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Cio ch'ellu ci ampara u cynips di u castagnu...

La châtaigneraie est un symbole fort de notre société. Parce que l'arbre à pain a abondamment nourri nos anciens et notre imaginaire collectif, son avenir continue de passionner les Corses, au-delà des seuls castanéiculteurs. La maladie qui les frappe n'est pas sans lien avec celle qui nous assiège aujourd'hui. Comment répondre aux menaces sanitaires, le cynips du châtaignier, le COVID des hommes et d'autres qui ne manqueront pas d'arriver? Jean-Michel Sorba, sociologue, associé aux expériences de Carine Franchi et de Patricia Soullard, nous retracent les mobilisations, les apprentissages, en somme l'intelligence collective que le cynips a engendré. Récit et analyse d'une réussite dont on peut s'inspirer. Ch'ellu c'imparga u cynips!



Cio ch'ellu ci ampara u cynips di u castagnu...
Lorsqu’en mars 2010, le Cynips montre le bout de ses antennes en Corse, la châtaigneraie est resplendissante. Soixante-dix-sept castanéiculteurs dont 57 transformateurs produisent 100 tonnes de farines d’Appellation (AOP obtenue en 2010). Le succès est probant. L’illustration parfaite de l’économie identitaire théorisée et proposée quelques années auparavant : un patrimoine vivant ouvert à l’innovation et créateur de richesse. Dans ce creuset, le Groupement Régional des Producteurs et Transformateurs de Châtaignes et Marrons de Corse et le syndicat de défense de la farine apportent un dynamisme professionnel à une activité condamnée à la disparition. La farine réapparait et se fait une nouvelle place dans les cuisines, l’artisanat agroalimentaire, la gastronomie corse et les marchés locaux. L’irruption du Cynips au cœur de l’activité castanéicole fait l’effet d’un séisme qui vient déstabiliser un métier et sa culture technique. L’intelligence collective de la réponse des acteurs de la filière mérite d’être connu de tous ceux qui œuvrent en Corse pour un développement identitaire ouvert et producteur de richesses.

Le Cynips, voyageur discret de la globalisation

L’insecte arrive en Europe depuis la Chine. Aucune région de tradition castanéicole n’est épargnée. La microguêpe se diffuse en Italie, dans le Var, en Ardèche et enfin en Corse où la gale qu’il provoque affecte les châtaigneraies de 246 communes. Les spécialistes décrivent une progression sournoise de l’animal. Sans avoir recours à un mâle - il s’agit d’une autoreproduction - la femelle dépose ses œufs dans les bourgeons par groupe de 3 à 5 entre le mois de juin et la fin août. L’éclosion a lieu 30 à 40 jours après, puis les larves de premier stade passent l’hiver dans les bourgeons, sans qu’aucun symptôme extérieur ne soit visible. En avril, lors du débourrement, des galles de 5 à 20 mm se forment au fur et à mesure que la larve se nourrit. Les larves entrent en nymphose entre mai et juillet puis les adultes émergent et s’envolent entre juin et août. Le problème est que ce petit insecte noir aux antennes jaunes, de 2,5 à 3 mm de long, induit des galles sur les feuilles du châtaignier. Il entraîne leur déformation, la diminution de la surface foliaire et perturbe la floraison et la fructification.

Dans les villages, les habitants ont tous en mémoire des châtaigneraies défoliées, sans chatons, espace mortifère qui tranche avec la générosité verdoyante habituelle du châtaignier. Nombreux villages ont perdu leur paysage, les arbres sont déformés, les sols sont excessivement ensoleillés et l’horizon étrangement ouvert. Pour les habitants du Nebbiu, de l’Orezza, du Boziu, de Ghisoni et de l’Alta Rocca et d’autres régions de Corse, l’espoir d’une sortie de la pandémie s’éloigne au fur et à mesure de la progression du pathogène. Le Cynips entraîne une chute de 50 % à 70 % de la production de châtaignes, il arrive que la récolte n’ait tout simplement pas lieu... De 110 tonnes en 2010, la production chute à 34 tonnes en 2014 et à 16 tonnes en 2018. Le métier est à genoux. Durant ces années noires, l’impact économique sur la filière castanéicole (formulation bien réductrice au regard de l’étendue de l’impact) est aussi moral. Les observateurs de la filière décrivent des castanéiculteurs sans repères, désœuvrés craignant d’avoir à se convertir après une vie d’engagement, « je ne sais plus ce que je vais faire de mes journées », parole rapportée d’un de ces chômeurs de la nature. Faute de fleurs, les apiculteurs perdent le tiers de leur revenu issu du miel des châtaigneraies, les éleveurs de porcs voient une de leur principale ressource alimentaire décliner et la menace d’une perte de spécificité de leur produit.

