Robba
 



Una capraghja d'oghje, Letizia Giuntini



En Corse, la figure du berger reste une référence puissante qui évoque une sorte d’âge d’or de la société insulaire où l’harmonie régnait entre peuple et nature. U pasturellu di paese era « un campagnolu curtese cu a so mamma natura » cum'ella dice a canzona d’A Filetta.
Aujourd’hui, la culture agro-pastorale de l’île est bien étiolée, et il y a derrière le métier de berger des réalités très contrastées, parfois conflictuelles. Jean Froment a récemment réalisé un portrait filmé de Letizia Giuntini, capraghja en Balagne. Il livre pour Robba les grands traits d’une vie en marge et en résistance.



Letizia Giuntini, la part du rêve, Jean Froment
Letizia Giuntini, la part du rêve, Jean Froment
Au petit matin sur une étroite piste en terre au-dessus de Lumiu : des chiens, des oiseaux, un âne et les cloches des chèvres. C’est le territoire de Letizia. Un territoire en bordure de la Balagne, à la marge des lotissements, des plages et des saisons estivales hystériques. Un territoire fragile où les oliviers ont fini par disparaître entre incendies et projets immobiliers. Un territoire où les hommes complices de la nature se font rares.

Scelta

La part du rêve, Jean Froment
La part du rêve, Jean Froment
 
« J’ai fait cinq années d’études à Corte pour être prof, puis j’ai pris conscience que ce n’était pas vraiment ce que je voulais. J’ai réalisé que même si je me donnais à fond pour avoir le concours, je ne pourrais pas choisir où faire ma vie ; ça m’a calmée et je me suis dit : il faut que je reste ici. C’était ma priorité ».
Le grand-père de Letizia était berger, il a laissé un terrain avec un pagliaghju au-dessus du village.
« Il fallait que je fasse quelque chose ici, sur mes terres alors j’ai nettoyé, j’ai rénové, j’ai construit. Et j’ai développé une activité en prenant une vingtaine de chèvres car ici à part des chèvres qu’est-ce que tu peux mettre ? » 
À 35 ans, Letizia a mis en pratique ses idées. C’est sur ses terres familiales qu’elle a décidé de s’installer en s’affranchissant de la plupart des contraintes administratives, économiques.
« Je ne suis pas considérée comme "éleveuse", je suis juste une "détentrice". Pour être considérée comme une agricultrice, il faut 70 chèvres minimum et plusieurs hectares ; en fait, je suis déclarée mais hors-système… Avec les quatre hectares de ma famille cela a été un combat pour m’installer, pourtant ce n’est pas avec mes vingt chèvres que j’allais faire de la concurrence à ceux qui en ont 1500… »

Resistenza

La part du rêve, Jean Froment
La part du rêve, Jean Froment
 
Vingt chèvres, quatre hectares, deux ânes, des fromages : c’est tout petit et pourtant ça dérange.
La marge est insupportable car elle porte en elle les germes d’un autre modèle. Inadmissible.
Pour l’Etat qui n’entend que la norme.
Pour le berger voisin qui ne conçoit que le développement de son exploitation.
Pour le vacancier qui, un mois par an, passe son congé au bord de sa piscine et pour qui le chant des coqs, ou les ânes, ou les cloches font nuisances.
« Je suis juste à 150 mètres de la barrière de villas ultra modernes. Pas facile d’expliquer aux chèvres qu’il ne faut pas marcher sur le rideau électrique de la piscine et que si elles le cassent cela coûtera 15000 euros… »
Déclarée mais hors-système, « détentrice d’animaux » mais pas « éleveuse », Letizia a conscience de s’inscrire à la marge d’une société. Une marge étroite qui ressemble à celle des bergers d’autrefois : des nomades, indépendants, armés, qui faisaient peur aux institutions.

