Bords de Creuse, Alain Villa
…avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, le professeur s’exclama : « Ah vous, ne me dites pas que vous allez encore dans la Creuse ! » Que répondre ? Le garçon fut honnête : il en était navré, mais, oui, il allait encore « en » Creuse… Il osa même ajouter qu’il ne s’en plaignait pas.
En vérité, il passait là avec ses cousins – entre les parties de pêche, les baignades, les fêtes locales, et la construction de cabanes dans les bois – des vacances aussi heureuses qu’avaient été les miennes autrefois. Un peu différentes toutefois, car nous n’habitions plus la maison de Fontloup que les partages familiaux avaient attribuée à mon frère, devenu maire du pays. C’est à huit kilomètres du berceau familial, dans notre maison de Verneige acquise il y a aujourd’hui quarante ans, que mes fils ont passé leurs vacances. Or il se trouve qu’à l’inverse de notre retour-du-maçon, cette grande demeure de 1830, aux faux airs XVIIIe, n’a pas été construite dans un village, mais au milieu des bois, entre deux étangs. De loin, avec ses hauts murs de granit gris, son toit d’ardoise, sa hêtraie et les grands sapins qui l’entourent, elle se fond dans le paysage. Invisible depuis la route. Dans un pays secret, je possède une maison secrète. Une forteresse à l’intérieur d’une île…
Qu’il entre un peu d’ambivalence dans mon désir de dévoiler à d’autres les charmes de la Creuse, je l’admets. En célébrant ce pays impénétrable et ignoré, je prends le risque de l’exposer quand, en vérité, je voudrais le garder caché. Comme tout amoureux, j’ai envie de faire partager ma passion sans consentir à en partager l’objet. Je rêve que la forteresse soit admirée (de loin) et reste inviolée…
Combien de temps encore pourrons-nous vivre ainsi, heureux et cachés ? Toute terre inconnue, toute île non répertoriée, a ses pirates, hélas ! Les nôtres se sont installés sur la côte sud, avec vue sur les bruyères corréziennes. En quelques années, profitant de l’épaisseur de nos sapinières et de la faiblesse de la population (à Gentioux et Faux-la-Montagne, nos déserts ne comptent plus que six habitants au kilomètre carré), ces adeptes d’une insurrection violente et d’une vie nonchalante ont pris possession des hameaux les plus reculés de la Montagne limousine. Parisiens en rupture de ban, à la fois fils à papa et assistés sociaux, ils zonent, ils squattent, ils campent, ils yourtent. Profession : zadiste.
En vérité, il passait là avec ses cousins – entre les parties de pêche, les baignades, les fêtes locales, et la construction de cabanes dans les bois – des vacances aussi heureuses qu’avaient été les miennes autrefois. Un peu différentes toutefois, car nous n’habitions plus la maison de Fontloup que les partages familiaux avaient attribuée à mon frère, devenu maire du pays. C’est à huit kilomètres du berceau familial, dans notre maison de Verneige acquise il y a aujourd’hui quarante ans, que mes fils ont passé leurs vacances. Or il se trouve qu’à l’inverse de notre retour-du-maçon, cette grande demeure de 1830, aux faux airs XVIIIe, n’a pas été construite dans un village, mais au milieu des bois, entre deux étangs. De loin, avec ses hauts murs de granit gris, son toit d’ardoise, sa hêtraie et les grands sapins qui l’entourent, elle se fond dans le paysage. Invisible depuis la route. Dans un pays secret, je possède une maison secrète. Une forteresse à l’intérieur d’une île…
Qu’il entre un peu d’ambivalence dans mon désir de dévoiler à d’autres les charmes de la Creuse, je l’admets. En célébrant ce pays impénétrable et ignoré, je prends le risque de l’exposer quand, en vérité, je voudrais le garder caché. Comme tout amoureux, j’ai envie de faire partager ma passion sans consentir à en partager l’objet. Je rêve que la forteresse soit admirée (de loin) et reste inviolée…
Combien de temps encore pourrons-nous vivre ainsi, heureux et cachés ? Toute terre inconnue, toute île non répertoriée, a ses pirates, hélas ! Les nôtres se sont installés sur la côte sud, avec vue sur les bruyères corréziennes. En quelques années, profitant de l’épaisseur de nos sapinières et de la faiblesse de la population (à Gentioux et Faux-la-Montagne, nos déserts ne comptent plus que six habitants au kilomètre carré), ces adeptes d’une insurrection violente et d’une vie nonchalante ont pris possession des hameaux les plus reculés de la Montagne limousine. Parisiens en rupture de ban, à la fois fils à papa et assistés sociaux, ils zonent, ils squattent, ils campent, ils yourtent. Profession : zadiste.
