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Photographie, image et identité



Parce que la photographie renvoie à l'image de soi, à l'image de l'autre et aux interactions entre soi et l'autre, elle est une pratique qui mêle souvent intime et politique. Pour accompagner notre réflexion, Lea Eouzan-Pieri, photographe installée à Bastia, et Vannina Micheli-Rechtman, psychanalyste et philosophe vivant entre Paris et Bastia, ont accepté de nous livrer leurs constats, analyses et interrogations. Un veru chjam'è rispondi !



Sans titre, Eidolon © Lea Eouzan Pieri
Sans titre, Eidolon © Lea Eouzan Pieri
Vannina Micheli-Rechtman : Peux-tu nous indiquer comment ton travail photographique a commencé ?

Léa Eouzan-Pieri : Le travail photographique – j’aime bien cette expression plutôt que « quand j’ai commencé à faire des photos » – débute vraiment à l’École nationale de la Photographie d’Arles, avec la prise de conscience du medium photographique et de comment l’employer pour tenter de raconter une histoire, de créer un récit, de le mettre au service d’une idée. Pour moi, cela a débuté avec le travail (j’ai du mal avec la notion de sérialité) en fin de deuxième année (le cycle en compte trois), autour de la mise en spectacle des lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale, des camps d’extermination nazis en Pologne et des camps d’internement du Sud de la France.
Il ne s’agissait pas avec « Histoire(s) contemporaine(s) » de documenter, de répertorier ces territoires de tragédies humaines ni de présenter un travail de commémoration. Mais de comprendre plutôt les enjeux de ces lieux dans le champ visuel contemporain. De reconnaître leur identité. Depuis, mes recherches s’articulent depuis autour de la mémoire et de sa conservation.

Vannina : Y a-t-il des liens entre tes différentes expositions ?

Léa : Ah, la question des expositions... Je suis arrivée à une période charnière de la photographie avec l’avènement du numérique, puis l’explosion de son usage avec les smartphones. L’exposition, aujourd’hui, est protéiforme et j’ai pu assister à cette mutation. Pour montrer, par exemple, le travail sur Auschwitz, il faut le lieu adéquat, le cadre adéquat, la retenue adéquate. Difficile donc. C’est un travail que je n’ai présenté que deux fois, à mon grand regret. En plus de 15 ans, c’est peu. Pour la proposition plus récente, c’est une toute autre démarche et pourtant (pour en revenir à ta question), il y a un lien. Celui de la mémoire mais avec « Eidõlon/Nekuia », elle est interrogée à partir de l’intime, de la « petite » histoire. Chercher les traces d’un passé familial pour proposer au spectateur de réactiver le sien.
Confrontée, dans un premier temps, à l’impossibilité de produire de nouvelles images, j’ai souhaité explorer les archives existantes. Celles parfois remisées au grenier, faute de matériel nécessaire au visionnage, ce dernier devenu obsolète.
Comment encore faire récit avec la photographie et trouver une nouvelle signification à cette empreinte ? L’acte créatif n’était pas de produire mais de choisir.
Il me fallait alors rechercher dans ces traces du passé, le mien – et plus précisément dans un corpus de photographies réalisées par mon père (parfois ma mère), à l’ektachrome couleur 24x36mm – une réinterprétation de cette filiation entre un père et sa fille, une rencontre au travers d’une possible transmission du cadrage photographique, pour capturer le réel, créer ainsi des raccourcis temporels et installer ces conjonctions qui président au fonctionnement mémoriel. J’ai également recherché et plongé dans l’intimité d’autres familles, qui m’ont confié leurs archives personnelles, pour créer de nouveaux récits photographiques.
 

Pourquoi encore photographier ?

Roma, 1989 © Lea Eouzan Pieri
Roma, 1989 © Lea Eouzan Pieri
Vannina: L’usage actuel de la photographie, notamment avec les téléphones, conduit à ce que des milliards de photos soient prises dans le monde.  Est-ce que ça a encore un lien avec l’acte du photographe ?

