Visite de Lionel Jospin à Corte, Jeannot Filippi
Lionel Jospin est mort à Paris le 22 mars 2026. Il était en quelque sorte l’un des derniers représentants d’une classe politique française qui a eu à affronter une crise en Corse, crise qui d’un point de vue parisien pouvait apparaitre à la fois mineure et majeure. Mineure parce que, vue de Paris, la Corse ne représente qu’une part infime de la population française. Majeure parce que cette crise en réalité questionnait et questionne toujours les fondements du système républicain issu de l’histoire de la Révolution française.
Enfin, Lionel Jospin n’était pas seulement l’un des derniers représentants de cette classe politique, il était aussi l’une des rares personnalités de ce pays à avoir abordé cette crise, au plus haut niveau, avec un incontestable esprit d’ouverture et la capacité de remettre éventuellement en cause quelques dogmes bien français. Et dans ce pays de tradition chrétienne et catholique qu’est la France, la remise en question des dogmes ne va pas toujours de soi.
Enfin, Lionel Jospin n’était pas seulement l’un des derniers représentants de cette classe politique, il était aussi l’une des rares personnalités de ce pays à avoir abordé cette crise, au plus haut niveau, avec un incontestable esprit d’ouverture et la capacité de remettre éventuellement en cause quelques dogmes bien français. Et dans ce pays de tradition chrétienne et catholique qu’est la France, la remise en question des dogmes ne va pas toujours de soi.
Les réformateurs et les autres
Dans le cas spécifique de la Corse, à part Lionel Jospin, trois autres personnalités au moins ont joué un rôle concret et important dans la capacité à bousculer les dogmes. Ces trois autres personnalités sont Michel Rocard, Gaston Defferre et Pierre Joxe.
Michel Rocard fut l’un des premiers représentants de la classe politique française à tenter d’expliquer pourquoi un sentiment de révolte se manifestait en Corse. Gaston Defferre fut le ministre de l’Intérieur qui mit en place le premier statut particulier de la Corse. Pierre Joxe fut le ministre de l’Intérieur qui tenta de donner au statut de la Corse une dimension supplémentaire. Lionel Jospin fut le chef de gouvernement qui négocia les accords de Matignon et tenta d’engager l’île dans la troisième étape d’une conception nouvelle des rapports entre l’île et le pouvoir parisien. Ils incarnent tous les quatre la recherche d’une ouverture, d’une voie de passage entre les aspirations émancipatrices d’une génération nouvelle en Corse et les frilosités conservatrices de la France.
D’autres personnalités représentatives de la classe politique française de ce temps peuvent incarner l’attitude inverse. Citons, en raison des responsabilités qu’ils ont eu à assumer : Pierre Messmer, Michel Poniatowski, Jean-Pierre Chevènement et Charles Pasqua.
Ils sont les hommes qui symbolisent au niveau du pouvoir l’intransigeance jacobine de l’État. Ils ne sont pas les seuls, bien sûr, mais les rôles qu’ils ont joués en ont fait, vu de Corse, des porte-drapeaux du centralisme.
Michel Rocard fut l’un des premiers représentants de la classe politique française à tenter d’expliquer pourquoi un sentiment de révolte se manifestait en Corse. Gaston Defferre fut le ministre de l’Intérieur qui mit en place le premier statut particulier de la Corse. Pierre Joxe fut le ministre de l’Intérieur qui tenta de donner au statut de la Corse une dimension supplémentaire. Lionel Jospin fut le chef de gouvernement qui négocia les accords de Matignon et tenta d’engager l’île dans la troisième étape d’une conception nouvelle des rapports entre l’île et le pouvoir parisien. Ils incarnent tous les quatre la recherche d’une ouverture, d’une voie de passage entre les aspirations émancipatrices d’une génération nouvelle en Corse et les frilosités conservatrices de la France.
D’autres personnalités représentatives de la classe politique française de ce temps peuvent incarner l’attitude inverse. Citons, en raison des responsabilités qu’ils ont eu à assumer : Pierre Messmer, Michel Poniatowski, Jean-Pierre Chevènement et Charles Pasqua.
Ils sont les hommes qui symbolisent au niveau du pouvoir l’intransigeance jacobine de l’État. Ils ne sont pas les seuls, bien sûr, mais les rôles qu’ils ont joués en ont fait, vu de Corse, des porte-drapeaux du centralisme.
Les protestants et les autres
Au-delà de ce positionnement au sujet de la question corse, qu’est-ce qui différencie ces huit personnalités ?