Contre les locaux
De cette montagne devenu leur repère, leur « pays conquis », ils chassent les derniers indigènes, puis lancent des raids jusqu’à deux cents kilomètres de leurs bases. Après avoir, pour se distraire, vandalisé quelques antennes-relais et caillassé deux ou trois gendarmeries, ils remontent en maîtres dans nos forêts creusoises, créent des « collectifs » éphémères, des pseudo-syndicats illégaux, et s’amusent des médias locaux en se présentant tous sous le même nom et en posant de dos. Ils vivent entre eux, ne se mélangent pas ; ce ne sont pas des immigrés, ce sont des colons. Ignorants et destructeurs.
Certains brûlent les engins des bûcherons limousins ou coupent leurs câbles de freins parce qu’ils considèrent notre forêt de douglas comme une zone à défendre : ils la croient quasi primaire, alors qu’elle a été plantée il y a soixante ans pour remplacer les landes que ne parcouraient plus les moutons et les bergers. D’autres attaquent les étangs des vieux moulins qu’ils assimilent aux « bassines » honnies. Les plus ardents barbouillent nos monuments aux morts en effaçant les patronymes locaux et arrachent nos drapeaux du fronton des écoles pour y planter l’étendard palestinien. Ils barrent nos routes et déplacent, la nuit, les poteaux indicateurs pour égarer les motards en balade ; car, étrangers au pays, ils n’aiment guère à y croiser d’autres étrangers : se jugeant désormais propriétaires des lieux qu’ils ont envahis, ils craignent d’y voir arriver des rivaux…
Ces colonisateurs agités ont peu à voir avec les doux hippies soixante-huitards, néo-bergers biberonnés à la marijuana qui s’installaient dans les fermes cévenoles avec l’intention affirmée de les « retaper », réveillaient les écoles de village en y envoyant leurs enfants, relançaient l’élevage des brebis, et finissaient par vendre sur les marchés plus de fromage de chèvre que de barrettes de chanvre : en dépit de leurs chemises indiennes et de leurs pantalons à frange, ces immigrés baba cool s’étaient vite intégrés à la vie locale. Nos rebelles contemporains s’opposent au peuple ancien, comme auraient dit les Khmers rouges. Ils prétendent « soulever la terre », mais l’ont-ils jamais binée ? Ils vivent sur la bête. Ne bâtissent pas, ne cultivent pas, n’engendrent pas. Aussi faut-il espérer que, comme autrefois les pirates des Caraïbes, ils disparaîtront par extinction naturelle. La sauvagine dévorera les derniers, la forêt effacera leurs traces.
Certains brûlent les engins des bûcherons limousins ou coupent leurs câbles de freins parce qu’ils considèrent notre forêt de douglas comme une zone à défendre : ils la croient quasi primaire, alors qu’elle a été plantée il y a soixante ans pour remplacer les landes que ne parcouraient plus les moutons et les bergers. D’autres attaquent les étangs des vieux moulins qu’ils assimilent aux « bassines » honnies. Les plus ardents barbouillent nos monuments aux morts en effaçant les patronymes locaux et arrachent nos drapeaux du fronton des écoles pour y planter l’étendard palestinien. Ils barrent nos routes et déplacent, la nuit, les poteaux indicateurs pour égarer les motards en balade ; car, étrangers au pays, ils n’aiment guère à y croiser d’autres étrangers : se jugeant désormais propriétaires des lieux qu’ils ont envahis, ils craignent d’y voir arriver des rivaux…
Ces colonisateurs agités ont peu à voir avec les doux hippies soixante-huitards, néo-bergers biberonnés à la marijuana qui s’installaient dans les fermes cévenoles avec l’intention affirmée de les « retaper », réveillaient les écoles de village en y envoyant leurs enfants, relançaient l’élevage des brebis, et finissaient par vendre sur les marchés plus de fromage de chèvre que de barrettes de chanvre : en dépit de leurs chemises indiennes et de leurs pantalons à frange, ces immigrés baba cool s’étaient vite intégrés à la vie locale. Nos rebelles contemporains s’opposent au peuple ancien, comme auraient dit les Khmers rouges. Ils prétendent « soulever la terre », mais l’ont-ils jamais binée ? Ils vivent sur la bête. Ne bâtissent pas, ne cultivent pas, n’engendrent pas. Aussi faut-il espérer que, comme autrefois les pirates des Caraïbes, ils disparaîtront par extinction naturelle. La sauvagine dévorera les derniers, la forêt effacera leurs traces.
