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Félicité Dominici : récit d’origine



Paul Dalmas-Alfonsi a développé une pratique d'ethnologue fondée sur la confiance et l'écoute. De sa pieve d'Ampugnani, il a souvent livré des témoignages précieux pour comprendre une société villageoise traditionnelle en train de disparaître. Mais certains des propos qu'il a recueillis n'avaient pas encore été publiés. En 1977, Félicité Dominici lui avait confié un récit violent qu'il nous confie aujourd'hui, pour nous aider à mesurer l'intensité d'une énonciation, l'efficacité d'une langue. Et parce qu'il est ethnologue, il croise cette voix avec d'autres et propose des clefs de lecture.



Giovanni di Paolo, Décapitation de Saint jean Baptiste
Giovanni di Paolo, Décapitation de Saint jean Baptiste
Propos haché, précipité et pourtant soutenu. Façon de restituer l’émotion : la sienne et celle de son père qu’elle salue très fort, ainsi – avec respect, avec confiance. Elle fait sienne son expérience ; se l’approprie pour réfléchir et pour convaincre, en superposant les époques et les voix. L’action de raconter, avec ses motifs ajustés, s’inscrit dans l’épreuve du père, son expérience douloureuse qui devient sienne et argument : ce spectacle n’est pas pour nous. Mais il faut en être conscient.
 Félicité Dominici (1902-1990), née à I Prunelli di Fiumorbu, était arrivée au village après en avoir épousé le cordonnier Simone. Il était aussi menuisier et fabricant de cercueils. Veuve depuis déjà plusieurs années, elle passait l'hiver à Bastia. Je la voyais l’été, depuis toujours. Sans la connaître trop.
Dans notre haut de hameau commun, U Poghju, nos maisons n’étaient pas éloignées - deux cents mètres, peut-être -. Mais c’était la première fois que j’entrais chez elle, au 2e étage (escalier raide), pour l’enregistrer (septembre 1977). L’accord s’était fait dans une maison tierce, plus ouverte sur la vallée. Écouter ses récits nous avait rapprochés.
 

A storia di Manaccia

« Indu i tempi, c'eranu e bande. Si tumbavanu in trà d'elli. A mi cuntava lu mio babbu. Quessi eranu cattivi. Ghjunghjianu è dicianu : "Ci vole cusì ! Ci vole culà !" è ci vulia à dalli. Mi ricordu di un picculu cucinu di lu mio babbu chì ci ghjunghjia sempre un banditu di San Gavinu di Fiumorbu. U chjamavanu Manaccia, di sopranome. D'altronde, hà pagatu a salsa per tutti, ghigliuttinatu in Piazza d'Armi, in Bastia. L'altri si sò tutti tombi. Avianu pigliatu à ellu, lu corciu, ùn avia fattu tantu male. L'hanu tagliatu u capu. Hà pagatu pè l'astri.

[…] In Fiumorbu, in quelli tempi, c'eranu ste duie bande, Achilli è Vittori, mi pare. eranu parechji è dopu si sò tombi tutti in trà d'elli. Una sera, si sò fattu focu. Ne truvavanu morti dapertuttu... pè i lignaghji... Si sò stirpati. Ùn hanu pigliatu ch'è à quessu, Manaccia. L'hanu arrestatu, u puveracciu. Ghjè ellu ch'hà pagatu. L'hanu tagliatu u capu.  U mio babbu si n'arricurdava bè, chì sò ancu venuti... Chì era di quallà... È pò u cunniscia.

Eranu cusì, si mettianu à a machja pè nunda, ancu per una donna. Si davanu disputa. Facianu i banditi. Stavanu à a machja, ghjunghjianu indu e case à manghjà, impunianu. Ci vulia ch'è tu li dessi. Mi ricordu chì a mio mamma mi cuntava ch'in Ghisunaccia, c'era un parente chì tenia un grande cummerciu. Ghjunghjianu – avianu moglie è figlioli :
- Ci vole una balla di fiore, o Ghjisè !
- è allora, videraghju.
Dopu, ci ne ghjunghjia un altru :
- Ci vole ch'è vo mi facciate fà un paghju di stivali.

