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Quel patrimoine artistique en Corse ? Tonì Casalonga risponde à Mario Praz


A l'heure où la Corse et Bastia en particulier lancent leur candidature pour être labellisées capitale culturelle européenne en 2028, Tonì Casalonga a relu la relation de voyage sur l'île de Mario Praz, un des plus grands historiens de l'art et critiques littéraires italiens du XX° siècle. Praz a beau être venu en Corse en 1929, Tonì a considéré que certaines de ses analyses et affirmations sévères méritaient une sorte de droit de réponse. Il nous propose donc une sorte de chjam'è rispondi par-dessus les temps.



François Peraldi, intérieur de Musée, XX ° siècle, Palais Fesch
François Peraldi, intérieur de Musée, XX ° siècle, Palais Fesch
Mario Praz : Dans un espace restreint, en définitive, cette île semble contenir tel un épitomé tous ou presque tous les motifs de ce pays incroyablement varié qu’est l’Italie. C’est une anthologie de paysage méditerranéen, semblable à une de ces fantaisies musicales où l’on retrouve l’une après l’autre toutes les grandes arias d’un opéra. Une quintessence de l’Italie donc, s’il ne manquait toutefois de l’Italie une caractéristique tellement fondamentale que la surprise de l’Ile tellement semblable à l’Italie est à peine moins forte que la surprise de la trouver tellement différente. Car on pourrait dire de la Corse ce qu’André Gide a pu dire de la Tunisie : Terre en vacance d’œuvres d’art. La Corse n’a pas d’art.
Et je ne parle pas d’art supérieur ; il n’y a même pas trace de cet art humble qu'on observe chez les paysans du Haut-Adige ou des Abruzzes, ou parmi les bergers de l'île voisine, la Sardaigne. Pas de meubles rustiques, pas d’étoffes aux couleurs brutes et vives, pas de céramiques grotesques et naïvement attirantes ; et bien que les forêts recouvrent l’île et que les montagnes soient riches de pierres, pas de bois, pas de pierre taillés … La Corse n’a pas d’art et ne peut exhiber d’autres monuments que les quelques églises que les Pisans leur ont laissées avant que la bataille de la Meloria en 1284 ne fasse passer l’île sous gouvernement génois.
 

Tonì Casalonga : Si vous n’avez pas trouvé « trace de cet art humble qu’on observe chez les paysans du Haut Adige ou des Abruzzes, ou parmi les bergers de l’île voisine, la Sardaigne », c’est parce qu’à l’époque où vous êtes venu notre île était en plein déni d’elle-même, de sa culture, de ses savoirs et même de ses savoir-faire. Et que le Musée de la Corse n’avait pas encore été installé dans la citadelle de Corti, tandis que dans les bureaux de tabac comme dans les bijouteries on ne pouvait se procurer comme souvenir que l’illégendaire vendetta fabriquée à Thiers. Quant à ce que vous appelez l’art supérieur, certes ce n’est pas à un italien qu’on va faire la leçon, eux qui l’ont faite au monde sur ce plan-là, mais cette notion a évolué tant sur le plan esthétique que sociologique. Quel Gide contemporain oserait dire aujourd’hui que la Tunisie est une « terre en vacance d’œuvre d’art » ? Et, par effet miroir, la même chose à propos de la Corse ?
 

Mario Praz : Lorsque nous nous demandons pourquoi la Corse est dépourvue d’art, nous touchons le fond du difficile problème de ce peuple. L’art populaire, spontané, est un mythe ; l’art populaire n’est pas autre chose que l’imitation de l’art savant entreprise par le peuple, en répétant grossièrement des motifs consacrés. Comme il n’y a aucune tradition artistique dans l’île, il ne pouvait y naître aucun art populaire, ou plutôt il ne pouvait y naître qu’un art dont la transmission soit facile depuis le Continent. C’est précisément le cas de la poésie, et c’est pourquoi les chants populaires ont fleuri en Corse. Mais quels chants populaires ?
 

