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À propos de la communauté de destin : Furiani, le 5 mai 1992 et la suite




Une catastrophe met toujours à l'épreuve la cohésion d’un corps social, ses institutions et ses valeurs. C’est ce que nous rappelle l’anthropologue et psychiatre Richard Rechtman qui analyse la mémoire de la catastrophe de Furiani et les enjeux du travail entrepris par le collectif des victimes du 5 mai, notamment à la faveur de la récente parution du livre-témoignage de Didier Grassi, Turchinu, biancu... neru ! qu’il a préfacé.



Photo VBL
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L’histoire collective s’écrit toujours d’abord à la première personne du singulier. Il faut déjà qu’un témoin, ayant vécu les faits constitutifs de l’événement appelé à faire date, accepte de parler de ce qui lui est arrivé. Ce n’est d’ailleurs jamais une chose simple de devoir parler de la façon dont on a subi une catastrophe, être le premier ou faire partie des suivants n’est pas plus aisé, car chaque mise en récit de sa propre histoire se révèle unique pour celui ou celle qui consent à s’y livrer.
En effet, l’acte qui consiste à soumettre ses souvenirs, parfois les plus intimes, aux regards des autres a beau se présenter comme une nécessité, il n’en demeure pas moins travaillé par le doute, les hésitations, la pudeur, voire la peur de son opposé, l’impudeur. D’abord parce que la mémoire singulière fixe moins les faits que les sensations, les émotions et les éprouvés. Ce sont ces choses disparates qui s’imposent dans le souvenir.
Les faits parlent d’eux mêmes, entend-on souvent dire, c’est bien sûr faux. Les faits ne parlent pas. Ce sont les hommes qui les traduisent en mots, en phrases, et en récits intelligibles pour les autres. Ce n’est que dans l’après coup de l’événement lui-même, qu’il devient possible de comprendre par bribes ce qui s’est passé.

Le traumatisme et l’indicible

D’abord on ne sait pas, le sol s’effondre, la tribune bascule, les cris de joie sont soudainement étouffés par le vacarme assourdissant d’un amoncellement métallique. Et c’est ensuite le silence, interminable, et pourtant d’à peine quelque secondes, avant qu’une furieuse agitation reprenne, mais sans offrir la moindre compréhension à celles et ceux qui découvrent soudainement un paysage dévasté.
Ces images dévoilant l’enchevêtrement de corps, de tubulures métalliques, de fragments de sièges en plastique, ont été montrées en boucles à la télévision, dans la presse locale et nationale, et pourtant aucune ne peut capturer la réalité de ce que chaque témoin a ressenti à ce moment précis. S’il fallait aujourd’hui traduire en quelques mots l’effroi de chacun, on ne trouverait peut-être rien d’autre à dire que « je n’ai rien vu, je n’ai pas compris, je ne sais pas… ».

Terrible constat d’une impossible compréhension inaugurale de l’événement. On imagine mal l’épouvante d’être soudainement propulsé dans ce « je ne sais pas ».  Ici, ne pas savoir c’est comme être plongé dans un abîme sans fond. On se représente difficilement les efforts psychiques auxquels il faut néanmoins consentir pour tenter de remonter à la surface, et chercher à comprendre, au moins un peu.
Dans ces premières minutes, l’expérience n’est pas encore vécue, elle est juste subie. Et c’est cela qui fait aussi le noyau du traumatisme : cette impossible représentation de ce qui est subi. On comprend dès lors pourquoi il est si difficile d’y échapper.

Raconter malgré la douleur

Alors comment raconter cela ? Pour ceux qui vécurent l’épreuve de l’événement s’ajoute systématiquement la douleur de devoir y revenir encore et encore. La revivre dans sa chair, puis dans ses mots et enfin pour certains dans des écrits. L’inlassable répétition de cette douleur ne soigne pas, contrairement à une idée reçue si souvent mal comprise. Ce n’est pas de dire ce qui est arrivé qui répare ou qui soigne, c’est exclusivement d’être écouté, entendu, compris et accompagné. Les supposées vertus de la parole libératrice sont bien trompeuses. Ne nous leurrons pas, parler dans le vide n’a jamais aidé personne.
Il faut donc parler et écrire pour être entendu et pour faire exister dans la mémoire de ceux qui n’y étaient pas ce que d’autres ont subi dans leur chair.  
C’est comme cela que l’Histoire commence à s’écrire [1].