Assurément pas le genre. Tous sont des hommes, ce qui pourrait nous permettre de les situer dans la catégorie d’une génération issue d’une tradition politique encore fermée aux femmes. Cela est vrai mais n’est pas absolument probant. Certes, il y aurait plus de chances de nos jours de voir y figurer des femmes, mais il ne s’agirait que d’une probabilité encore quelque peu fragile. Depuis que le droit de vote a été « consenti » aux femmes, en 1945, sur cinquante-et-un gouvernements, c’est-à-dire cinquante-et-un premiers ministres et cinquante-et-un ministres de l’intérieur, seules deux femmes ont été premières ministres, et une a été ministre de l’Intérieur.
Ce qui pourrait différencier les huit ministres que j’ai cités pourrait donc être, à l’évidence, leur positionnement sur l’échiquier politique, les uns étant dits de droite, conservateurs, et les autres dits de gauche, socialistes. Mais cette différenciation ne fonctionne pas non plus.
Les quatre ministres qui ont manifesté une volonté claire de faire évoluer les institutions en Corse sont effectivement des personnalités classées à gauche, mais les quatre personnalités qui ont combattu ou ont été frileuses face à ces évolutions ne sont pas toutes de droite. L’une d’entre elles est une personnalité de gauche, socialiste : Jean-Pierre Chevènement.
Ces hommes sont issus de catégories sociales aisées pour certains, plus modestes pour d’autres. Le père de Charles Pasqua était policier et celui de Jean-Pierre Chevènement instituteur, celui de Gaston Defferre avoué.
Gaston Defferre et Charles Pasqua ont fait des études de droit à l’université. Les autres appartiennent à des familles parfois prestigieuses et sortent des grandes écoles, Sciences politiques et École Nationale d’Administration notamment. Il y a donc bien des différences entre ces personnalités, mais des différences qui ne correspondent pas au clivage entre les deux catégories que j’ai décrites : entre ceux qui cherchent à faire évoluer la situation de la Corse et ceux qui résistent à ces évolutions.
En cherchant bien pourtant, il existe une particularité qui tendrait à distinguer ces deux groupes de personnalités. Les quatre personnalités favorables à des évolutions sont d’éducation protestante alors que les quatre autres ne le sont pas. J’évite ici volontairement de définir ce clivage en opposant l’éducation protestante et l’éducation catholique. Car si l’hypothèse du fait que le protestantisme des uns aurait pu avoir une influence sur la nature de leurs engagements politiques, rien ne permettrait de dire avec certitude que le catholicisme serait en lui-même la raison d’un positionnement inverse.
En d’autres termes, est-ce l’éducation d’esprit catholique ou l’absence d’éducation protestante qui aurait conduit les autres sur une voie différente ? J’insiste d’autant plus sur cette interrogation que dans les présentations qui sont faites des parcours de chacun, à travers les livres, les articles ou les encyclopédies, l’appartenance au protestantisme des uns est beaucoup plus soulignée que l’appartenance au catholicisme des autres. Une différence de traitement qui vient sans doute du fait que l’appartenance au catholicisme est considérée comme une évidence dans un pays comme la France, alors que l’appartenance à la religion protestante est une particularité. Le protestantisme, en tant que religion et en tant que culture, ne concerne apparemment que 3% de la population française.
Assurément pas le genre. Tous sont des hommes, ce qui pourrait nous permettre de les situer dans la catégorie d’une génération issue d’une tradition politique encore fermée aux femmes. Cela est vrai mais n’est pas absolument probant. Certes, il y aurait plus de chances de nos jours de voir y figurer des femmes, mais il ne s’agirait que d’une probabilité encore quelque peu fragile. Depuis que le droit de vote a été « consenti » aux femmes, en 1945, sur cinquante-et-un gouvernements, c’est-à-dire cinquante-et-un premiers ministres et cinquante-et-un ministres de l’intérieur, seules deux femmes ont été premières ministres, et une a été ministre de l’Intérieur.
Ce qui pourrait différencier les huit ministres que j’ai cités pourrait donc être, à l’évidence, leur positionnement sur l’échiquier politique, les uns étant dits de droite, conservateurs, et les autres dits de gauche, socialistes. Mais cette différenciation ne fonctionne pas non plus.
Les quatre ministres qui ont manifesté une volonté claire de faire évoluer les institutions en Corse sont effectivement des personnalités classées à gauche, mais les quatre personnalités qui ont combattu ou ont été frileuses face à ces évolutions ne sont pas toutes de droite. L’une d’entre elles est une personnalité de gauche, socialiste : Jean-Pierre Chevènement.