Manaccia, l'hanu chjappu à Petrapola. Lu corciu, pare ch'ellu ùn avia mancu tombu à nimu ma andava cun elli. L'hanu tombu in Piazza d'Armi. Eiu, ùn era tantu grande. U mio babbu m'arricordu chì dicia à la mio mamma :
- O Paula Marì, ci vole ch'o vaghi chì dumane taglianu u capu à Manaccia.
- Hai da andà à vede à ellu !
- Ci vole ch'o ci vaghi, sai, mi face ancu a pena.

Hè andatu, hà vistu a ghigliuttina è tuttu. Tandu tagliavanu ! Maintenant, c'est à Sainte-Claire, la prison de Bastia, avant c'était Place d'armes. è u so avvucatu era un certu Maestracci. Era bastiacciu è dopu quessa hè ghjuntu à esse prefettu. Allora, pare chì, quandu l'hanu tagliatu u capu, il a pris a culleretta di la so camisgia. L'hà fattu vede. Hà dettu : "Sangue di Manaccia, portami bonheur !" parce qu'il était presque innocent et il paraît que vraiment... pare chì a dicia dopu, ancu in Bastia. Hà dettu : "M'hà purtatu furtuna !" Hè ghjuntu à esse prefettu.

Dopu, ci hè statu Spada è tutti quessi, ma allora a facianu custì à Sainte-Claire, à a prigiò. È dopu hanu tagliatu u capu à Spada è à un altru. La ghjente nantu à u mercatu dicia : "Vulete cullà à vede ?" Dopu, eranu tutti malati. S'eranu messi nantu à i tetti, eranu cullati uni pochi è da e finestre avianu vistu. Sentianu u couperet. Bum ! Dopu, eranu tutti carcati di bolle. à chì avia e frebbe, à chì... L'imparerà ! Custì, induve noi, ci chjamavanu : "Vulete cullà ?" Chì spettaculu hè !
Lu mio babbu hà dettu :
- “Eiu, mì, sò ghjuntu malatu. Mai più anderaghju à vede taglià capu.”

Ma propriu era di Fiumorbu. Hà dettu : "U cunniscia". è po’ sapia ch’ùn era ellu u più cattivu. Allora s'avia vugliutu fà sta pruminata ma n'hè ghjuntu chè, per un tempu, hè statu...
Zittu ! zittu ! À vede taglià u capu !  »

 

Des valeurs mises à mal?

Félicité Dominici appréciait les récits à capital d’émotions fortes. Elle m’a livré un témoignage qu’elle a privilégié sûrement parce qu’il était violent mais aussi qu’il lui venait des siens, de son père, en particulier... Son propos est vibrant (on y retrouve un père "réglo"). On y voit la loi officielle menée au point le plus extrême. Et à tant de sévérité viennent s’ajuster comme elles peuvent des valeurs qui nous sont plus proches – fidélité et compassion. Elles s’y retrouvent mises à mal. Il convient de les assurer et de les montrer légitimes. Au fait de ces registres de valeurs implicites (ce doit être de mon ressort), et dans un attirail de romanesque sombre, je suis censé « comprendre ». En tout cas, moi, j’écoute et avec attention :
         
« Dans les temps, il y avait les bandes [1]. Ils se tuaient entre eux. Mon père me le racontait. Ceux-là, ils étaient méchants. Ils arrivaient et ils disaient : "Il nous faut ceci, il nous faut cela !" Et il fallait le leur donner. Je me rappelle un petit cousin de mon père chez qui venait toujours un bandit de San Gavinu di Fiumorbu. On l'appelait Manaccia [2], comme surnom. D'ailleurs, il a payé pour tous, guillotiné sur la Place d'Armes [3], à Bastia. Les autres se sont tous tués entre eux. On l'avait pris lui, le pauvre, il n'avait pas fait grand mal. On lui a coupé la tête. Il a payé pour les autres. […]

Manaccia, on l'a attrapé à Petrapola [4]. Le pauvre, il paraît qu'il n'avait même tué personne mais il allait avec eux. On l'a tué sur la Place d'Armes. Moi, je n'étais pas très grande. Je me rappelle que mon père disait à ma mère [5] :
- Paula Maria, il faut que j'y aille parce que demain on coupe la tête de Manaccia.
- Tu vas aller le voir, lui !
- Il faut que j'y aille, tu sais, ça me fait même de la peine.     
Il y est allé, il a vu la guillotine et tout. À l'époque, on coupait [6] ! Maintenant, c'est à Sainte-Claire, la prison de Bastia, avant c'était Place d'Armes.

