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Edgar Morin, la Méditerranée, la Corse




Pour saluer la disparition d'Edgar Morin, souvenons-nous d'une des venues en Corse, le 2 septembre 1996, à Cargese, dans le cadre de l’Institut d’Etudes Scientifiques Georges Charpak. L Conseil Economique, Social et Culturel de Corse et l’Université Euro-Arabe Itinérante s’étaient réunis pour organiser ce que le poète Nadir M. Aziza avait baptisé du beau nom de « Jardin de la connaissance », consacré à La Méditerranée en devenir. Autour d’Edgar Morin il y avait Xavière Ulysse l’organisatrice déléguée, les écrivains Baltasar Porcel, Pedrag Matvejevitch, Leonardo Sole, Ghjacumu Thiers et Robert Lanquar, les membres du CESC. Retrouvons l'intervention de Morin sur la nécessité de revivifier la Méditerannée.



1980, @Sophie Bassouls / Bridgeman Images
1980, @Sophie Bassouls / Bridgeman Images
Mes chers amis, je suis très heureux d'être ici, dans votre île, d'être reçu par l'Université euro-arabe à laquelle je suis si reconnaissant et de parler de cette Méditerranée qui nous concerne si profondément.

Au début de l'année, j'étais à Valencia faire un cours, un petit cours autour de la notion de Méditerranée et, pour mes séances, j'avais demandé qu'on apporte une carte de la Méditerranée. "Pas de problème!" me fut-il répondu. Et, quand je commençai mon premier cours, je ne vis pas la carte. On me dit "On a cherché partout, à l'Institut de géographie, dans les papeteries, dans les librairies, il n'y a pas de carte de la Méditerranée. Il y a des cartes de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, mais on n'a pas trouvé de carte de la Méditerranée".
 
Je me suis dit "Tout ceci est extraordinaire quand on pense que dans l'Antiquité romaine la Méditerranée était le plein, le centre, que, s'il y avait des cartes, il ne pouvait y en avoir que de la Méditerranée, que la civilisation était une mince frange littorale et que, dans le fond, les continents étaient des masses sombres, réputées barbares." On était donc passé de cette conception-là à une situation où, à la place du plein, il y avait désormais le vide. Certes, au bout d'un certain temps on m'a trouvé une carte dans un grenier de l'Institut de géographie, vieille carte que les Allemands, qui sont très méticuleux, avaient faite.

Mais, c'est un objet de méditation.

Avant l Continentalisation

D'abord, avant que ce soit une mer, que les Romains appelaient Mare Nostrum, Notre Mer, avant que ce soit cette mer romaine, il y avait des mers. Il y avait des mers différentes allant de l'Orient à l'Occident et il n'y avait pas encore cette vue unificatrice. Il a fallu, l'Empire romain pour qu'on se dise que ces mers étaient des petits fragments d'une même mer.

Et ce qui est intéressant, c'est qu'il s'est produit au cours de !'Histoire un phénomène de continentalisation, c'est-à-dire que, notamment en Europe, la décadence de la Méditerranée, la chute de l'Empire romain, toute une série de processus historiques, ont fait que les continents se sont mis à vivre d'une vie civilisée. Donc, ce qu'il y a d'intéressant c'est qu'il semble qu'on enregistre seulement au XVIe siècle, en Europe occidentale, l'apparition de ce mot qui est très éloquent puisque c'est la mer au milieu des terres. Autrement dit, on est passé des terres autour de la mer à l'idée de mer au milieu des terres. Et puis le monde arabe a pris aussi cette notion et, effectivement, c'était une mer tricontinentale, c'est-à-dire baignant trois continents.

Et puis, au cours de l'Histoire, cette mer s'est rétrécie avec la circulation dans l'Atlantique, avec la découverte du Pacifique, avec cette extension, cette mondialisation.
Voici que cette mer est devenue un lac. Et le paradoxe, c'est que plus la Méditerranée s'est rétrécie en lac, plus, en même temps, elle s'est mondialisée.
 
Au XIXe siècle, vous y avez fait allusion, Xavière Ulysse, c'est le percement du canal de Suez qui en fait désormais une route pour les Indes; c'est la colonisation de l'Afrique du Nord et aussi du Moyen-Orient, sous forme de protectorats divers, c'est-à-dire que les puissances occidentales européennes mettent la main sur la Méditerranée. Et puis, l'épisode de mondialisation commence en 1942 avec le débarquement américain en Méditerranée du sud. C'est-à-dire, au cours de cette guerre, cet épisode qui allait marquer le début de la libération de l'Europe.
 