Léa: C’est même aux antipodes selon moi ! Pourquoi encore photographier ? Que photographier encore ? Des questions qui ne cessent de m’interpeller.
Il faut différencier, à mon avis, l’outil, la technique utilisée d’avec le sens du projet. Des artistes réalisent des séries (j’ose) uniquement à partir du téléphone portable. Cela interroge donc sur l’outil et le support. Si l’outil est au service d’une idée, d’une histoire et que ce même procédé est cohérent, en terme plastique, avec le sujet, alors très bien ! Allons-y au portable ! C’est ce qui va différencier cette démarche pensée, cohérente dans le fond comme dans la forme, de la simple « image–souvenir » qui sera publiée sur les réseaux sociaux et aussitôt oubliée. Cette dernière n’apporte rien, fondamentalement. Ni aux réflexions collective et personnelle ni à une dimension graphique singulière.
Des profils (déshumanisation oblige !) s’amusent même à inventorier tous les mêmes cadrages sur les mêmes sujets présents sur la toile. Des photos « banques d’images », aseptisées, éloignées de toute volonté intentionnelle. On parle bien à ce moment-là d’« image ». On retrouve, d’ailleurs, une diversité étymologique en grec ancien pour la définir dans chaque contexte précis. Ces milliards de photos (photos et non « photographies ») sont engrangées, stockées. Pour qui ? Pourquoi ?
 

Pathologie de l’image ?

Sans titre, Nekuia © Lea Eouzan Pieri
Sans titre, Nekuia © Lea Eouzan Pieri
Vannina : Dans mon dernier essai Les Nouvelles beautés fatales - les troubles des conduites alimentaires comme pathologies de l’image, je souhaite montrer que mettre en scène son apparence est devenu central aujourd’hui avec les selfies, les réseaux sociaux, Instagram en particulier, et je pense qu’il est important d’en analyser les principaux enjeux et perspectives.
 
Léa : Suis-je légitime pour en parler ? Je ne possède pas (et n’ai jamais possédé) de compte sur aucun réseau social. Pourtant, l’impact est tellement important qu’il ruisselle au-delà de ces communautés. Sans en être actrice, j’observe donc. L’autoportrait, en photographie, est né dès le début de l’invention du medium. Il a fait l’objet de travaux d’artistes contemporains importants, pour ne citer que Cindy Sherman ou encore Philippe Ramette en France.
Puis, l’autoportrait, le selfie, a basculé dans la sphère intime, accessible à tous (ou presque) via le smartphone. Joan Fontcuberta, artiste catalan (« photographe plasticien », on pourra y revenir) parle de « caméra-prothèse ». Je vais citer de nombreuses fois son ouvrage Manifeste pour une post-photographie, paru en 2022, car il a été une véritable bouffée d’oxygène au moment de sa lecture, quand je cherchais des artistes, penseurs, philosophes qui auraient pu se pencher sur « qu’est-ce que la photographie aujourd’hui ? » et qui fait parfaitement écho aux différentes problématiques que tu soulèves.
Joan Fontcuberta écrit « le selfie remplace le « ça a été » par un « j’étais là ». Constatation déjà flagrante quand j’étais à Auschwitz en 2005. Seul attester de sa présence était essentiel. Cette représentation obsessionnelle de soi invoque une reconnaissance de soi frénétique. Vous me direz : les portraits peints remontent à l’Antiquité et à la Renaissance, ils étaient le moyen d’asseoir une position sociale. Mais ils portaient ces valeurs : le temps et l’unicité.
Les dérives dangereuses sont celles que tu côtoies, au quotidien : des jeunes gens, filles ou garçons, complètement perdus ou aspirés par la puissance manipulatrice des réseaux sociaux. Tu fais référence, dans ton ouvrage, notamment, au mouvement « pro-ana », où comment exposer un corps décharné participe à l’apologie de l’anorexie mentale. À ce titre, l’artiste Laia Abril  propose un beau travail Thinspiration.
 

