Robba
 



Bastia bastiaccia


Le nom de Fanfan Griffi convoque plusieurs imaginaires, où l'artisanat d'art et l'engagement pour le rural se taillent la part du lion. Mais l'homme ne saurait s'y réduire ! Bastiacciu toujours amoureux de sa ville, il a justement eu envie de partager avec nous de tendres souvenirs, gouailleurs et truculents.



Pesci Freschi, Tonì Casalonga 1962
Pesci Freschi, Tonì Casalonga 1962
Te dire ma Ville, mon Amour, ma blessure… te dire ces matins d’or et d’azur aux horizons sur lesquels filent les voiles blanches vers des ports de légendes. Ma Ville où j’ai grandi dans ce quartier coincé entre le Puntettu et le « Chat Noir » sorte de glauque bar à hôtesses… C’était la rue Giulietta, venelle cagneuse qui reliait ces deux pôles, où croupissait une ombre complice et fétide que la lumière du soleil ne dérangeait jamais… un  amas de masures que l’on disait alors  lie et  honte de toi, et qui, dès lors qu’il était rasé, éliminé -comme on le ferait pour un contrat de type maffieux- allait ouvrir la voie à ce Vieux-Port devenu aujourd’hui le pré carré de très voraces appétits.

De cette enfance me reste quasi intact le souvenir des bacs posés sur le bord des fenêtres où l’on faisait pousser u basirgu ce royal condiment des repas de misère, me reste le couinement déchiré du cochon qu’on allait égorger là-bas derrière à casaccia, cette ruine héritée des bombardements à l’appaspòni des Américains… mais aussi, Traviata, Rigoletto ou La Bohème qui s’invitaient tous les dimanches pour jaillir en cascades des fenêtres du quartier, portés en majesté par ces ténors hantés par l’ombre  du Grand Vezzani… et me reste à jamais le feu d’une énergie de vie, baroque comme cette foultitude de visages qui bariolaient tes quotidiens, comme sortis d’une toile du Caravage… Me reste à jamais accroché à mes fils de mémoire, tels ces étendoirs qui d’une façade l’autre faisaient danser une noria de polychromies textiles rincées, jusqu’à n’en plus pouvoir, dans ces Lavatoghjìi aujourd’hui disparus pour cause « d’embourgeoisie »… l’héroïsme et la noblesse  des miens.

Tu sais, mes derniers désirs de toi m’ont amené là-haut vers ce Cimbalu, quartier devenu Belle au Bois Dormant d’un conte barricadé par l’armée des « tiroirs-caisses» de la Cité d’en bas… Vieux-Port, rue du Colle en grimpette, puis remparts du bastion Saint-Charles jusqu’à la Porte du « Règne de Louis XVI » qui entre In Terra Nova et le bastion Saint-Jean jusqu’à son échauguette qui veille sur une Place d’Armes (Place Vincetti) déserte désormais. Plus loin, sur le dos de la rue César Vezzani, se perche donc ce Cimbalu (le Clavecin) immeuble improbable et orgueilleux « chi ti po fà coglione s’ellu piace al’patrone » qui a donné son nom à tout un quartier en surplomb d’une route de front de mer avec tunnel, imposée par les bestioles sur roues et la civilisation de leurs « conduisants » au prix de la dévastation de l’anse de Ficaghjola, ses plages de galets, ses paillotes à trois sous, ses pêcheurs de crépuscule, ses nageurs à l’année… Ficaghjola dont a Falata perfuse encore l’émotion des soirées éméchées de bon nombre de Bastiais..
J’aurais pu aussi, si me tentait la ballade surannée et nostalgique, prendre la rue Sant’ Angelo parallèle à Gaudin, monter à Campanari (jadis Carrughju Sumerà), éviter sur ma droite la Montée Filippina qui mène à Saint-Antoine, longer la rue Colonella puis atteindre le « Faubourg » Saint-Joseph, ses Panzarotti di San’Ghjisè, totems des menuisiers de l’île.
 

J’arrive maintenant Piazza d’À (Place Vincetti) où, de loin, je te vois, immobile sur le parvis qui conduit aux ascenseurs du Parking, inspectant scrupuleusement ce désert de silences qu’est devenu le lieu. A mon approche tu marques une de ces postures à la Bogart de la grande époque… toi, comme toujours en macagna : « Tu gardes tes distances s’il te plaît ! et dis-moi s’il faut que je déclenche une catastrophe planétaire pour que tu daignes me rendre visite ? » … moi, une éternité qu’on ne s’est vus « c’est vrai tu as raison, mais ma vie a trop souvent exilé ma vie… au fait tu as vu le gazon ? on dirait qu’il s’est attrapé la galle verte ! »… toi, malicieux : « Je le connais le gars de l’entretien… il me dit qu’il fait son possible, mais il n’y arrive pas, car par télétravail tondre c’est compliqué ! »
Pur bonheur, comme si on s’était quittés la veille… nous évoquons cet espace qui était un grand terrain de foot… ce grouillement d’enfants et ces matchs inter-quartiers féroces dont il me rappelle les règles immuables… n° 1) c’est toujours le baullu qui fait goal, n° 2) le patron du ballon fait les équipes, n° 3) le meilleur joueur est toujours dans l’équipe du patron du ballon, n° 4) en cas de décision contrariante, le patron prend son ballon et s’en va !... je complète avec la règle n° 5) et quand tu te prends un coup à t’exploser les rotules… tu pleures pas! tu te le gardes! Un silence entre nous qui dit l’hommage à ceux qui sont partis… Tendresse et nostalgie mêlées…Au moment de nous séparer (avec promesse de nous retrouver  Chez Adè ce resto de la Méduse pour tous ceux qui gardent espoir de sauver ce qui leur reste d’âme) je te questionne sur ce quartier du Cimbalu… tu me conseilles d’appeler une amie commune qui a longtemps vécu rue Colonella ; elle en garde un souvenir acéré m’assures-tu, bien que partie vivre maintenant dans ses montagnes une vie qui lui ressemble.