Et, comme vous l'avez dit, le conflit États-Unis/Union Soviétique a eu pour un de ses théâtres, un de ses enjeux, la Méditerranée. Voici donc ce sort absolument paradoxal de "Notre Mer".

Et cette mer ne s'est pas seulement mondialisée par le fait que c'est effectivement un des foyers du jeu des grandes puissances mondiales. Il se trouve aussi qu'elle fait partie de cette zone sismique où tous les grands problèmes de la planète sont d'une virulence extrême. Cette zone sismique qui part du Caucase, entre Azerbaïdjan et Arménie, qui passe par le Moyen-Orient, est arrivée en Méditerranée à travers ce Moyen-Orient, Liban, Israël, Palestine, les guerres différentes qui ont eu lieu et qui, espérons-le, ne continueront pas. C'est aussi la zone de rencontre et de conflit entre Est et Ouest, Orient/Occident - quand je dis "Est", évidemment, je pense aux puissances de l'Est et "Orient/Occident", je pense aux civilisations - entre religion/laïcité, entre aussi les trois religions. C'est la zone sismique de rencontre entre un monde vieilli, démographiquement vieilli, un monde démographiquement jeune, entre le premier qui est le monde des riches, l'autre, le monde des pauvres.
 
Et, on peut dire là-dessus que les nationalismes jouent un rôle virulent dans tous ces conflits en s'entrechoquant violemment les uns les autres.
Et cette zone sismique est en activité, elle s'avance, elle est présente en Algérie, elle est encore présente en Bosnie .
Voici donc cette mer qui est à la fois un lac, qui est en même temps mondialisée, qui est brisée et qui est coupée. Qui est petite géographiquement et qui est géante par tous les problèmes qu'elle pose.

Résistance et variété culturelle

Aujourd'hui, la Méditerranée ne s'est pas encore laissée dévorer par les trois Continents qui la chevauchent. La Méditerranée ne s'est pas encore laissée homogénéiser par cette civilisation technicienne, industrielle qui répand sur le monde des conduites, des mœurs standardisées et qui tend à homogénéiser la planète. On peut même dire que c'est elle qui chevauche encore l'Europe, le Maghreb, l'Egypte, le Moyen-Orient. C'est elle qui résiste encore et, comme il y a cette résistance, ça veut dire qu'on peut encore considérer qu'à travers les différentes variétés culturelles, il y a quelque chose de méditerranéen dans le soubassement commun à ces cultures, dans un mode de vie, dans un tempérament, dans un certain nombre de traits.

Ici, je crois qu'il faut poser un problème, je dirai de structures mentales, pour aborder correctement ce qui nous préoccupe. Ce problème, c'est l'aptitude à penser l'unité de ce qui est multiple et la diversité de ce qui est un. Malheureusement, dans le type d'enseignement que nous recevons, ceux qui perçoivent l'unité sont incapables de voir la diversité et ceux qui perçoivent la diversité sont incapables de voir l'unité. Par exemple, dans les conflits d'idées qui ont commencé depuis le XVIIIe siècle, Voltaire disant: à travers les cultures différentes, ce sont le mêmes êtres humains, les mêmes passions, les mêmes ambitions, les mêmes sentiments, la même affectivité, le même esprit. Herder disant: Non, les cultures sont radicalement différentes et les hommes sont différents de par leur culture, il n'y a pas cette unité.

Aujourd'hui, je vois certains anthropologues voulant démontrer l'unité évidente de l'espèce humaine, cérébrale, génétique, affective, et d'autres mettant l'accent sur les diversités non moins réelles, non moins profondes, non moins incorporées des différentes cultures et penser l'un et l'autre, l'un dans l'autre est très difficile. Or, c'est quelque chose qui est d'autant plus important que le problème aujourd'hui pour les Méditerranéens est de retrouver l'unité sans perdre les différences et les diversités et, en même temps, de sauvegarder les diversités sans perdre l'unité; sauver l'unité et la diversité, reconnaître les problèmes vitaux communs, reconnaître le destin commun, ne serait-ce que dans cette résistance que chaque culture veut avoir contre cette homogénéisation et contre la dissolution.

Il faut se reporter à la parole de Leibniz qui se réfère à la bonne unité: il dit que dans l'unité, l'un conserve et sauve la multiplicité. C'est ceci qui est important pour nous et je crois que nous avons une tâche extrêmement difficile.