La solution par le vivant, une histoire de micro guêpes.

Après avoir rapidement évacué les solutions chimiques inefficaces et non souhaitées - l’AOP est une des rares appellations entièrement en agriculture Biologique (AB) - les castanéiculteurs corses entourés des cadres de la filière vont trouver un allié de poids avec Torymus Sinensis. Tout comme le Cynips, cet insecte auxiliaire de la lutte biologique est une petite guêpe venue de Chine. Son existence est totalement inféodée à la prédation du ravageur. A partir du printemps 2011 et chaque année de façon croissante, un programme rigoureux de lâchers est organisé sous la direction du Groupement dans toute la Corse.

Un dispositif quasi militaire est mis en place auquel participe une armée d’opérateurs locaux. Plusieurs organismes participent à la conception et au déploiement du programme d’action selon un ordre et une convergence rares (calendrier d’action, cartographie prévisionnelle des lâchers, recommandations). Le dispositif associe au Groupement les Chambres d’Agriculture et la FREDON à l'origine de l'identification de la maladie en Corse. Ensemble, une stratégie de lutte est mise en place en partenariat avec la recherche, l'INRA de Sophia Antipolis et des chercheurs de l'Université de Turin. Les lâchers sont réalisés par « l’embrigadement » de relais locaux, tous bénévoles. Tout est affaire de Kairos, la fenêtre d’action est ténue et la biologie complexe : les Torymus adultes émergent des galles sèches de l’année précédente, s’accouplent et les femelles pondent dans les galles de Cynips nouvellement formées. Les larves qui en sont issues parasitent les larves du Cynips et le cycle vertueux est amorcé pour se reproduire d’année en année. En 2014, 57000 Torymus sont ainsi lâchés dans l'île. La lutte fait rage, à raison de 100 femelles et 50 mâles par lâcher, l'opération se déroule sur toute l'île pour lutter contre un insecte qui ravage les vergers depuis cinq ans.

L’extraordinaire sursaut patrimonial

Comme bien d’autres activités, la relance de la castanéiculture est le fruit de la décennie du Riacquistu, les glorieuses de Corse, ces années de renaissance et de réappropriation qui auront démontré aux générations suivantes qu’un développement endogène est possible. Les associations de métiers, de village, les foyers ruraux, les foires (celles de Bucugnà, d’Evisa et d’autres manifestations) accompagnent, précèdent souvent, les dynamiques de relance dans l’artisanat et l’agriculture. A n’en pas douter, la lutte contre le Cynips puise son inspiration de cette historicité vertueuse.
Le dispositif de lutte est constitué de villageois, d’amateurs perspicaces amoureux de leur village. Mais la maladie exige également une organisation, un front de lutte sans faille. Le dispositif est pyramidal : le groupement fait office de poste de commandement et des équipes sont constituées avec à leur tête un coordinateur au sein de chacun des massifs castanéicoles. En un temps très court, 115 bénévoles sont formés. Les responsables du groupement souligne qu’aucun ne manquera à l’appel le jour des lâchers. La partie se joue à l’échelle du verger où chaque équipe est chargée d’observer les bourgeons de châtaignier afin d’optimiser les lâchers. Le programme donne lieu à des recommandations qui seront respectées à la lettre car rien ne doit nuire à l’installation durable des auxiliaires de la lutte contre le nuisible (taille, écobuage etc.).

La solution biotechnique et organisationnelle trouvée, il s’agit ensuite de lever les fonds nécessaires au financement de l’opération, notamment l’achat de cohortes de Torymus en provenance d’Italie. L’appel de fonds prend la forme d’un manifeste. Salvemu i castagni s’adresse directement à tous les corses. Le succès est immédiat et son ampleur inattendue.  Des entreprises (PME et TPE), des institutions, des associations, des corses par milliers répondent à l’appel. Des souscriptions sont organisées dans toutes les régions de Corse sous la forme de soirées, de concerts et autres loteries. Les donateurs sont nombreux et variés, les sommes récoltées sont conséquentes, évitant au programme le recours à l’emprunt. De scientifique et technique, le dispositif de lutte devient patrimonial. Cet arbre pluriséculaire est considéré à la hauteur de son histoire, un patrimoine vivant total, hybridant l’économie, la culture, les affects et les liens sociaux. Plus récemment, la fondation d'Umani a repris le flambeau en faveur des vergers de châtaigniers de Pianellu. Là encore l’initiative est bien accueillie, des centaines de particuliers et d’entreprises s’associent à l’effort collectif.