Théorie des images

11, boulevard Auguste Gaudin – Bastia, 2014 © Lea Eouzan Pieri
11, boulevard Auguste Gaudin – Bastia, 2014 © Lea Eouzan Pieri

Vannina : Cela nous amène à revenir sur l’histoire et les théories des images. Rappelons que déjà Platon dans Le Sophiste différenciait l’image au sens propre (eikon) et l’image simulacre (eidolon) qui tente de tromper le spectateur.
Si l’eikon renvoie à une image capable de dévoiler en même temps le modèle et la substance qui l’en sépare, à savoir qu’elle est construite principalement sur un rapport de ressemblance et dissemblance tel qu’on se trouve à l’abri d’une captation sans issue, l’eidolon, en revanche, avec son imitation trop parfaite et son but, qui est d’annuler distance et décalage, produit l’envoûtement qui est le propre du simulacre et ouvre la question inquiétante du double, et l’image-simulacre fascine par sa beauté, rivalise avec son modèle jusqu’à tenter de se substituer à lui.
C’est ce qui a tendance à se produire aujourd’hui sur les réseaux sociaux où principalement les jeunes filles postent leurs photos tellement retouchées qu’elles s’y reconnaissent à peine : rien n’est vrai, tout est faux, et contribue à la construction d’une norme qui n’existe pas et que chacun rêve pourtant d’incarner, sorte d’image cristalline, pour reprendre la taxinomie de Deleuze, qui se veut essentiellement falsifiante et où la puissance du faux « remplace et détrône la forme du vrai », voire plus, car on pourrait aussi dire qu’elle pose des alternatives indécidables entre le vrai et le faux, jusqu’à engendrer le vacillement des limites.
Je cherche à montrer qu’il faut différencier les « fausses » images, les images-simulacres dont parlait Platon, celles qui sont retouchées à l’extrême et que nous retrouvons sur les réseaux sociaux, des « vraies » images des photographes de grand talent depuis la naissance de la photographie. Aujourd’hui, l’engouement pour la photographie qui remonte aux années 1980 est frappante et participe à l’art contemporain.
 
Léa : Tu peux même remonter à la fin du XIXème siècle ! Les sociétés photographiques, dans les années 1880, se multiplient. Les amateurs, souvent issus de familles aristocrates ou bourgeoises, (« amateur » au sens de celui qui pratique de manière assidue, quasi de manière professionnelle et non dilettante et bancale) s’y réunissent pour échanger essentiellement sur les techniques de prises de vues, l’habilité de chacun et la solution aux problèmes rencontrés.
C’est l’occasion de découvrir les nouveaux procédés. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, photographier un cheval au saut d’obstacle est une prouesse opératoire ! La découverte du gélatino-bromure d’argent est une révolution qui va transformer le dispositif photographique et changer la chaîne de production artisanale pour passer à l’industriel. Kodak, en 1888, crée « le Kodak », un petit appareil préchargé, léger et facile d’emploi, avec le célèbre slogan : « Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste ».
Avec l’automatisation débute la démocratisation du medium ! « Leur préoccupation est plus le photographié que le photographique. La photographie ne les intéresse plus guère en tant que telle. Elle est désormais qu’un instrument dont ils se servent occasionnellement pour enregistrer les visages familiers et les souvenirs des bons moments. Ces nouveaux amateurs (…) ne correspondent plus guère au profil de ces experts passionnés par la technique, ils ne sont plus que de simples usagers de la photographie. » Ces mêmes sociétés photographiques, qui avaient œuvré pour une ouverture de la pratique à un plus large public, deviennent alors méfiants vis-à-vis de ces nouveaux photographes « du dimanche ». Ils vivent comme une désillusion cet appauvrissement de l’exigence, privilégiant la quantité au détriment de la qualité.
Exactement ce que nous vivons un siècle et demi plus tard !
Aujourd’hui, le photographe, dont le travail entre dans des collections d’art contemporain, est un « artiste plasticien » qui utilise le medium photographique pour faire œuvre. Le photographe qui saisit l’instant, dans une réalité pure, n’a, à mon sens, plus de support de monstration.
 