Au retour donc j’appelle la Montagne « Le Cimbalu ? une ville dans ma vie d’enfant ! Pauvre et délabré comme tu peux t’en douter dans ces années d’après-guerre… mais riche d’une vitalité mille fois décuplée par des nuées d’enfants dont les adultes se rendaient responsables… » Des ateliers, des échoppes, disparus aujourd’hui, engloutis par le maelstrom des Zones en I et A et Hypers en caddies… ces personnages de romans : Cachjinu et sa gigantesque clé qui lui permettait d’ouvrir la cave où il stockait ses légumes qu’il entassait dans un coffre à roulettes et partait vendre à la criée, avant de s’en aller jouer aux cartes… et quand le lendemain les rues résonnaient de ses « c’est la faillite des artichauts, des tomates, des pommes de terre! » tu pouvais être sûr qu’il avait tout flambé la veille… et le vendeur ambulant de chez Peppina portant sur la tête un immense plat en cuivre rétamé « Aiò Aiò ! Torta di Cè’, vola vullela »… et tant d’autres qui étaient la vie et les cris de nos rues: le poisson, les barres de glaces à la coupe en été, le charbon de bois, les trousseaux vendus par les Napolitains qui tentaient d’entreprendre les plus délurées, les « sangliches » de Gino… tout cela dans une atmosphère où les odeurs, nauséabondes, se mêlaient de tout, car peu d’eau ni de W.C. dans ces maisons à loyers de misères… et la Colonella surnom donné à cette contre révolutionnaire répondant au doux nom de Fiora Oliva… tu peux encore en deviner la présence derrière les rideaux de cette fresque en trompe-l’œil qui décore la façade du Cimbalu reconstruite après la guerre… sais-tu que lorsque je passe par-là certain jour, j’ai comme l’impression que la Dame exhale encore l’haleine soufrée de ses fureurs ?

Tu sais aujourd’hui on a du mal à imaginer ce qu’a pu être ce quartier dans la fin des années 50. Il il y vivait trois communautés aux origines différentes… portées par le ressentiment, mais aussi d’indéfectibles solidarités. I Lucchesi d’abord, venus de diverses régions de leur pays natal … dans une ville où tant est à reconstruire, leur savoir-faire, essentiel, ne leur vaut pas, loin s’en faut, considération.
La deuxième communauté est celle d’I Paisani  arrivés de toutes les régions rurales du Cismonte… ils sont petits fonctionnaires, plus souvent hommes de paille et de main, ils savent entretenir et cultiver ces centaines de jardins qui encerclent la ville… ils sont la main rustique  qui nourrit et tire les enfants « hors de la faim »…
Enfin vient la crème, fine fleur du pavé, I Bastiacci dont nul ne doit contester la seigneuriale légitimité, le « peuple bleu de chine » comme tu les appelles : commerçants, artisans, pêcheurs et dockers, voyous au cœur tendre, femmes au port de reine, Ciociara au verbe haut et au regard de feu, mères louves et aimantes, aristos en Macagna, et seigneurs en leur langue où jamais ne s’éteint le sentiment de caste… Sais-tu que pour ne pas subir le sarcasme des « pure souche » qui dès qu’ils nous entendaient parler en corse se moquaient en nous traitant de paisanò  ou de frumagliò  (même chose d’ailleurs pour les enfants italiens aussitôt traités de « Lucchisò »), j’ai dû apprendre très vite le français pour échapper à leurs quolibets … Voilà ce que je peux te dire de ces temps où le commérage cédait toujours le pas à l’honneur de l’entraide ; ces temps de l’absence de clés dans les serrures ; ces temps qui ont imprimé en moi une histoire écrite à l’encre indélébile ; et cette question : que devient la mémoire quand part le goût du souvenir, qu’en sera-t-il demain des mémoires d’aujourd’hui ?
Allez ma Ville… Et que résonnent longtemps Cymbales et Épinettes !

 
Samedi 26 Février 2022
Fanfan Griffi


Dans la même rubrique :
< >

Dimanche 17 Avril 2022 - 22:11 Particularisme corse : les deux conceptions

Vendredi 25 Mars 2022 - 16:52 La Coltivatione, de Gênes à José Tomasi