Son avocat était un certain Maestracci. Il était bastiais et ensuite il est parvenu à être préfet. Il paraît que, quand on a coupé la tête de Manaccia, il a saisi la collerette de sa chemise. Il l'a montrée. Il a dit : "Sang de Manaccia, porte-moi bonheur !" parce qu'il était presque innocent et il paraît que vraiment... Il paraît qu'il le disait, ensuite, même à Bastia. Il a dit : "Il m'a porté bonheur !" Il est parvenu à être préfet [7].

Ensuite, il y a eu Spada et tous ceux-là, mais alors on le faisait à Sainte-Claire, dans la prison. Ensuite on a coupé la tête de Spada [8] et d'un autre. Les gens, sur le marché, disaient : "Vous allez monter voir ?" Ensuite, ils étaient tous malades. Ils s'étaient mis sur les toits, certains étaient montés et ils avaient vu depuis les fenêtres. Ils entendaient le couperet. Boum ! Ensuite, ils étaient tous couverts de cloques. C'était à qui avait les fièvres, à qui... ça leur apprendra. Chez nous, on nous appelait : "Vous allez monter ?" Quel spectacle c'était ! Mon père a dit :
- Moi, tu vois, j'en suis revenu malade. Je n'irai jamais plus voir couper la tête. 
Mais il était du Fiumorbu. Il a dit : "Je le connaissais". Et puis il savait que ce n'était pas lui le plus méchant. Il avait donc voulu se faire cette promenade mais il en est revenu tel que, pour un temps, il a été... Tais-toi ! Tais-toi !... Aller voir couper la tête ! [9] »        

Mort publique et scénarisée d’un hors-la-loi originaire du Fiumorbu : certaines associations s’imposent à la conteuse. La fidélité de région est puissante, dans cette région du sud de l’île par ailleurs objet d’un maelstrom de clichés, répétés à l’envi, avec hauteur, avec mépris [10].
Sans angélisme ni aveuglement, le père de Félicité s’est comporté selon un vrai code de valeurs, et son cadre n’était pas barbare. La conteuse peut l’illustrer. Elle en est elle-même imprégnée.
Par ailleurs, l’évènement du décès légal de Manaccia se situe à Bastia, la ville du pouvoir, la référence urbaine de nos régions rurales. Le pouvoir est présent avec son décorum et son propre tempo. Il exhibe ses signes sévères et, dans l’intransigeance, son droit de surveiller et son droit de punir [11].
 