Crise de civilisation

Nous avons en même temps des problèmes qui, plus ils sont dramatiques et difficiles, plus ils nécessitent d'œuvrer en commun à partir de toutes les rives de la Méditerranée, notamment les problèmes que l'on regroupe sous le terme d'écologie, sous le terme de sous-développement et sous le terme de développement lui-même. Les problèmes critiques, nous le savons, c'est la dégradation des eaux, pas seulement maritimes qui sont polluées mais de toutes les eaux. D'ores et déjà, dans le Moyen-Orient, le problème de la distribution des eaux est un problème politique, économique, absolument clé.
 
De plus en plus, notamment en Afrique, où progresse la désertification et où l'érosion des sols est un facteur de défertilisation, nous avons ce problème capital. Nous avons les intoxications de la faune, l'urbanisation galopante liée à la désertification des campagnes, des pollutions liées au développement industriel, les dégazages des navires, un tourisme effectivement important par son apport économique mais qui, dans certains cas où joue une spéculation effrénée, produit déjà une dégradation de sites admirables et, évidemment, il y a la surexploitation de la pêche.

Voici les problèmes que nous devons affronter. Mais pas en disant "Faisons du développement industriel puisque le problème du développement se pose. Même en Méditerranée, il y a déjà la crise des industries qui sont du deuxième âge industriel: les chantiers navals, la pétrochimie, le textile, la sidérurgie. Nous avons, de plus, le fait que le développement lui-même est en crise. C'est-à-dire que dans les civilisations dites développées, dans notre monde occidental, nous nous rendons compte que tous les bienfaits qu'a apportés ce développement, qu'on appelait le progrès et qu'on n'ose plus appeler de ce nom, avaient chacun leur envers. Par exemple, il est certain que l'individualisme a donné à chacun la possibilité de mener sa vie avec une certaine autonomie et de prendre la responsabilité de son propre destin.

Mais l'envers de cet individualisme, nous le voyons, c'est l'atomisation des individus, c'est la dégradation des solidarités, c'est la solitude et les nombreuses solitudes. La technique, qui a asservi les énergies physiques, a, en même temps, asservi les gens qui asservissaient ces énergies, pas seulement les travailleurs soumis au rythme, à la mécanique, à la chronométrie de ces machines artificielles mais, aussi, ceux qui répandent dans toute la société cette logique machinale, machiniste au détriment des rythmes proprement humains. L'industrie qui produit en masse, à bon marché, des produits de confort et de consommation, produit en même temps des pollutions qui, en s'accumulant, menacent la vie humaine pas seulement en Méditerranée mais sur tout le globe.

Nous avons, donc, une crise de civilisation. On ne peut plus aujourd'hui dire aux pays qui n'ont pas atteint le degré du monde occidental "Imitez nous, faites comme nous". On ne peut pas non plus leur dire "Arrêtez, cessez de construire des usines". On ne peut pas dire à la Chine "Cessez de produire des centrales thermiques à partir du charbon". Nous sommes arrivés à une sorte de paradoxe qui, dans le monde méditerranéen, pose le problème du post-développement ou d'un autre type de développement. Non plus celui qui se mesure uniquement aux critères quantitatifs, techno-économiques, mais un développement qui est lié à la qualité de la vie. De toute façon, ceux de la rive nord de la Méditerranée, par rapport aux difficultés de nutrition et aux menaces de faim qui existent dans le sud, doivent commencer à suivre eux-mêmes la maxime "moins mais mieux".

Nous sommes condamnés, si nous ne voulons pas que des dégradations irréversibles surgissent, à passer du quantitatif au qualitatif et c'est là un problème de civilisation fondamental dans lequel, je pense, les Méditerranéens peuvent jouer un rôle créateur et moteur extrêmement important.

Se reméditerranéiser

Devant ces tâches gigantesques, il y a un préalable. C'est se "reméditerranéiser". C'est-à-dire, sauvegarder son identité méditerranéenne, ce qui n'exclut pas évidemment d'autres identités, régionale, nationale, européenne, maghrébine et autres. C'est savoir que nous sommes des êtres de multiples identités, de poly-identités, mais ne pas laisser se dégrader notre identité méditerranéenne, ne pas laisser détruire tout ce qui a constitué un art de vivre méditerranéen. C'est essayer de restituer, ne serait-ce que par cet effort commun pour sauver la Méditerranée, en conservant au monde méditerranéen son autonomie relative. En réalité, c'est une erreur de concevoir aujourd'hui la Méditerranée comme frontière entre les continents puisque la vocation de cette mer a toujours été la communication et que les frontières sont floues. En réalité, il y a un monde méditerranéen qui chevauche l'Europe, qui chevauche l'Asie, du moins le Moyen-Orient, et qui, à travers le Moyen-Orient, chevauche l'Afrique. Il ne faut donc pas mettre des coupures, des compartimentations.