A propos du vrai et du faux

Beauté fatale © Vannina Micheli
Beauté fatale © Vannina Micheli

Léa : Mais j'ai fait une digression ! Revenons sur ta question concernant la différence entre le « vrai » et le « faux ». Question qui est apparue très tôt. Le « faux » avec le mouvement de la photographie spirite, dès les années 1860, aux États-Unis, puis en France. La supercherie venait d’une surimpression de plaques photographiques mal nettoyées qui faisaient surgir des « fantômes ».
Viennent ensuite plus tardivement les techniques de retouches manuelles avec le « gris-film » par exemple, pour les photographies en noir et blanc, que l’on appliquait au pinceau et grâce auquel on venait gommer quelque dissident des régimes dictatoriaux ! La falsification peut intervenir aussi avec le légendage des photographies. Une erreur, volontaire ou non, et la réalité du cliché bascule dans le mensonge.
Il y a aussi les mises en scène ! Je pense à la célèbre photographie de Robert Capa, Mort d’un milicien, de 1936, où l’on voit un soldat républicain durant la guerre d’Espagne, frappé d’une balle ennemie, s’écroulant à terre. De nombreux débats et études existent pour attester, ou pas, de « l’authenticité » du cliché : soit un instantané, soit une photographie posée.
Plus légère, non moins mondialement connue, la photographie du Baiser de l’Hôtel de Ville  de Robert Doisneau en 1950. Plus de mystère : nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait de deux comédiens. Cette photographie iconique aurait-t-elle eu le même impact émotionnel si nous avions su au préalable - grâce à une légende ou une interview du photographe ?
Bien sûr, la candeur du sujet de Doisneau ne pose pas d’enjeu moral. Dans ce cas précis, elle crée peut-être une déception quant à savoir que cette fougue amoureuse était feinte ! En revanche, l’ampleur des manipulations de la vérité, que permet la photographie, est incontestable. Le climax étant atteint aujourd’hui avec l’entière construction de l’image (sujet, lumière, composition) permise par l’intelligence artificielle.
 
Vannina : Mais le déferlement permanent d’images à travers les réseaux sociaux et la publicité aboutit souvent à les vider de leur substance, certaines devenant au mieux inconsistantes, au pire dangereuses car excessivement modifiées, retouchées. Face à de telles images des sujets peuvent se perdre, en particulier pour les adolescentes, d’autres vont même par exemple jusqu’à déclencher des troubles des conduites alimentaires, comme je le montre dans mon dernier essai.
En effet, la retouche des photographies, longtemps réservée aux professionnels de l’image, est désormais accessible à tous. Le logiciel Photoshop, créé il y a trente ans, peut modifier n’importe quel corps et lui donner des allures de « top model ». Avec l’essor considérable des smartphones, les applications de retouches se sont multipliées, et tout est désormais possible : affiner les contours du corps, modifier le grain et la couleur de la peau, créer un effet « lifting », etc. Nous constatons que les conséquences peuvent être dangereuses.
« "Les filtres c’est une drogue" ou la tyrannie du "visage Instagram" », titrait Le Monde en janvier 2020. Car, comme le souligne la journaliste : « Habitués à altérer leur apparence en un instant grâce à des applis parfois préinstallées dans leur smartphone, ils [les sujets contemporains] peineraient à supporter leur image “dans la vraie vie“. »
 
Léa : Le registre de l’identité s’est déplacé vers le visage représenté. Je me souviens d’une commande « Des Clics et des Classes » du Centre Méditerranéen de la Photographie à Bastia. La demande spécifiait la réalisation d’une « photo de classe ». J’avais décidé de photographier les enfants (une classe de CM2) de dos et d’y ajouter, comme diptyque, un court texte qu’ils rédigeraient pour me raconter leur Corse. Si aucun ne s’est interrogé sur le pourquoi vouloir faire un « portrait » de dos, tous étaient perturbés à l’idée de se livrer par l’écriture ! On était en 2008.
Aujourd’hui, cela serait radicalement différent (toujours angoissant pour écrire par contre !) Le besoin de se représenter participe aussi, à l’heure actuelle, aux nouveaux codes de séduction, presque comme des automatismes de communication. C’est une pulsion narcissique et exhibitionniste qui rompt les frontières privé/public et écorche, à mon sens, la pudeur, la retenue, l’élégance. La pratique interroge le sens moral et politique.
Plus spécifiquement, concernant les retouches « beauté », tu évoques dans ton ouvrage, la loi du 4 mai 2017 qui contraint à porter la mention « photo retouchée » sur tout cliché ayant fait l’objet d’un traitement d’image. Au-delà du fait que cela n’est un secret pour personne (toutes les photographies de mode sont retouchées), il est aussi intéressant de voir que cette mesure n’est jamais appliquée.
Peut-être que les entreprises contrevenantes s’acquittent au préalable des 37500€ d’amende, mais je n’ai jamais repéré cette mention. La sphère publique cautionne donc l’usage intensif des retouches numériques. Quand elles sont reprises par le phénomène des « influenceuses », la contamination est virale, notamment auprès des plus jeunes.
 