Mais l’histoire collective ne se réduit précisément pas à la sommation des histoires singulières, autrement elle risquerait de disparaître avec les derniers témoins.
Et là commence un tout autre combat : faire entendre à tous la réalité de l’événement et de ces conséquences collectives. Même à ceux qui refusent d’y voir autre chose qu’un événement passé sur lequel il suffirait de tourner la page pour tranquillement passer à autre chose. À quoi bon y revenir, se disent-ils. Après tout, les morts ont été pleurés, les blessés, soignés, les handicapés, accompagnés, et les familles endeuillées ont été gratifiées d’une rapide compassion. Le sport fait tout oublier, pensent-ils sans doute.

Eh bien non, le sport n’a pas vocation à effacer la vie, la fête ne doit jamais supplanter le respect que l’on doit à une communauté de destin. Or justement lorsque cette communauté de destin est ébranlée par une catastrophe, lorsque soudainement la trajectoire d’une part importante de cette communauté est tragiquement déviée, il appartient au groupe dans son ensemble, et pas seulement aux « survivants », de restaurer la continuité.
Il n’existe pas d’autre façon pour faire exister une communauté de destin, et donc un peuple ou une nation, que de commémorer les moments où cette communauté a été injustement divisée par le « destin », autrement l’idée même de peuple ou de nation ne serait qu’une mascarade. D’autant plus que dans le cas précis de la catastrophe de Furiani, le « destin » n’y est pas pour grand-chose. Les responsabilités sont connues, et le collectif du 5 mai né dans les suites de la catastrophe pour faire entendre la voix des victimes auprès des pouvoirs publics n’a jamais manqué une occasion de les rappeler.
 

[1] Voir à ce propos le remarquable témoignage de Didier Grassi, Turchinu, Biancu, Neru! U mo 5 di maghju di u 1992, Bastia, 2026

Restaurer la communauté de destin

Mais il me semble essentiel de bien comprendre que la démarche des membres du collectif, comme le rappelle Didier Grassi, comme les combats qu’ils ont menés ne visaient pas seulement à honorer les morts, à sanctuariser le 5 mai, à panser les plaies des endeuillés et des blessés. Et même si cela fait déjà beaucoup, cela ne suffit pas.
Leur lutte collective se devait d’aller encore plus loin. Il s’agissait de restaurer la communauté de destin qui réunit les hommes et les femmes au-delà de chaque génération : les Corses, les Continentaux, les passionnés de football, comme les anonymes moins sportifs.  

Si souvent invoquée, et rarement défini, la communauté de destin ne se réduit pas à partager un même sang, ni même un lieu de naissance, pas plus qu’une langue, plus ou moins bien apprise, un village ou encore des ancêtres nés sur une même terre. Ces éléments y contribuent, bien sûr, mais ils ne suffisent pas. Autrement les communautés humaines disparaîtraient à chaque nouvelle génération.
C’est d’ailleurs là que réside l’illusion fondatrice du social : les hommes et les femmes sont mortels, et d’ailleurs, ils meurent, et pourtant les communautés demeurent. Un tel paradoxe est à la fois constitutif de l’espace social et la plus grande illusion que les hommes ont inventée pour que quelque chose de leur monde puisse tendre vers l’éternité. Illusion à double titre, d’abord parce que le destin commun se résume, hélas, à devoir disparaître. Mais aussi parce que la communauté de destin se heurte à une réalité quotidienne bien moins égalitaire. Tous n’auront pas le même destin, la maladie, l’accident, les drames viennent systématiquement rompre le pacte d’égalité entre les membres d’un groupe d’appartenance.

