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Ricordu d'una morte

Le rapport à la mort est un marqueur fort d'une société, peut être le plus fondamental. En Corse, comme dans toutes les sociétés occidentales, la place des croyances et rituels associés à la mort a connu des évolutions majeures au cours des quarante dernières années. Pour nous permettre de mieux le mesurer, Paul Dalmas-Alfonsi, ethnologue, nous confie le récit d'une expérience qu'il a vécu et observé en Ampugnani, dans à la fin des années 1970, comme un exemple de solidarité d'une communauté avec l'un de ses morts.



Tonì Casalonga, Voceru, 1963
Tonì Casalonga, Voceru, 1963
Je me rappelle une période où l'air semblait prendre plus de consistance tout en restant très translucide, où la nuit était lourde et froide. Que le ciel soit couvert ou qu'il soit dégagé, l'humidité semblait nous contrôler au plus serré. Cela nous tenait en défense, éveillés. Nous étions à la fin des années 1970, dans les semaines d'avant Pâques qui, cette fois, étaient très précoces. On n'y voyait plus rien du tout la nuit.

Une femme du village était morte à Marseille. On attendait le télégramme qui allait préciser la date du transfert du corps. Dispersés dans la partie haute du hameau à flanc de colline, nous ne devions pas être plus d'une quinzaine de personnes. On attendait mais, surprise, l'enterrement n'aurait pas lieu là. On ne comprenait pas et la nouvelle fit de la peine. Etait-ce le mari qui refusait ce que sa femme avait toujours répété vouloir ? On supposait de l'égoïsme à la garder ainsi pour soi dans un cimetière anonyme. On craignait de l'inattention. Elle allait être seule là-bas. Elle se trouverait isolée à ne pas pouvoir se dissoudre dans le territoire des siens. C'était pourtant le plus logique. Il aurait dû y avoir là de quoi rassurer ses proches, même s'ils vivaient sur le continent.

Sa marraine habitait le village. Elle souffrait beaucoup de toutes ces nouvelles. Deux jours après la mort, son beau-frère et voisin était allé se mettre au lit. Il avait éteint l'électricité tout à fait comme d'habitude mais la lumière s'était déclenchée à nouveau. La pauvre morte de Marseille était revenue au village et se manifestait ainsi. “Elle commençait par lui.” Voilà ce qu'il a aussitôt pensé.

 Il a tout bien expliqué le lendemain et on en est tombés d'accord. Dans la journée qui a suivi, presque tout le monde a éprouvé cette impression : elle était de retour, elle cherchait.
 
Le soir, nous sommes allés dîner chez Salvadore Orsini. Sa femme, Félicie, semblait relativement convaincue par les explications générales concernant les événements en cours ; lui n'avait pas l'air de prendre position. L'ambiance du repas a été retenue et tranquille. Sur la fin, Salvadore s'est mis à raconter des histoires. Des souvenirs du Crùzzini tout d'abord. Il y avait été muletier et il avait vécu, dans cette région lointaine, certaines des expériences les plus étranges de sa vie. On croyait là-bas aux mazzeri, qui n'existent pas ici. Mais il tenait à leur sujet des propos incongrus (il s'agissait surtout d'après lui de créatures dangereuses qui torturaient les animaux). Leurs activités, en tout cas, étaient ahurissantes.

Les gens de ces villages devaient sûrement avoir cent péchés mortels sur le dos pour croire ainsi aux revenants ! Dans certains murs, il y avait toujours des hommes qui suppliaient le pardon ! Même si on était sceptique, au début, le doute finissait par vous prendre. On lui avait bien expliqué comment traiter avec les processions de morts qui arrivaient sous les fenêtres. Elles venaient récupérer une âme errante. Il fallait vite faire un échange, en disant des mots très précis, pour qu'elles s'en aillent.

