADER autour des productions agricoles labellisées ou à labelliser. Mais bien que le concept d’économie identitaire soit repris très largement par la classe politique, dans les faits, les initiatives tendant à transformer l’écosystème insulaire en le rendant éco-compatible avec les travaux menés par le CESCC restent très marginales et principalement tournées sur les productions agricoles (miel, vin, clémentine, farine de châtaigne, huile d’olive, noisette de Cervione, brocciu).
Malgré l’important travail du CESCC dans son approche holistique de l’économie identitaire, cette dernière est restée principalement sectorisée à l’agriculture et à l’agroalimentaire en général. Sous l’exigence d’optimiser la valorisation des productions agricoles, la classe politique corse, dans sa pluralité d’opinions, va engager l’agriculture dans une double direction. D’une part, elle va construire une véritable politique de filière orientée sur la productivité, l’organisation économique et la rentabilité des systèmes d’exploitation. D’autre part, elle va soutenir et renforcer les démarches de certification destinées à créer par la différenciation qualitative, une plus-value commerciale sur les produits d’origine corse.
Ce choix profitera pleinement aux productions végétales (vins, agrumes, maraichage, fruits d’été). Pour autant, les productions traditionnelles (charcuterie, fromages, miel, farine de châtaigne, huile d’olive) dites de « niche » et se caractérisant par de petits volumes demeureront lourdement menacées dans leur authenticité par des productions similaires copiées hors de la région Corse [1]. Cette pléthore de contrefaçons adossées à l’image de tradition, de savoir-faire va contribuer à dénaturer l’identité des produits (captation d’image) et préempter un marché très porteur où la demande en produits fermiers est considérablement plus forte que l’offre proposée.
Dix ans plus tard et après l’obtention d’une série de nouvelles certifications d’origine et de qualité, le président de l’office de développement agricole et rural de la Corse, Jean-Claude Bonaccorsi, déclarera à l’occasion de la tenue du salon de l’agriculture de Paris : « L’agriculture corse se caractérise par des modes de production traditionnels et identitaires, et par un positionnement de produits axés sur la qualité. Ces deux critères permettent une différenciation essentielle de la région Corse, à l’heure de la globalisation et de l’uniformité ».
Le développement identitaire est donc en marche mais à une condition que les règles de l’économie libérale soient respectées et que l’ouverture compétitive des marchés soit définitivement admise en Corse comme à l’extérieur de l’île. La politique des filières voulues et soutenues par la France et la Communauté Européenne encourage le développement des signes de qualité et d’origine (donc la norme) dans le but de renforcer leurs balances des paiements respectives. La Corse n’est pas en reste. Une vingtaine de signe de qualité officielle (AOP, IGP) sont obtenus dans le but de protéger l’origine et la qualité des produits. En réalité ils servent prioritairement l’organisation des marchés et leur positionnement commercial vis-à-vis de la concurrence souvent déloyale et contrefactée.
Dans ce contexte, les processus de gentrification sont irrémédiablement enclenchés et la création de richesses identitaires reléguée au rang d’accessoire de la politique agricole. D’autres secteurs d’activité vont tutoyer le concept « identitaire » comme les eaux naturelles (St Georges, Zilia et Orezza), la lauze de Brandu, le vert d’Orezza, la coutellerie d’art avec Christian Moretti, Laurent Benielli et Jean Biancucci, et ce malgré que la coutellerie d’importation se soit accaparée le marché du souvenir en plagiant de façon éhontée le « couteau corse », la biscuiterie avec les canistrelli, le fiadone, i migliacci et autres falculelle, enfin l’épargne de proximité avec l’associu Femu Qui et son capital-risqueur la SA Femu Qui (riche de 4600 actionnaires). Mais nous sommes encore très loin de la construction d’une économie identitaire globalisante, diversifiée, polyvalente, adossée à une stratégie de développement polycentré reposant sur la valorisation des ressources et des compétences dans le but de promouvoir une capacité d’offres en biens et services, plurielles et diversifiées correspondant à la génération des produits d’aujourd’hui et de demain.