[1] Les bandes de brigands ; les bandits en cohortes. Qui font poids, nombre et peur.
[2] Manaccia était le surnom du bandit Jean Bartoli, exécuté le 11 mai 1897. Ce sobriquet signifie « mauvaise main ». Oui, l’histoire a prouvé que Jean Bartoli n’avait pas vraiment eu la main. Mais si, aux cartes ou à la mourre, a morra, il était efficace, ce terme peut lui avoir été attribué par antiphrase (Pensala male per ch’ell’ accadi bè – Pense les choses en mal pour qu’elles arrivent en bien, dit le proverbe). En ce cas et avec Manaccia, le vent ayant tourné, le sort aura été du genre sarcastique.
[3] Soit : “in piazza d’Armi” (en bastiais : « piazza d’À”).
[4] Hameau de L’Isulacciu di Fiumorbu.
[5] En fait, Félicité Dominici n’était pas encore née mais prise en son élan de raconter…
[6]« Hè andatu, hà vistu a ghigliuttina è tuttu. Tandu tagliavanu ! »
[7] Répétition de la formule en argument définitif.
[8] André Spada (1897-1935), natif d’Ajaccio (d’un père sarde et d’une mère corse de Lòpigna, en Cinarca), au passé de militaire déserteur, il prend le maquis après le meurtre d’un gendarme. Ce crime, pour lequel il est condamné à mort par contumace en 1925, sera suivi de plusieurs autres. Ses déclarations tonitruantes et tourmentées ont volontiers été reprises dans la presse de l’époque : « Je n’ai jamais tué personne pour de l’argent. C’est pour vous dire simplement que je suis un criminel mais non pas un voleur. J’ai tué et suis prêt à recommencer. » (La Jeune Corse, quotidien ajaccien – 31 janvier 1931). Jugé à Bastia en mars 1935, Spada y est guillotiné la même année.
[9] « Ma propriu era di Fiumorbu. Hà dettu : "U cunniscia". È pò sapia chì ùn era ellu u più cattivu. Allora s’avia vugliutu fà sta prunminata ma n’hè ghjuntu chì, per un tempu, hè statu... Zittu ! Zittu !... À vede taglià u capu ! »
[10] Dans les premières décennies du XIXe siècle, Antoine-Claude Pasquin, dit Valéry (1787-1847), conservateur de la bibliothèque du château de Versailles et voyageur de Méditerranée, évoque la région d’un ton très assuré dans ses stéréotypes :
« Cette contrée, d'un aspect si sauvage, n'était pas autrefois moins pittoresque de mœurs ; ses paysans pouvaient être cités pour la grossièreté de leurs usages, leurs superstitions et leur opiniâtre esprit d'opposition et d'indépendance, comme les Bas-Bretons de la Corse [...] Depuis vingt années, le Fiumorbo a été complètement civilisé ; il est aujourd'hui fort tranquille ; on y voyage agréablement, et les enfants vous saluent en français. Et à qui, demandera-t-on, est dû un pareil prodige ? [...] la discipline religieuse et militaire pouvait seule être comprise et triompher de la barbarie de tels hommes. » (Voyages en Corse, à l’île d’Elbe, et en Sardaigne. Paris, 1837, p. 271-272). 
[11] Trouble profond du père à l’action de la guillotine : des circonstances similaires constituent, pour Albert Camus, une anecdote fondatrice. Reprise dans Le premier homme (roman autobiographique publié de façon posthume – 1994), on la trouve au début de Réflexions sur la guillotine (NRF, juin-juillet 1957, n° 54-55) :
« Peu avant la guerre de 1914, un assassin dont le crime était particulièrement révoltant (il avait massacré une famille de fermiers avec leurs enfants) fut condamné à mort en Alger. Il s’agissait d’un ouvrier agricole qui avait tué dans une sorte de délire de sang, mais avait aggravé son cas en volant ses victimes. L’affaire eut un grand retentissement. On estima généralement que la décapitation était une peine trop douce pour un pareil monstre. Telle fut, m’a-t-on dit, l’opinion de mon père que le meurtre des enfants, en particulier, avait indigné. L’une des rares choses que je sache de lui, en tout cas, est qu’il voulut assister à l’exécution, pour la première fois de sa vie. Il se leva dans la nuit pour se rendre sur les lieux du supplice, à l’autre bout de la ville, au milieu d’un grand concours de peuple. Ce qu’il vit, ce matin-là, il n’en dit rien à personne. Ma mère raconte seulement qu’il rentra en coup de vent, le visage bouleversé, refusa de parler, s’étendit un moment sur le lit et se mit tout d’un coup à vomir. […] Au lieu de penser aux enfants massacrés, il ne pouvait plus penser qu’à ce corps pantelant qu’on venait de jeter sur une planche pour lui couper le cou. »            .

Villiers de l'Isle-Adam et sentiments de foule : Spectacle de la mort donnée par châtiment

Détour ici par un auteur fasciné par le trépas et la guillotine et des célébrations qui ne se démoderaient pas :
« Derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance du drame, la foule sait bien qu'elle ne verra pas "couper la tête". Alors, pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le froid et les ténèbres ?... Pour communier moralement et du plus près possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, est averti de l'instant où il va mourir. C'est, jointe à la célébrité sinistre de cet homme, la seule solennité de sa mort qui fascine la foule et l'épouvante... [1] »
 
Voilà pour le faisceau de raisons qui vous captent. Par ailleurs, s’il convient d’être là pour sentir au plus près le déclic de la passe, se joue aussi le fait d’être présent pour voir. Ce territoire est très chargé. On y risque tribut lorsqu’on y met le pied.
« Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain, suivi d'une rumeur. Un "curieux"... vient de se laisser choir d'une échelle d'où il voulait "mieux voir" (...). On l'emporte agonisant. Tout à l'heure, il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille: "C'est toi qui passes le premier." Ah ! quel rêve cette vie ! Quel feu de paille attisé par des ombres !... Cependant, la foule n'accorde aucune attention à ce décès : l'incident n'est pour elle qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la planche [2]. »
 