Elle aussi revendique sa liberté et la nécessité d’avancer sans rien attendre de l’État, ou de son entourage qui sous l’influence d’un monde toujours plus globalisé et individualiste a fait changer la Corse.
« Les gros agriculteurs qui veulent tout, c’est un problème aussi, puisque les autres n'ont plus d’espace. Avant, sur le même espace il y avait 20 à 30 bergers, maintenant il n’y en a plus qu’un ou deux, et les autres n’ont plus de place. Les gros prennent tout. »
À ses yeux, le « toujours plus » n’est pas pour la Corse : l’espace comme les ressources y sont limités et il faut que tout le monde vive.
« En Corse il y a un mot "scumpientu", "le désastre". Ici, on a l’impression qu’on a donné priorité au tourisme, de masse et d’exception ; en tout cas, on leur a donné le pouvoir. Quand tu vois que des gens achètent des parcelles énormes de terrain pour bâtir une villa et qu’ils n’y viennent qu’une fois par an. Eux ils brûlent l’herbe et nous on achète du foin. »

Cantà per ùn more

La part du rêve, Jean Froment
La part du rêve, Jean Froment
 
Si Letizia ne veut pas « s’agrandir », c’est qu’être bergère pour elle, ce n’est pas s’en tenir aux chèvres et aux fromages. Letizia écrit, elle chante et donne des cours de chant. Elle participe à la vie de son territoire. Elle y consacre du temps.
« Les chèvres il faudrait les surveiller toute la journée comme à l’époque, sauf qu’à l’époque on les surveillait pour ne pas qu’elles aillent manger les cultures qui étaient un besoin pour toute une communauté. Aujourd’hui il faut les surveiller pour qu’elles n’aillent pas manger les roses de la star d’à côté… »
Et puis il y a ce glissement du sens et de la fonction sociale du métier de berger qui fait « couleur locale », attraction estivale pour touristes. Le berger c’est l’autochtone bourru mais charmant que chaque vacancier VIP se doit de connaître.

Comment tenter de remettre les choses à l’endroit ? À une époque, poser des bombes a pu être régulateur mais cela a atteint ses limites. Alors il reste la parole, ou plutôt la poésie. Les bergers d’antan le savaient bien : s’ils possédaient l’art du fusil, ils maniaient les vers avec autant de dextérité. Ces soi-disant incultes récitaient les poèmes du Tasse, versifiaient la vie courante et c’est bien ça que l’on retient d’eux encore aujourd’hui.
Letizia chante comme elle respire, naturellement, simplement mais entièrement. Dans la veine des « cantastoria », en corse ou en français, elle égratigne ses détracteurs en grattant sa guitare
« Ici c’est moi le patron ! Je possède tous les sentiers, tous les terrains, de la plaine jusqu’aux crêtes. J’ai plus de 700 brebis et je fais même mon foin. Avec mon gros tracteur je fais un bruit de terreur. Parce que moi je suis un vrai agriculteur.
Et ne cherchez pas à vous installer, même si vous êtes tout petit parce qu’ici c’est moi le patron !
Et le ministère me donne raison. Production. Production à profusion, et l’État me soutient. J’appauvris la terre, je suis un homme du désespoir. Ma volonté aujourd’hui ? C’est de prier pour la patronne, la Banque Européenne, c’est elle notre nouvelle Madone. »
Avec humour elle dénonce les diktats asservissants imposés par l’Europe au détriment d’une agriculture plus respectueuse de la terre. Les problèmes du foncier, les constructions menaçantes sur des zones naturelles ou agricoles. Mais elle chante aussi la beauté des éléments, des paysages, et l’amour d’un peuple toujours proche d’un esprit de solidarité et de partage.

Un film

Chez Letizia perce le désir de vivre un quotidien pour se bâtir un « horizon de sens ».
Bataille naïve et romantique perdue d’avance ? Prémices d’une autre manière de concevoir, si ce n’est le monde, au moins son monde ? Sa quête de sens souligne les interrogations qui agitent la Corse d’aujourd’hui. C’est pour ça que j’ai choisi de faire son portrait.
Au départ, je voulais écrire un documentaire sur une jeune agricultrice corse ayant décidé de s’installer sur ses terres. Mais même si le berger devenait bergère, j’avais peur de répéter des banalités. La rencontre m’a permis de comprendre et, j’espère, de témoigner.
Ici comme ailleurs, certains travaillent, d'autres rêvent. Et il en est comme Letizia qui s’arrangent pour lier les deux.
Le documentaire La Part du rêve sera présenté au festival Sinecime le 14 novembre.

 
Dimanche 24 Octobre 2021
Jean Froment


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