Des programmes spécifiques tels que les « initiatives communautaires » existent. Pour la Corse les plus connus sont : LEADER, INTERREG, PESCA. Des tentatives de programmations vont être lancées notamment dans le cadre de LEADER autour des productions agricoles labellisées ou à labelliser. Mais bien que le concept d’économie identitaire soit repris très largement par la classe politique, dans les faits, les initiatives tendant à transformer l’écosystème insulaire en le rendant éco-compatible avec les travaux menés par le CESCC restent très marginales et principalement tournées sur les productions agricoles (miel, vin, clémentine, farine de châtaigne, huile d’olive, noisette de Cervione, brocciu).
Malgré l’important travail du CESCC dans son approche holistique de l’économie identitaire, cette dernière est restée principalement sectorisée à l’agriculture et à l’agroalimentaire en général. Sous l’exigence d’optimiser la valorisation des productions agricoles, la classe politique corse, dans sa pluralité d’opinions, va engager l’agriculture dans une double direction. D’une part, elle va construire une véritable politique de filière orientée sur la productivité, l’organisation économique et la rentabilité des systèmes d’exploitation. D’autre part, elle va soutenir et renforcer les démarches de certification destinées à créer par la différenciation qualitative, une plus-value commerciale sur les produits d’origine corse.
Ce choix profitera pleinement aux productions végétales (vins, agrumes, maraichage, fruits d’été). Pour autant, les productions traditionnelles (charcuterie, fromages, miel, farine de châtaigne, huile d’olive) dites de « niche » et se caractérisant par de petits volumes demeureront lourdement menacées dans leur authenticité par des productions similaires copiées hors de la région Corse [1]. Cette pléthore de contrefaçons adossées à l’image de tradition, de savoir-faire va contribuer à dénaturer l’identité des produits (captation d’image) et préempter un marché très porteur où la demande en produits fermiers est considérablement plus forte que l’offre proposée.
Dix ans plus tard et après l’obtention d’une série de nouvelles certifications d’origine et de qualité, le président de l’office de développement agricole et rural de la Corse, Jean-Claude Bonaccorsi, déclarera à l’occasion de la tenue du salon de l’agriculture de Paris : « L’agriculture corse se caractérise par des modes de production traditionnels et identitaires, et par un positionnement de produits axés sur la qualité. Ces deux critères permettent une différenciation essentielle de la région Corse, à l’heure de la globalisation et de l’uniformité ».
Le développement identitaire est donc en marche mais à une condition que les règles de l’économie libérale soient respectées et que l’ouverture compétitive des marchés soit définitivement admise en Corse comme à l’extérieur de l’île. La politique des filières voulues et soutenues par la France et la Communauté Européenne encourage le développement des signes de qualité et d’origine (donc la norme) dans le but de renforcer leurs balances des paiements respectives. La Corse n’est pas en reste. Une vingtaine de signe de qualité officielle (AOP, IGP) sont obtenus dans le but de protéger l’origine et la qualité des produits. En réalité ils servent prioritairement l’organisation des marchés et leur positionnement commercial vis-à-vis de la concurrence souvent déloyale et contrefactée.
Dans ce contexte, les processus de gentrification sont irrémédiablement enclenchés et la création de richesses identitaires reléguée au rang d’accessoire de la politique agricole. D’autres secteurs d’activité vont tutoyer le concept « identitaire » comme les eaux naturelles (St Georges, Zilia et Orezza), la lauze de Brandu, le vert d’Orezza, la coutellerie d’art avec Christian Moretti, Laurent Benielli et Jean Biancucci, et ce malgré que la coutellerie d’importation se soit accaparée le marché du souvenir en plagiant de façon éhontée le « couteau corse », la biscuiterie avec les canistrelli, le fiadone, i migliacci et autres falculelle, enfin l’épargne de proximité avec l’associu Femu Qui et son capital-risqueur la SA Femu Qui (riche de 4600 actionnaires). Mais nous sommes encore très loin de la construction d’une économie identitaire globalisante, diversifiée, polyvalente, adossée à une stratégie de développement polycentré reposant sur la valorisation des ressources et des compétences dans le but de promouvoir une capacité d’offres en biens et services, plurielles et diversifiées correspondant à la génération des produits d’aujourd’hui et de demain.
