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Tous les maîtres d'une Nation sans Etat




Et si c’est dans un livre sur la Sardaigne que la société corse pouvait trouver son miroir ? Et s’il était grand temps de refaire circuler les idées, les textes et les œuvres entre nos deux îles ? C’est ce que propose Vannina Bernard-Leoni qui lance prochainement une collection de littérature sarde aux éditions Eoliennes. Pour l’inaugurer, un livre de l’essayiste et romancière Michela Murgia, Viaggio in Sardegna, dont voici un court extrait.



Murales d'Orgosolo
Murales d'Orgosolo
Quand on parcourt les routes sardes, on est d’abord frappé par l’abondance d’inscriptions et de graffitis qui réclament des institutions autonomistes, sur tous les murs ou les ponts routiers que l’on croise. La plupart du temps, il s’agit simplement de sigles et de logos de partis politiques indépendantistes, parfois difficiles à déchiffrer pour un œil extérieur ; mais on trouve aussi des phrases plus explicites, scrupuleusement écrites en sarde, qui expriment des revendications ou des mises en garde plus précises. Parmi les sujets qu’on croise le plus : la fermeture des bases militaires et la diminution de la présence américaine sur le sol sarde, le refus de privatiser l’eau, le rappel que « la Sardaigne n’est pas en Italie », la libération des prisonniers « politiques » coupables d’une prétendue « lutte patriotique », ou plus généralement, liberté pour l’île.

Cela fait des années que les mouvements indépendantistes sardes n’obtiennent pas de scores suffisants pour peser dans le jeu politique, même en additionnant leurs  résultats; ce qui pourrait laisser croire que leurs revendications ne correspondent pas à un sentiment largement partagé. Il suffit pourtant de discuter avec des Sardes pour se rendre compte que, malgré des nuances, il existe bien dans toute l’île la conscience d’être porteurs d’une identité collective aux traits communs, une sorte de génie du peuple qui se distingue du reste de l’Italie et qui a souvent conduit à désigner la Sardaigne comme « une nation sans État ».
Au-delà des évidents facteurs géographiques, cela s’explique certainement par le parcours historique tout à fait singulier de l’île par rapport à l’Italie ; c’est pour ça que les actuelles manifestations de colère nationaliste, même si elles ressemblent parfois à ce que l’on peut observer ailleurs, se nourrissent de positions distinctes et ont des racines plus profondes. C’est dans l’histoire que se trouve la clef pour comprendre cet aspect de l’identité sarde, qui s’exprime souvent de façon confuse et conflictuelle ; en fait les Sardes eux-mêmes connaissent mal leur histoire, on pourrait même dire qu’ils ne la connaissaient pas du tout car jusqu’il y a quelques décennies, il n’existait encore officiellement aucune « histoire de la Sardaigne ». Pendant plus d’un siècle, depuis la démocratisation de l’instruction publique, l’histoire de la Sardaigne a en effet été écrite par les historiens piémontais ; et Sergio Atzeni laisse entendre avec amertume dans quel but :

Les historiens savoyards ont tenté de rompre le lien qui unit la souveraineté des Sardes à la terre des Sardes ; ils ont cherché à démontrer que cette souveraineté avait été perdue à maintes reprises, depuis les temps les plus anciens ; ils ont cherché à démontrer que nous étions la « terre de l’empire » – seul élément qui justifiait, selon une conception déformée du droit, l’usurpation par les Savoie du titre de Roi de Sardaigne. Les historiens savoyards voulaient faire croire aux étudiants sardes qu’ils étaient des Phéniciens ou des Carthaginois, des Mirmillons ou des Maures. Mais pas des Sardes. Pour les historiens savoyards, l’idéal était que les Sardes pensent qu’ils n’existaient pas. Ou mieux, qu’ils se croient fils d’une patrie qu’on ne savait même pas situer sur une carte.
 