Pas d’exemplarité dans la mort de Manaccia, mais de la sympathie pour le presque innocent voué à un supplice qui l’excède tellement. On le connaissait. On l’a reconnu, l’homme de chez nous qui a mal tourné. À peine revu, il finit en morceaux. Limite des châtiments et de leur publicité : la cruauté de la peine met à dure épreuve des solidarités qui peuvent en sortir confirmées. L’homme était innocent (ou presque...) – d’où le très beau motif de l’avocat qui le célèbre (par une formule et un geste éloquents [3]). Il fait du sang un porte-chance, un scapulaire qui agit.
On n’est pas avec André Spada, grand délinquant répétitif, tueur en série exalté. Ici, le sang devient limpide. Dans une situation tragique – toute d’arguments d’autorité –, l’avocat met du mouvement, un peu de futur, une suite. Exécuter l’outlaw Manaccia est apparu comme une vengeance. La prison, à la longue, l’aurait fait oublier, son supplice l’impose en pleine actualité. Il est inscrit. Et les récits qu’on lui consacre lui font une stèle dédiée.

Dans le "malheur" ambigu d’être présent pour voir l’exécution et son déroulement effectif (en témoin obligé ? en témoin volontaire ? [4]), l’émotion vous couvre de cloques. Cet effet de brûlure est comme une rançon payée pour le choc, l’abattement, le plaisir pris.
Il n’y a pas de mots possibles pour préciser cette expérience : "Tais-toi ! Tais-toi !" Face à la mise à mort et au corps affecté, celui de l’observateur réagit, parle. Il s’exprime d’être complet – pour quelque temps encore, du moins [5]. En l’occurrence, le père a "vu" : sa stature remplit l’espace, il est capable d’émotion, se reconnaît fragilisé.
 
Narratrice émérite, Félicité Dominici prenait plaisir à disserter. Son répertoire avait de l’âpreté : récits de sorcières et de bandits, de fille séquestrée en famille ou exécutée pour l’honneur. Elle racontait avec sérieux, sûre de ses effets (non sans humour, parfois), attirant l’attention sur des motifs inquiétants ou macabres, avec suavité. Elle reprenait des récits très typés, tendus, de sa région d’origine – dans la catégorie desquels celui-ci même s’inscrit. Elle aimait étonner par l’effroi, sur le ton de la confidence.
Elle rappelait volontiers aussi, à l’occasion, des usages de la vie urbaine, d’une Bastia bien spécifiée dans ses usages de piété (cf. la visite rituelle de sept reposoirs pour la Semaine sainte). Alors que nos deux régions d’arrière-pays, traditionnellement, se méconnaissaient, d’une certaine façon, cette référence à Bastia, commune à nous tous, faisait lien.

Les sorcières, les errants de nuit ? Les hommes armés sans foi ni loi, les rançonneurs ? Du plus étrange aux cas concrets, elle en parlait pour alerter qu’on s’en protège, au cas où... Pour évoquer des croyances anciennes (dépassées ? dépassées, peut-être). Mais comme les "anciens" avaient souvent raison, comment, sans en être avertis, parvenir à distinguer ce qui, au-delà du glacis moderne, pourrait toujours nous concerner ?
Félicité Dominici domine une façon douce et amicale de nous induire à la frayeur. Elle nous y mène avec un sourire d’innocence – sans jamais nous abandonner.
 

[1] Villiers de l’Isle-Adam (Auguste), extrait de « Le Réalisme de la peine de mort » (du recueil posthume Chez les passants [1890] ; chronique pour Le Figaro – 18 février 1825), Œuvres complètes II. Paris, Gallimard (La Pléiade), 1986, p. 457.
[2] Ibidem, p. 456.
[3] En Corse, on célèbre l’art oratoire avec beaucoup de conviction.
[4] Londres en 1821, Stendhal et son intention d’aller assister à la pendaison de « huit pauvres diables » :
« Je passai la nuit à me dire que c'est le devoir du voyageur de voir ces spectacles et l'effet qu'ils produisent sur le peuple qui est resté de son pays (who has raciness). Le lendemain, quand on m'éveilla à huit heures, il pleuvait à verse. La chose à laquelle je voulais me forcer était si pénible que je me souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce. » (Souvenir d’égotisme. Paris, Le Divan, 1927)
[5] Le corps s’exprime. Façon de vérifier qu’on en a toujours un.