Tonì Casalonga : Non, Illustrissimo professore, je ne peux pas être d’accord avec cette vision condescendante des arts dits « populaires », ni du « Continent » comme unique source d’inspiration artistique pour l’île. Homère et bien d’autres après lui ont fait des îles des lieux ressources pour les muses, et pour ce qui est de l’imitation de l’art savant, je vous renvoie à quelques exemples inverses tels que le Mozart des variations sur « Ah vous dirais-je maman », les danses hongroises de Brahms ou Bartok ou, plus près de nous, Henri Tomasi. Sans compter les passages magnifiques que consacre Proust, dans La prisonnière, à « l’air que joue un pâtre sur son chalumeau » qui vient illuminer l’harmonie d’un Wagner.
Et même si Dante et L’Ariosto ont marqué profondément la poétique populaire corse comme tout le monde italique, dans lequel la Corse est indubitablement incluse, c’est bien plus loin que nous allons aujourd’hui : vers l’aède Démodocos et vers les chants amoébées dont parlent Homère et Virgile.
 

Mario Praz : Des plus caractéristiques, les voceri [1], on chercherait en vain des exemples dans l’Italie d’aujourd’hui ; car ils reflètent les conditions sociales qui existaient certainement dans les temps lointains du haut Moyen Age, mais dans l’Italie ouverte aux courants de la civilisation, ils disparurent sans tarder, alors qu’ils se sont sans cesse maintenus en Corse grâce au formidable isolement causé à la fois par la mer et par les montagnes. Des conditions de vie primitives ont ainsi pu perdurer dans les Highlands d’Ecosse jusqu’à la seconde moitié du XVIII° siècle grâce aux barrières formées par le relief ; et on sait à quel point le bras de mer qui sépare l’Angleterre de l’Irlande a contribué à rendre plus aigu le problème irlandais. Et bien, imaginez ces obstacles naturels réunis, et ajoutez le facteur aggravant d’un gouvernement, comme celui de Gênes, qui considérait la Corse comme une colonie à exploiter à coup de lourdes taxes, selon les conceptions coloniales qui ont prévalu jusqu’à des temps relativement récents. Le Moyen Age, avec ses luttes fratricides et les vendette familiales, pouvait se prolonger sans fin.
 
[1] Privilégiés par Tommaseo et la tradition romantique entretenue par la Colomba de Mérimée, les voceri (déplorations sur le corps du défunt) constituaient alors l'essentiel des chants archaïques recherchés par les folkloristes italiens et français (cf De Martino, Morte e pianto rituale).
 

Tonì Casalonga : Ah, la vendetta, il fallait bien qu’on y arrive ! Certes, Mérimée en a fait une spécialité corse, mais c’était un romancier. Vous l’expliquez par un défaut de civilisation lié à la géographie, auquel vous ajoutez le « facteur aggravant » de la colonisation génoise, ce que l’auteur de Colomba avait négligé, mais que vient faire le Moyen Age dans cette histoire ?  Ce fut ici la « pax pisana  », et les nombreux témoignages architecturaux que vous citiez plus haut en l’attestent. On ne peut rendre responsable la République de Gênes de la rémanence de la vendetta en plein XIX° siècle, et jusqu’au début du XX°, alors que la Corse est sous domination française depuis longtemps. Non, la vendetta n’a qu’une seule cause, le désir de justice bafoué. Hier comme aujourd’hui. Et à vrai dire si l’on n’entend plus ces voceri terribles, c’est que fort heureusement les circonstances qui les provoquaient ont disparues elles aussi. Enfin presque…
 