Ce que nous enseigne le succès de la lutte contre le Cynips

De l’avis même de ceux qui l’ont vécu, la lutte engagée en Corse contre le Cynips du châtaignier est plus que la victoire d’une profession. Le succès de l’aventure du Cynips porte des enseignements de plus grande portée, utiles à penser. En tout premier lieu, la lutte est une belle aventure humaine entre les habitants d’une même localité, d’un même pays. Elle exprime combien le châtaignier, cet arbre du temps long, trame les attachements multiples qui nous lient à la Corse des villages. Elle montre que, pour peu que la Corse s’envisage correctement, c’est-à-dire à la mesure de ses désirs, de ses projets, et recherche des solutions aux dimensions de ses cadres et de ses problèmes, d’autres voies d’action sont possibles.

Ensuite, les acteurs de la lutte contre le Cynips n’ont pas pris le vivant pour adversaire. Ils n’ont pas mobilisé de moyens étrangers à la vie. Il n’est pas neutre que les castanéiculteurs aient choisi d’organiser leur combat contre le ravageur en mobilisant un autre insecte qui lui ressemble. La lutte intégrée ou biologique, consiste à tirer justement parti des interactions entre les espèces au profit de l’agriculteur et de la durabilité des milieux-ressources. Dans l’exemple de la lutte contre le Cynips, la coopération entre espèces s’étend au-delà de la personne de l’agriculteur et de ses intérêts spécifiques. Au final, le succès est la résultante d’une action ajustée qui intègre les motivations du castanéiculteur, l’appétit du Torymus, les faiblesses du Cynips et les attachements de la société corse pour le châtaignier. Une combinaison gagnante entre humains et non humains, une complicité interspécifique qui organise la destruction d’une espèce qui menace tous les habitants de l’écosystème châtaigneraie (Cynips compris).

Une recherche participative

Le deuxième enseignement tient à la forme qu’a pris l’action collective, aux modalités d’action et à la variété des ressources mobilisées. En ce sens, la lutte contre le Cynips constitue un exemple de recherche participative dans et par l’action. L’urgence et l’acuité du problème ont conduit les acteurs à transgresser les frontières, les prérogatives, les routines et l’administration du monde qui va. Les protagonistes de l’épopée du Cynips ont hybridé et mis en réseau des formes d'organisation verticales (référentiels scientifiques et techniques, Torymus...) en les couplant à des sociabilités horizontales (les territoires et leurs habitants). Ils sont allés chercher des ressources là où elles étaient, sans attendre le jeu des délégations formelles. Ils ont fait valoir une intelligence et une capacité collective de mobilisation de ressources distantes (universitaires turinois, chercheurs de l’INRAE) et de proximité (générosité et sens pratique). Ce faisant, la lutte s’est fortifiée des liens existants en configurant la localité en écosystème. L’aventure du Cynips (du Torymus) est une épopée où l’alliance, l’enrôlement, l’innovation et le courage ont produit des séquences d'action peu communes.

Le contexte pandémique que nous vivons nous invite non sans brutalité à repenser notre rapport au vivant. A sa façon, la communauté éphémère qui s’est constituée autour de la lutte contre le Cynips ne fait pas autre chose. De survie, il en est question dans les deux cas, et les deux épidémies montrent l’extrême vulnérabilité de nos manières de vivre. Un point de vue qui milite pour une économie collaborative et bienveillante inclusive des autres vivants. A la lumière de cet exemple nustrale, il semble bien que les dispositifs de santé entièrement pilotés de l’extérieur, ignorant les compétences des habitants, mobilisant une médecine générique et une pharmacopée aveugle procèdent définitivement d'une vision du passé...

Pour aller plus loin

Franchi Carine, 2021, « Mise en place de la démarche de qualité AOP « Farine de châtaigne Corse – Farina castagnina corsa ». Création d’un référentiel qualité. In Anthropology of food, Relance et patrimonialisation alimentaire, dir. Philippe Pesteil.

 

Cio ch'ellu ci ampara u cynips di u castagnu...
Dimanche 28 Novembre 2021
Jean-Michel Sorba, Carine Franchi et Patricia Soullard


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