Ces hommes sont issus de catégories sociales aisées pour certains, plus modestes pour d’autres. Le père de Charles Pasqua était policier et celui de Jean-Pierre Chevènement instituteur, celui de Gaston Defferre avoué.
Gaston Defferre et Charles Pasqua ont fait des études de droit à l’université. Les autres appartiennent à des familles parfois prestigieuses et sortent des grandes écoles, Sciences politiques et École Nationale d’Administration notamment. Il y a donc bien des différences entre ces personnalités, mais des différences qui ne correspondent pas au clivage entre les deux catégories que j’ai décrites : entre ceux qui cherchent à faire évoluer la situation de la Corse et ceux qui résistent à ces évolutions.
En cherchant bien pourtant, il existe une particularité qui tendrait à distinguer ces deux groupes de personnalités. Les quatre personnalités favorables à des évolutions sont d’éducation protestante alors que les quatre autres ne le sont pas. J’évite ici volontairement de définir ce clivage en opposant l’éducation protestante et l’éducation catholique. Car si l’hypothèse du fait que le protestantisme des uns aurait pu avoir une influence sur la nature de leurs engagements politiques, rien ne permettrait de dire avec certitude que le catholicisme serait en lui-même la raison d’un positionnement inverse.
En d’autres termes, est-ce l’éducation d’esprit catholique ou l’absence d’éducation protestante qui aurait conduit les autres sur une voie différente ? J’insiste d’autant plus sur cette interrogation que dans les présentations qui sont faites des parcours de chacun, à travers les livres, les articles ou les encyclopédies, l’appartenance au protestantisme des uns est beaucoup plus soulignée que l’appartenance au catholicisme des autres. Une différence de traitement qui vient sans doute du fait que l’appartenance au catholicisme est considérée comme une évidence dans un pays comme la France, alors que l’appartenance à la religion protestante est une particularité. Le protestantisme, en tant que religion et en tant que culture, ne concerne apparemment que 3% de la population française.
Un protestantisme effectivement assumé
Jospin, Rocard, Defferre et Joxe assument ou assumaient clairement leur héritage protestant.
« La famille de Gaston Defferre et le protestantisme sont indissociablement liés » déclarait l’épouse de l’ancien maire de Marseille, Edmonde Charles-Roux, en 2003 dans un article de l’hebdomadaire Réforme : « Il avait besoin de s’entourer d’hommes fiables, avec un certain souci de l’honnêteté. Dans ses premiers pas en politique, il s’est appuyé sur des personnalités protestantes de Marseille ».
En ce qui concerne Michel Rocard, Bernadette Sauvaget, dans le journal Libération en 2016, le présentait comme « Un protestant en politique » : « Il revendiquait cet héritage et cette culture marqués par la rigueur du calvinisme ». Le sociologue Jean-Paul Willaime dit de lui : « Il a incarné l’éthique de la responsabilité et l’éthique de l’action, typiques du protestantisme. Comme les protestants n’acceptent pas de magistère dans l’Église, il n’a pas accepté de magistère dans les partis ».
Pierre Joxe, pour sa part, n’affiche pas facilement son héritage protestant mais il n’en fut pas moins président du conseil d’administration de la Fondation du Protestantisme. Et le journaliste Alain Duhamel disait de lui : « Ses exigences éthiques, sa capacité, voire même sa fierté à se mouvoir dans la minorité, son goût de l’opposition peuvent être rattachés au protestantisme ».
Enfin Lionel Jospin est présenté dans un article du journal La Croix le 23 mars 2026 de la manière suivante : « Un protestant athée ou l’éthique sans la foi en Dieu ». Et l’historien André Encrevé, dans un article de l’hebdomadaire Réforme, insiste sur sa vision du protestantisme : « La tradition anglo-saxonne ou nordique des pays où le protestantisme domine, où la social-démocratie est forte, où le pouvoir est relativisé plutôt que sacralisé, où le réformisme est revendiqué et non honteux ».
Il est enfin une autre personnalité, dont le nom est resté gravé dans les mémoires comme un stigmate, dont de nombreux témoins en Corse ont salué la rigueur et la droiture et qui assumait sa culture protestante, c’est le préfet Claude Érignac. Il fut assassiné sous le gouvernement de Lionel Jospin, mais n’avait pas été nommé en Corse par ce même gouvernement. Il avait été nommé par le gouvernement précédent d’Alain Juppé.