Mario Praz : La seule tradition qui ait pu se développer chez ces insulaires était la barbare tradition de la justice individuelle, avec l’inévitable cortège de vendette et de haines. Lorsque les idées de Rousseau sur la félicité des peuples primitifs se diffusèrent à travers l’Europe, certains comme Boswell considérèrent la Corse comme un peuple béni par la fortune, lequel, parce qu’il s’était maintenu à l’écart de la civilisation corruptrice, serait en mesure de recevoir des philosophes des lois parfaites. Rousseau écrivait : « J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe ». Oui, la Corse devait peu après étonner l’Europe, mais pas exactement dans le sens prévu par l’auteur du Contrat Social. Vinrent ensuite les Romantiques, qui admirèrent chez les Corses les vertus d’énergie, les passions primordiales, l’intégrité patriarcale. Autant de qualités nobles et viriles, hélas pourtant inséparables des maux qui accompagnent ce stade social.
La vertu des Corses était ainsi le fruit d’un anachronisme : si les Corses étaient fiers, généreux, indépendants, c’est parce qu’ils étaient des hommes du Moyen Age ; le revers de cette fierté était la férocité, le revers de ce sentiment d’indépendance la prétention de chaque individu à être un petit roi dictant sa loi. Tout le monde sait bien ce qu’est la vendetta corse, et quelle différence fondamentale il y a entre un bandit corse et un vulgaire brigand. Qui n’a pas lu l'impérissable récit de Mérimée, Colomba, où s’illustre la sauvagerie de l’âme corse dans ce qu’elle a de plus admirable mais également de plus déplorable ? Colomba est le type de femme qui règne dans les chants populaires corses : une Furie possédée par la haine et ivre de larmes. Pas Antigone mais Electre. Ecoutez le voceru de la sœur d’un défunt assassiné, et pensez que vous tenez là le type de poésie qui compose le corpus des chants populaires corses. Des chants, disons le tout de suite, non pas inspirés par de purs motifs artistiques, mais par des motifs pratiques : ce sont des chants funèbres et des chants de vengeances, qui font partie d’un sombre cérémonial, destiné à culminer en un sacrifice sanglant sur la tombe du mort, comme aux âges homériques.
A dire vrai, les femmes qui chantent les voceri autour de la tola, ces planches sur lesquelles est, ou plutôt était posé le cadavre du défunt assassiné, avec sa chemise ensanglantée suspendue près de la tête, oui, à dire vrai ces femmes, comme dit John Addington Symonds, « semblent avoir perdu jusqu’à la dernière goutte le lait de la gentillesse humaine et semblent avoir échangé les vertus de leur sexe pour le courage spartiate et la rage des Furies » [1] .
 
[1] « Most of them [voceri, or funeral songs] are songs of vengeance and imprecation, mingled with hyperbolical laments and utterances of extravagant grief poured forth by wives and sisters at the side of murdered husbands or brothers. The women who sing them seem to have lost all milk of human kindness, and to have exchanged the virtues of their sex for Spartan fortitude and the rage of furies” (Sketches and studies in Italy and Greece, First Series, by John Addington Symonds, John Murray, Albermarle Street, 1914). Symonds avait fait un voyage à Ajaccio du 8 au 19 avril 1868, en compagnie de plusieurs amis, dont le paysagiste Edward Lear. (source: Rictor Norton, auteur d’une biographie et d’une bibliographie de John Addington Symonds, cf The John Addington Symonds pages compiled, copyright 1997).
 

Tonì Casalonga : Oui, « l’impérissable récit » de Mérimée qui a fait disparaitre, y compris chez les Corses eux-mêmes, tout ce qui n’y était pas conforme a mis sous le boisseau l’impressionnant corpus de mélodies et de polyphonies que d’autres ont fort heureusement apprécié, recueillis et transmis. Et surtout, mais vous ne pouviez pas le deviner, c’est justement là que sont allé puiser les jeunes gens du « Riacquistu » des années 1970, faisant apparaître de nouvelles façons de chanter ce patrimoine enfoui, et surtout d’en créer du nouveau.

 

Mario Praz a effectué son voyage en Corse entre juillet et août 1929. Le texte que lui a inspiré ce périple a été publié en 1933 dans l'Archivio Storico di Corsica, en 1933.
Les passages de Mario Praz auxquels Tonì Casalonga répond ici ont été traduits par Vannina Bernard-Leoni.
 
Dimanche 28 Novembre 2021
Tonì Casalonga & Mario Praz


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