Salvadore a parlé ensuite de nos propres villages. Dans un récit brutal - un récit connu en bien d'autres lieux mais qu'il situait chez nous -, il nous a expliqué qu'avant il y avait des femmes “qui avaient de l'esprit”. Elles croyaient ne pas avoir peur, elles croyaient n'avoir peur de rien. Elles allaient chercher, par bravade, des croix dans les cimetières. Elles pouvaient battre la campagne avec des bandits, avec des chiens. “Si ça avait été des hommes, insistait-il, toutes ces histoires ne seraient pas arrivées !” (Ils auraient su s'arrêter à temps, je suppose…) Il y en avait une qui était femme à avaler le soufre des allumettes, à avaler des clous rouillés. Elle avait dit qu'elle descendrait au cimetière - on avait enterré un homme le jour même -, et planterait un tisonnier sur le cercueil.

Mais, dans son geste, elle s'est accroché le bas de sa robe longue. Surprise de se voir bloquée sans comprendre pourquoi, elle est morte de saisissement.

            Face à tout ce qui bousculait le village, Salvadore, comme souvent, donnait une opinion de façon implicite. Les femmes étaient menaçantes, elles en faisaient trop. Dieu sait si on l'avait aimée, si elle avait été gentille, la femme décédée de San Gavinu mais elle avait désormais basculé du côté du danger.

Il ne fallait pas s'attendrir, il fallait se durcir et se protéger, même au risque de paraître injuste. Dans le Crùzzini, ils savaient régler cela mais ils avaient des fautes sur eux et ce n'était pas nos usages (ce n'était plus nos usages, car les processions des morts, dans les temps, en Castagniccia aussi on les avait connues).

À nous, qu'est-ce qu'il nous arrivait ? Je pense qu'il suggérait de résister. Il avait vécu ce genre de situation ailleurs, il était toujours là.  
 
            Le lendemain, nous devions partir. Nous sommes descendus, ma mère et moi, dire au revoir à la marraine de la morte et à son époux. C'était en début de soirée mais il faisait déjà nuit profonde. La maison était éclairée, la lumière filtrait à travers les volets soigneusement clos. Nous avons ouvert puis tiré derrière nous le petit portail de métal qui donne sur la rue. Nous avons gravi l'étroit escalier de béton carrelé de la terrasse. Et nous avons tapé aux persiennes de la porte-fenêtre. Tout était silencieux, personne ne répondait. Nous avons insisté, un peu surpris, un peu inquiets, car ces personnes étaient âgées et on savait très bien qu'elles n'étaient pas sourdes. Nous avons entendu chuchoter et l'homme a parlé à sa femme, élevant le ton, mécontent. Nous avons tapé à nouveau.
 
Il a ouvert, des plus méfiants. Il a pris un air soulagé : “Ah, c'est vous ! entrez ! elle ne voulait pas que j'ouvre, dit-il pour s'excuser, elle avait peur.” Recroquevillée sur une chaise basse, appuyée de l'épaule contre le montant de la cheminée, sa femme était terrorisée. Elle était en grand deuil et toute mal fagotée dans des vêtements noirs qu'elle semblait avoir superposés sans trop y réfléchir, au lever de ce jour si catastrophique. Sous le foulard, elle était livide, le regard transparent.

“Excusez-moi, je ne savais pas que c'était vous... Moi, je pensais que c'était elle qui venait me chercher ! Parce qu'elle m'a demandée toute la journée... Elle me disait: “Marraine, venez avec moi, j'ai peur de partir toute seule !”... Moi, je répondais : “Ma chérie, n'aie pas peur... je voudrais bien, tu sais, mais il y a mon mari, je ne peux pas le laisser... j'ai des petits-enfants, ils ont besoin de moi ! Je ne peux pas, chérie, je ne peux pas !” Elle me tirait par la main... comme ça... j'ai pensé qu'elle revenait !” Elle nous a montré son poignet, son avant-bras. Ils étaient encore raides d'avoir dû résister autant. 

Ce texte a été publié pour la première fois en 1992, dans A Lettera, n°6 sous le titre« Un souvenir de l'Ampugnani. Exemple de solidarité d'une communauté avec l'un de ses morts ».
 
Mercredi 26 Mai 2021
Paul Dalmas-Alfonsi


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