[1] Philippe Pesteil, « Le territoire comme gisement de produits miroirs : exemples corses », In L’assiette du touriste, édité par Jean-Yves Andrieux et Patrick Harismendy. Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013.
Mais pourquoi le ciment n’a-t-il pas pris ?
Je pense qu’en tout premier lieu l’image de l’organe consultatif qu’était le CESCC a gêné la classe politique en charge des intérêts de la Corse. Le foisonnement des idées, la nature, la qualité et le contenu des débats a mis l’Assemblée de Corse et son exécutif en situation d’exécutant potentiel d’une politique dont il n’avait ni le contrôle, ni la maitrise. Ils ont donc conservé la doctrine en vigueur et reproduit très respectueusement la matrice de co-développement préconisée par l’Etat et la Communauté européenne à travers la politique des contrats de plan de l’époque. La légitimité des idées ne pèse rien face à la légitimité du pouvoir !
Ensuite le contexte économique était très dépendant des transferts publics (emplois, aides de l’État, fonds structurels européens, transferts sociaux) et majoritairement composé d’un petit tissu productif très dépendant de la manne touristique. Le tourisme a absorbé le modèle parce que plus rentable à court terme, plus attractif pour les investisseurs, et soutenu par le marché de l’immobilier. L’identité corse a été transformée en produit marketing (le désir identitaire) plus qu’en substrat productif de développement.
Enfin, la création d’une économie identitaire nécessitait une stratégie industrielle, logistique et administrative à la fois lourde et sophistiquée. Des choix politiques forts et ambitieux. La mise en œuvre de moyens humains et financiers importants. Une adaptation en profondeur des normes sociales de façon à influencer positivement les choix économiques et les comportements individuels et collectifs.
Ce nouveau référentiel nécessitait : de prendre en compte toutes une série de paramètres (origine, classe sociale, réorganisation du contrat social, appartenance et imprégnation culturelle, secteur d’activité, citoyenneté, …). D’imaginer de transformer en profondeur la structure de l’économie de manière à la rendre plus juste, plus solidaire, plus efficiente.
Malheureusement ces bouleversements n’étaient absolument pas envisageables à l’époque dans la mesure ou la classe politique n’était pas encore renouvelée et l’institution régionale trop jeune pour affirmer son autonomie d’action. Il en est résulté, un concept novateur, vidé de son sens, galvaudé par les industriels de l’agroalimentaire et de la communication et utilisé comme un élément de langage pour des politiques en mal de contenu.
Il nous reste une expérience, quelques résultats très significatifs et surtout un enthousiasme, une énergie, une force de conviction qui nous a fait croire que tout était possible. Je voudrais terminer cet article en vous remerciant tous et en premier lieu toi, Toni pour l’espoir mais surtout la force de conviction qui t’a animé tout au long de ton mandat de président. Et je citerai pour conclure « a fola di e trè scarpillini » di u nostru amicu Lisandru Bassani. Sò trè scarpillini è ugnunu batti nant’à una petra. Allora, à u prima, l’hè dumandatu chì faci ? è dici : eiu, provu à vincia a me ghjurnata ; u sicondu eddu, rispondi : eiu, provu à squadrà sta petra. È po u terzu, quand’ellu li hè dumandatu : ma chì faci, tù ? Eiu ? Eiu, facciu una catedrala. Pensu ch’ella hè quissa dinò l’ecunumia identitaria [1].
Dans la vie, disait Marie Curie, « rien n’est à craindre, tout est à comprendre ». Il est donc temps à présent pour nous de comprendre ce que nous devons faire. Comprendre que le discours sur l’avenir ne doit pas occulter l’urgence de l’action. Qu’il faut agir vite car même s’il y a des incertitudes, la seule manière de s’en affranchir c’est d’anticiper les scénarios de façon à mieux les maitriser.