Là encore, je reviens sur un problème qui me semble toujours crucial. Dans le fond, ce qui nous empêche de penser correctement ces chevauchements, ces osmoses, c'est que nous subissons la domination d'une pensée qui agit en compartimentant et en cloisonnant et non pas une pensée qui sait relier. C'est pourquoi, je crois qu'une des erreurs profondes dans la construction de l'Europe, c'est de ne pas avoir considéré qu'il y a toute une partie sud de l'Europe qui est européenne tout en étant aussi méditerranéenne et qui a, par là même, des problèmes et des devoirs spécifiques à l'égard des autres rives de la Méditerranée.

Bien entendu, c'est un vœu pieux parce que, malheureusement, ceux qui sont les plus absents pour apaiser les conflits méditerranéens, ce sont les Méditerranéens eux-mêmes. Quand je pense au Moyen-Orient, à la Bosnie, je pense que c'est une absence tragique car il y a un besoin de présence, d'apaisement, de civilisation. Il faut savoir civiliser nos conflits. Non pas les supprimer, mais ne pas les rendre physiques et violents.

Voici une situation qui me fait évoquer la parole d'un ami et collègue marocain, le professeur Brahim Boutaleb, qui disait "Quand on évoque la Méditerranée et qu'on est natif de ses rives, il est quasiment impossible de ne pas chanter d'abord, tant les fondements sont enchanteurs, et de ne pas déchanter ensuite".
Il faut effectivement ne pas vouloir artificiellement vivre dans un enchantement qui n'est pas de mise mais je dirai qu'il faut ré-enchanter la Méditerranée et, d'abord, il faut savoir la chanter.

Je dirai même plus. Il nous faut sacraliser la Méditerranée. Non pas la sacraliser à la façon d'un dieu jaloux, d'un dogme, de quelque chose qui renferme. Sacraliser la Méditerranée, c'est sacraliser l'ouverture par opposition à la sacralisation de la fermeture.
Les nations qui ont joué un rôle civilisateur extrêmement important, et qui vont continuer à le jouer, ont eu quand même deux maladies qui ne sont pas seulement des maladies infantiles mais qui peuvent revenir sans arrêt et portent en elles, en germe, ces deux maux, ces deux fléaux que sont la sacralisation des frontières et la purification.

La sacralisation des frontières, c'est justement sacraliser la fermeture et c'est pour cela que le sens de la construction européenne est important car, s'il se poursuit, il désacralise les frontières et, évidemment ce ne serait pas seulement pour l'Europe, ce serait pour toute la Méditerranée car telle est la finalité.
La purification est absolument connexe. Il faut penser que dans l'histoire de la formation des grandes nations européennes, l'Espagne s'est constituée dans la purification religieuse, l'Angleterre de la Réforme a chassé ses catholiques, la France, après avoir réussi un édit de tolérance au XVIe siècle, l'a récusé, c'est la révocation de l'Édit de Nantes qui a chassé, qui a persécuté les protestants. Il a fallu attendre la laïcité pour que cesse cette purification religieuse mais nous avons vu reparaître la purification ethnique, raciale, nationale et nous la voyons sous nos yeux encore.   

Je crois que nous sommes la mer de la communication, des échanges, de l'hybridation, du métissage et c'est ça que signifie, à mon sens, l'idée de sacraliser la Méditerranée. C'est sacraliser la rationalité profane et non pas le jugement d'autorité, c'est sacraliser la tolérance et, par là même, c'est de nous considérer, nous-mêmes Méditerranéens, comme des citoyens de la communication et de la reliance.

 

Pour en savoir plus

Les actes de ce Jardin de la Connaissance ont été publiés par Albiana en 1997 sous le titre La Méditerranée en devenir . Ce texte est l’introduction prononcée par Edgar Morin. Merci à Bernard Biancarelli de nous l'avoir transmis 
Lundi 22 Juin 2026
Edgar Morin


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