Regard et identité

Issue de la série « Fauna »(1985-1989) de Joan Fontcuberta
Issue de la série « Fauna »(1985-1989) de Joan Fontcuberta
Vannina : Cette invasion des images dans l’ensemble de notre environnement nous conduit à réfléchir sur l’écart qui sépare ce que nous sommes, de l’image que l’on donne à voir, de ce que nous sommes censés être.
Le spectateur voit une image, mais il en existe une autre, que voient les sujets photographiés eux-mêmes : ce qui n’est pas visible en est tout autant le sujet que ce qui y est décrit. 

Léa : Comment l’image peut être déplacée et quel sens nouveau est crée par ce déplacement ? L’image comme divertissement de masse, comme stratagème de diversion, doit être contournée. Elle doit trouver sa fonction. Ce qui me rend perplexe, dubitative et quelque peu pessimiste, je l’avoue, c’est d’observer que, dans nos sociétés occidentales, ces attitudes sont transgénérationnelles. Qu’il s’agisse de jeunes personnes ou de seniors, les comportements sont identiques. Sauf que ces derniers, nés dans les années 1950, ont connu une autre photographie. Pour autant, la fièvre, la fureur à immortaliser chaque instant, même dans l’auto-représentation, avec la facilité que permet le medium, est irrationnelle.
« Aujourd’hui, les utilisateurs appuient toujours sur le bouton mais qui s’occupe du reste ? (rappel du slogan Kodak). C’est désormais ce « reste », c’est-à-dire la conceptualisation de la photo qui compte vraiment » nous dit Fontcuberta. C’est là le nouvel et seul enjeu, à mon sens, de la photographie contemporaine.
 
Vannina : Dans notre civilisation, la reproduction photographique est devenue incontournable et l’acte de photographier, et de se photographier, est accessible à tous : des milliards de photographies dans le monde sont produites chaque année avec les smartphones. Mais quelles sont les conséquences sur l’expérience de chacun et sur l’identité ? Y aurait-t-il une sorte d’anesthésie du regard ?

Léa : Sur l’anesthésie, je pense qu’elle est générale, non ?! C’est une forme de paralysie mentale, en plus de ce bruit iconographique incessant. Paul Valéry, visionnaire, écrit en 1928, dans La Conquête de l’Ubiquité  : « Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe. » 1928 ! Fou, quand on y pense !
Il n’y a qu’un mot pour contrer cela : l’éducation, l’éducation à l’image, comprendre ce qui nous est montré sans passivité, l’attention en éveil. Quand on regarde une œuvre : ne pas la « voir » comme on balaye les images sur un écran de portable. Avec le temps du regard, de la contemplation, on peut s’interroger sur les intentions de l’Autre, de l’artiste qui nous invite. Il ne s’agit plus d’acte de production mais d’acte de conceptualisation.
« L’image n’appartient pas à celui qui la produit mais à celui qui l’utilise » disait Godard.
Il faut tenter de mettre à distance les réactions, parce qu’elles ne sont que clivage. Promis, il ne s’agit pas d’une énième méthode de développement personnel ! Plus sérieusement, je pense que l’appréhension d’une œuvre plastique, par les connaissances que l’on peut y rattacher, par son regard sensible, peut nous élever et nous transporter vers un imaginaire lumineux. Une dernière citation de Joan Fontcuberta ? « Ne pas abdiquer face au glamour ni au marché et s’inscrire dans une démarche d’éveil des consciences. ».
Quelle promesse de bonheur !




 

Pour aller plus loin

Lundi 27 Novembre 2023
Lea Eouzan-Pieri et Vannina Micheli-Rechman


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