« C’est en Barbarie qu’ils voulaient que l’on soit nés, disait Cosimo Saba, gardien du temps à l’époque de Bacaredda – en Mauritanie, pas à Alésia, pas sur le Rhin. Ils nous faisaient naître noirs, pas blancs. »
 
Lire l’histoire de la Sardaigne, c’est d’une certaine manière se préparer à lire le récit d’une longue oppression, que les Sardes ne peuvent pas considérer uniquement comme le résultat naturel d’affrontements entre puissances et civilisations, en tout point identiques à ceux subis par tant d’autres peuples depuis que le monde est monde. Quand les événements sont suffisamment éloignés dans le temps pour qu’on n’en connaisse plus que le récit, il arrive même que des phénomènes de domination puissent apparaître comme des événements parmi d’autres, qui résistent à toute considération éthique, avec des protagonistes qui deviennent impossibles à juger, comme s’il s’agissait de catastrophes naturelles, de tremblements de terre et d’inondations : juste des choses qui arrivent.
 
Mais en Sardaigne, ce mécanisme de distanciation ne semble pas encore possible car les conséquences des oppressions sont encore tellement évidentes qu’on ne saurait les aborder avec neutralité. Impossible de ne pas leur imputer une immense part du sous-développement certes polymorphe de l’économie sarde, en particulier dans le secteur primaire ou dans celui des infrastructures de première nécessité, encore trop rares et réparties sur le territoire avec parcimonie. Il existe toutefois des signes moins évidents de cette longue habitude de devoir appartenir de force à un peuple qui n’est pas le sien.
En premier lieu, cette certitude implicite que la solution aux problèmes de l’île, quels qu’ils soient, doit nécessairement venir de l’extérieur, dans une curieuse forme d’attente messianique qui induit des comportements ambivalents, oscillant entre l’affirmation fière d’une prétendue autonomie et l’abandon de cette même autonomie au premier venu, pourvu qu’il promette une forme de développement en contrepartie, et parfois même, juste de la considération. Cette attente infondée s’est souvent traduite par une complaisance injustifiée de la part des administrations locales vis-à-vis d’investisseurs non sardes qui voulaient faire des affaires sur l’île – n’importe quelles affaires – comme si le simple fait de venir de l’autre côté de la mer leur conférait un statut privilégié, un bonus de crédibilité que les Sardes s’accordent encore difficilement les uns aux autres. Même quand l’interlocuteur est un simple visiteur sans ambition entrepreneuriale, il peut arriver qu’on le traite avec cette anxieuse espérance, que l’écrivain et humoriste Nino Nonnis décrit fort bien :

Il y a ceux qui n’arrêtent pas de demander à leur interlocuteur si la Sardaigne leur plaît, si les femmes sardes leur plaisent, si leur sœur leur plaît. Quel besoin y a-t-il de comptabiliser un énième jugement élogieux, sinon pour flatter un narcissisme précaire, qui a besoin de confirmation permanente ? Il ne viendrait pas à l’esprit d’un Américain de me demander si je trouve que l’Amérique est belle ; ils le savent déjà qu’elle est belle l’Amérique ! ils ont même la culture du « more » : s’il leur manque quelque chose que leur passé récent ne peut leur offrir, et bien ils se le construisent, flambant neuf, et ils ajoutent même un bras à la statue de Nike qui en était privée.

Pour aller plus loin

Ce texte est un extrait de Voyage en Sardaigne, Onze façons de parcourir l'île qui ne se voit pas, de Michela Murgia, traduit par par Vannina Bernard-Leoni.
L'ouvrage sortira en octobre 2026 aux éditions Eoliennes.
Michela Murgia (1972-2023) est une écrivaine et intellectuelle italienne. Diplômée en théologie, activiste féministe et antifasciste, elle est une figure majeure de la nouvelle vague sarde. Elle a obtenu le prix Campiello pour son roman Accabadora et est l’autrice d’une quinzaine de livres dont Devenir fasciste, mode d’emploi, et God Save the Queer – catéchisme féministe.
 
Mercredi 2 Septembre 2026
Michela Murgia


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