« La famille de Gaston Defferre et le protestantisme sont indissociablement liés » déclarait l’épouse de l’ancien maire de Marseille, Edmonde Charles-Roux, en 2003 dans un article de l’hebdomadaire Réforme : « Il avait besoin de s’entourer d’hommes fiables, avec un certain souci de l’honnêteté. Dans ses premiers pas en politique, il s’est appuyé sur des personnalités protestantes de Marseille ».
En ce qui concerne Michel Rocard, Bernadette Sauvaget, dans le journal Libération en 2016, le présentait comme « Un protestant en politique » : « Il revendiquait cet héritage et cette culture marqués par la rigueur du calvinisme ». Le sociologue Jean-Paul Willaime dit de lui : « Il a incarné l’éthique de la responsabilité et l’éthique de l’action, typiques du protestantisme. Comme les protestants n’acceptent pas de magistère dans l’Église, il n’a pas accepté de magistère dans les partis ».
Pierre Joxe, pour sa part, n’affiche pas facilement son héritage protestant mais il n’en fut pas moins président du conseil d’administration de la Fondation du Protestantisme. Et le journaliste Alain Duhamel disait de lui : « Ses exigences éthiques, sa capacité, voire même sa fierté à se mouvoir dans la minorité, son goût de l’opposition peuvent être rattachés au protestantisme ».
Enfin Lionel Jospin est présenté dans un article du journal La Croix le 23 mars 2026 de la manière suivante : « Un protestant athée ou l’éthique sans la foi en Dieu ». Et l’historien André Encrevé, dans un article de l’hebdomadaire Réforme, insiste sur sa vision du protestantisme : « La tradition anglo-saxonne ou nordique des pays où le protestantisme domine, où la social-démocratie est forte, où le pouvoir est relativisé plutôt que sacralisé, où le réformisme est revendiqué et non honteux ».
Il est enfin une autre personnalité, dont le nom est resté gravé dans les mémoires comme un stigmate, dont de nombreux témoins en Corse ont salué la rigueur et la droiture et qui assumait sa culture protestante, c’est le préfet Claude Érignac. Il fut assassiné sous le gouvernement de Lionel Jospin, mais n’avait pas été nommé en Corse par ce même gouvernement. Il avait été nommé par le gouvernement précédent d’Alain Juppé.
De l’utilité du protestantisme en pays catholique
Ces revendications assumées du protestantisme décrivent la culture liée à cette religion comme dominée par un souci décuplé de l’éthique, de la rigueur, de la responsabilité, de la liberté de jugement vis-à-vis des structures institutionnelles, et de pragmatisme. Cela voudrait-il dire que le catholicisme à l’inverse serait plus coulant vis-à-vis des attitudes humaines et individuelles, et trop respectueux des dogmes, de la permanence des institutions, des vérités officielles et définitives ? Moins pragmatique face à l’écoulement inéluctable du temps et à la nécessité, en permanence, de s’adapter et d’adapter les institutions ? Nous laisserons bien sûr les spécialistes de ces religions tenter de répondre à ces questions de manière « autorisée ».
Mais il est paradoxal aujourd’hui de constater que, dans une île où les traditions du catholicisme sont apparemment plus vives que dans d’autres régions de France et d’Europe, où le Pape François a choisi d’effectuer sa dernière visite apostolique, ce sont quatre personnalités politiques de culture protestante qui ont particulièrement marqué le présent, qui ont tenté de faire sortir de l’ornière le char enlisé de l’État, quand une majorité de la classe politique de tradition catholique en France a paru plus réticente à le faire. Et quand la classe politique insulaire elle-même paraissait totalement incapable d’assumer spontanément une remise en cause salvatrice ? Qu’en sera-t-il à l’avenir ?
Mais il est paradoxal aujourd’hui de constater que, dans une île où les traditions du catholicisme sont apparemment plus vives que dans d’autres régions de France et d’Europe, où le Pape François a choisi d’effectuer sa dernière visite apostolique, ce sont quatre personnalités politiques de culture protestante qui ont particulièrement marqué le présent, qui ont tenté de faire sortir de l’ornière le char enlisé de l’État, quand une majorité de la classe politique de tradition catholique en France a paru plus réticente à le faire. Et quand la classe politique insulaire elle-même paraissait totalement incapable d’assumer spontanément une remise en cause salvatrice ? Qu’en sera-t-il à l’avenir ?
En savoir plus sur l'illustration
Filippi, Jeannot, Visite de Lionel Jospin en 1988, Médiathèque Culturelle de la Corse et des Corses, consulté le 03 avril 2026, https://m3c.universita.corsica/s/fr/item/102861