Pourtant, les hommes ont pris l’habitude de s’accommoder de ces inégalités singulières, en trouvant chaque fois une explication confortant le principe fondateur en dépit de la réalité des faits.
La magie et la sorcellerie ont toujours joué ce rôle d’apporter une explication singulière dans chaque cas, pour surtout dire que la maladie d’untel ou d’unetelle ne remet pas en cause la tendance générale d’un destin commun. Si untel a perdu la vie dans la force de l’âge, ce n’est pas parce que nous ne partageons pas le même destin, mais parce que lui a, soit commis une erreur, soit subi une injuste attaque sorcellaire ou criminelle. La religion comme la sorcellerie ont toujours été un formidable modèle explicatif pour résoudre la contradiction d’un même destin chaque fois différent pour tous.

L’épidémiologie, les statiques, et la médecine occupent de nos jours une même fonction susceptible de résoudre ce type de contradiction. Certes, elles ne diront pas pour quoi untel est tombé malade, lui et pas son voisin par exemple, mais elles expliqueront que statistiquement son risque de développer l’affection qui va l’emporter était bien plus élevé que dans la population générale.
Le tabac, l’alcool, la mauvaise alimentation, la pollution, le goût du risque sont aussi des arguments permettant de dire qu’en l’absence de ces facteurs (qui « auraient » dû être contrôlés en amont par le futur malade) son destin aurait été identique à celui des autres. Formidable tour de passe-passe qui permet de résoudre la contradiction entre l’affirmation d’une communauté de destin, et l’irrémédiable singularité de chaque destinée. Depuis des millénaires nos sociétés se sont accommodées de ce déni de réalité en lui opposant la force des liens sociaux qui jamais ne se soumettent au seul diktat de la biologie.

Inscrire dans la mémoire collective

Mais lorsqu’il s’agit de rendre compte d’un drame collectif venu frapper un nombre important de membres d’une même communauté, au risque d’ébranler son équilibre interne, les explications classiques s’avèrent moins convaincantes. Les hommes se doivent alors d’inventer de nouveaux dispositifs pour penser l’événement et l’inclure dans l’histoire collective.
C’est à cela que sert la mémoire collective des drames. Elle retisse les liens entre les hommes, les vivants et les morts, que les désastres séparent entre ceux qui ont eu plus de chance et les autres injustement touchés. La communauté de destin n’est pas qu’une simple figure rhétorique, c’est une réalité incontestable à condition que les hommes et les femmes se battent pour la faire exister à travers la construction d’une histoire collective n’oubliant personne. Or celle-ci n’existe vraiment que le jour où ceux qui n’ont pas vécu l’événement accepte de s’en porter garant. Autrement dit, le jour où ils acceptent d’en faire un élément de leur histoire personnelle et collective.

Les attentats du 9 janvier 2015 et ceux du 13 novembre 2015 à Paris, ont immédiatement donné lieu à l’expression d’une affliction nationale inscrivant le souvenir des vies brisées dans la mémoire collective de la nation. Devenus événements nationaux en dépit du fait qu’ils furent d’abord locaux, personne ne pu douter que la nation dans son ensemble avait été touchée et se devait de contrecarrer l’injustice des vies perdues en leur offrant le souvenir inaltérable de la communauté ; et pas seulement des témoins directs ni de leur famille.
L’explosion de l’usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001, 30 morts et plus de 2500 blessés a donné immédiatement lieu à une même inscription dans l’histoire de la nation, bien au-delà du seul périmètre du quartier du Mirail à Toulouse, pour qu’aucune des vies fauchées ne disparaisse dans l’oubli [1]. C’est exactement cela qu’impose l’évocation d’une communauté de destin afin de rétablir un semblant d’égalité, mais surtout pour garantir la pérennité de la communauté malgré la catastrophe. 

Après la catastrophe de Furiani il aura paradoxalement fallu la mobilisation active d’un collectif de victimes et de familles de victimes pour inscrire cet événement dans cette fameuse communauté de destin. Ce ne sont pas les pouvoirs publics qui l’ont imposé, ce sont des hommes et des femmes qui ont dû se mobiliser et parfois faire face à l’incompréhension des élites devant leurs attentes.
En obtenant, tardivement en octobre 2021, la sanctuarisation du 5 mai où aucun match de football ne doit désormais se jouer, la nation permettait enfin de réinscrire chacune des vies fauchées ou marquées à tout jamais par les deuils ou les blessures, dans l’histoire plus générale de nos sociétés et de notre rapport au sport et à la joie qui l’accompagne.
 