Que de temps perdu, d’énergies gaspillées, d’occasions manquées par ceux-là-mêmes qui nous ont fait croire que notre avenir commun passait par un inversement des valeurs, une inversion de la hiérarchie des normes sociales et culturelles, l’instauration d’une démocratie participative et enfin l’affirmation d’un nouveau modèle de société original, progressiste et économiquement émancipateur.
Ensuite le contexte économique était très dépendant des transferts publics (emplois, aides de l’État, fonds structurels européens, transferts sociaux) et majoritairement composé d’un petit tissu productif très dépendant de la manne touristique. Le tourisme a absorbé le modèle parce que plus rentable à court terme, plus attractif pour les investisseurs, et soutenu par le marché de l’immobilier. L’identité corse a été transformée en produit marketing (le désir identitaire) plus qu’en substrat productif de développement.
Enfin, la création d’une économie identitaire nécessitait une stratégie industrielle, logistique et administrative à la fois lourde et sophistiquée. Des choix politiques forts et ambitieux. La mise en œuvre de moyens humains et financiers importants. Une adaptation en profondeur des normes sociales de façon à influencer positivement les choix économiques et les comportements individuels et collectifs.
Ce nouveau référentiel nécessitait : de prendre en compte toutes une série de paramètres (origine, classe sociale, réorganisation du contrat social, appartenance et imprégnation culturelle, secteur d’activité, citoyenneté, …). D’imaginer de transformer en profondeur la structure de l’économie de manière à la rendre plus juste, plus solidaire, plus efficiente.
Malheureusement ces bouleversements n’étaient absolument pas envisageables à l’époque dans la mesure ou la classe politique n’était pas encore renouvelée et l’institution régionale trop jeune pour affirmer son autonomie d’action. Il en est résulté, un concept novateur, vidé de son sens, galvaudé par les industriels de l’agroalimentaire et de la communication et utilisé comme un élément de langage pour des politiques en mal de contenu.
Il nous reste une expérience, quelques résultats très significatifs et surtout un enthousiasme, une énergie, une force de conviction qui nous a fait croire que tout était possible. Je voudrais terminer cet article en vous remerciant tous et en premier lieu toi, Toni pour l’espoir mais surtout la force de conviction qui t’a animé tout au long de ton mandat de président. Et je citerai pour conclure « a fola di e trè scarpillini » di u nostru amicu Lisandru Bassani. Sò trè scarpillini è ugnunu batti nant’à una petra. Allora, à u prima, l’hè dumandatu chì faci ? è dici : eiu, provu à vincia a me ghjurnata ; u sicondu eddu, rispondi : eiu, provu à squadrà sta petra. È po u terzu, quand’ellu li hè dumandatu : ma chì faci, tù ? Eiu ? Eiu, facciu una catedrala. Pensu ch’ella hè quissa dinò l’ecunumia identitaria [1].
Dans la vie, disait Marie Curie, « rien n’est à craindre, tout est à comprendre ». Il est donc temps à présent pour nous de comprendre ce que nous devons faire. Comprendre que le discours sur l’avenir ne doit pas occulter l’urgence de l’action. Qu’il faut agir vite car même s’il y a des incertitudes, la seule manière de s’en affranchir c’est d’anticiper les scénarios de façon à mieux les maitriser.
Que de temps perdu, d’énergies gaspillées, d’occasions manquées par ceux-là-mêmes qui nous ont fait croire que notre avenir commun passait par un inversement des valeurs, une inversion de la hiérarchie des normes sociales et culturelles, l’instauration d’une démocratie participative et enfin l’affirmation d’un nouveau modèle de société original, progressiste et économiquement émancipateur.
[1] Ecunumia identitaria – Quaternu 4 – sistemi finanziari, CESCC, janvier 1995.
Pour aller plus loin
Robba avait repris quelques passages d'Ecunumia identitaria en 2021, à redécouvrir ici https://www.rivistarobba.com/Ecunumia-identitaria-oghje-dinu_a117.html
Le texte de Thierry Casanova est une réponse à Tonì Casalonga https://www.rivistarobba.com/Ecunumia-identitaria-what-else_a530.html
Le texte de Thierry Casanova est une réponse à Tonì Casalonga https://www.rivistarobba.com/Ecunumia-identitaria-what-else_a530.html