[1] Voir Didier Fassin, & Richard Rechtman, 2007, L'empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime. Paris: Flammarion (2011, Champs Flammarion).

Trente ans de mobilisation

Pourquoi a-t-il fallu attendre 30 ans ? Pourquoi a-t-il fallu que ce combat soit porté par les victimes et les témoins directs de la catastrophe ? Est-ce que c’est parce qu’il s’agit du football ? Parce qu’il s’agit de la Corse ?  
Les raisons sont multiples, et pourtant il s’agit sans doute du seul cas ou une catastrophe d’une telle ampleur n’a pas été immédiatement reconnu comme une catastrophe nationale en dépit de la visite du Président de la République. Pendant de nombreuses années les plus conciliants pensaient encore qu’une commémoration réduite au seule territoire corse suffirait à honorer les victimes.

En marge d’une audition à l’Assemblée Nationale, j’avais été interpellé par un des députés me demandant pourquoi les membres du collectif ne voulait pas se contenter d’une sanctuarisation des seuls matchs joués en Corse les 5 mai. Ma réponse le laissa transitoirement hébété. Tous les événements nationaux, ont d’abord été locaux, lui ai-je rappelé. La prise de la Bastille s’est déroulée non loin de l’actuel place de la Bastille et pourtant on la commémore dans tout le pays, jusqu’au plus petites communes, et pas seulement sur cette célèbre place.
Il en va de même pour tous les événements dont on reconnait le caractère national, alors même qu’aucun de ces événements n’a jamais touché physiquement la nation dans son ensemble. C’est toujours une construction sociale qui transforme le local où l’événement a eu lieu en métonymie de la nation tout entière. Furiani ne devait pas faire exception à cette règle, sauf bien sûr à reconnaître que la Corse ne relevait pas du territoire national. Ce que mon interlocuteur ne semblait pas disposer à admettre.

Souvenir d'une rencontre-clé

Je voudrais ajouter un dernier mot. Le 5 mai 1992, j’étais à Bastia avec mon épouse pour quelques jours de repos. Nous n’étions pas au stade, alors que son oncle et son cousin y étaient. Dès l’annonce de la catastrophe nous nous sommes précipités aux urgences de la clinique la plus proche pour, en tant que jeunes médecins, tenter d’apporter les premiers soins aux très nombreux blessés qui ne cessaient d’arriver. Nous y sommes restés jusqu’au petit matin.
Ce n’est que dix ans plus tard à l’occasion d’une conférence que je devais donner à l’IRA de Bastia sur le traumatisme psychique, dont entre temps j’étais devenu spécialiste, que j’ai rencontré Didier Grassi et les membres du collectif. Leur combat m’a profondément impressionné. Il m’a fait comprendre à quel point l’histoire collective s’écrit toujours à plusieurs voix et qu’elle n’appartient à personne en particulier pour justement devenir le bien de tous. C’est elle qui garantit le pacte social et qui donne vie à l’idée d’une communauté de destin.

 

Pour aller plus loin

Turchinu, Biancu… Neru !
Témoignage d’un vécu et d’un combat de Didier Grassi retrace son expérience personnelle de la tragédie du 5 mai 1992, de l’avant à l’après, du chaos à la reconstruction, et du combat pour la mémoire collective. Une histoire intime, mais aussi un hommage à toutes celles et ceux qui ont été touchés ce soir-là et qui, depuis, se battent pour que jamais on n’oublie. Les bénéfices de la vente du livre sont reversés au Collectif des Victimes du 5/5/92 et de l’Associu Sporting Bastia 92.

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Merci à François, d'avoir accepté cette photo volée par VBL
 
Mardi 1 Septembre 2026
Richard Rechtman


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