 

Les mots, la mort et les bandits. Journalisme professionnel

La publication concernée, ici, s’intitule L’écho de la gendarmerie nationale.
Elle relève d’une presse professionnelle où les comptes rendus où les péripéties des hors-la-loi insulaires sont reprises avec constance et sens du détail qui entend faire mouche : un vrai thème en soi.
 Daté du 23 février 1896 (p. 129)
Dans la section dite : À TRAVERS LA GENDARMERIE
 
LES BANDITS
« On télégraphie d’Ajaccio :
Le poste de gendarmerie de Pietrapola a procédé à l’arrestation du bandit Bartoli, surnommé Manaccia, de San-Gavino-di-Fiumorbo. L’arrestation a été faite dans le hameau de San Gavino. Bartoli Manaccia gardait la campagne depuis longtemps. On l’accuse d’assassinat et de trois tentatives d’assassinat. Il paraît qu’il se trouvait à Prunelli quand on a tué le gendarme Franchi. Bartoli faisait partie de la bande Colombani qui, à présent, peut être considérée comme dissoute. »
 
Daté des 16-22 mai 1897 (pp. 367-368)

EXÉCUTION D’UN BANDIT
« On mande de Bastia, le 11 mai.
Ce matin a eu lieu l’exécution de Bartoli, dit Manaccia.
Bartoli avait fait partie de la bande des contumax qui, de 1894 à 1896, terrorisèrent le Fiumorbo par le nombre et la variété des méfaits qu’ils y perpétrèrent ; assassinats, meurtres, vols, rapine.
La plupart de ces criminels se sont depuis entre-tués ou ont été détruits par la gendarmerie.

Manaccia préféra se livrer à la justice pour toucher la prime affectée à sa capture.
Condamné une première fois, le 16 décembre 1896, aux travaux forcés à perpétuité comme coupable de treize vols qualifiés et de tentative d’assassinat, il a été de nouveau jugé le 3 mars dernier et puni de mort pour complicité dans une tentative d’assassinat et dans trois autres assassinats.
Un de ces derniers crimes avait été accompli dans des circonstances atroces. Un nommé Chiari, auquel un des bandits ne pouvait pardonner d’avoir témoigné contre lui, fut saisi dans sa demeure, pendant la nuit, et traîné dans le makis où, avant de le mettre à mort, on lui arracha la langue et on lui creva les yeux.
Manaccia, il est vrai, n’a cessé de protester de son innocence et il manifestait une confiance absolue dans le succès de son recours en grâce.

Hier matin, M. Deibler et sa machine arrivaient par le bateau de Marseille.
À 2h20, les aides, sous la direction de M. Deibler, procèdent au montage de la machine. Cette opération est terminée à 3h40. Une foule très nombreuse y assiste de loin.
Le réveil du condamné est émouvant. Il dormait profondément quand M. Arrighi, substitut du procureur général, donne l’ordre de le réveiller. Manaccia est tout hébété, et à plusieurs reprises, pendant la lecture de la sentence funèbre, il s’écrie : « Non, ce n’est pas possible, le président de la République ne peut pas avoir rejeté mon recours en grâce, car je n’ai tué personne. Je suis innocent. »
L’exécuteur des hautes œuvres reçoit le condamné à mort. Les aides procèdent à sa dernière toilette. Sa chemise est échancrée autour du col. On lui passe la camisole de force. Le docteur Saliceti lui offre un cordial, mais Manaccia refuse.
L’abbé Risterucci, aumônier des prisons, invite le condamné à entendre la messe ; Manaccia ne fait aucune difficulté.
 
La cérémonie terminée, le condamné est de nouveau remis entre les mains de l’exécuteur qui le fait monter dans le fourgon ; il est 4h28. La foule est houleuse. Les gendarmes à cheval paraissent, précédant le fourgon. Un roulement de tambour se fait entendre, la troupe porte les armes, le fourgon s’arrête à dix pas de la guillotine. La porte s’ouvre, Manaccia paraît blanc comme un spectre ; sa figure est exsangue ; l’aumônier et l’exécuteur le soutiennent ; mais il se dégage et regarde vaguement la foule.
Toutes les têtes se découvrent. L’aumônier présente le crucifix au condamné qui ne le voit pas. Il est aussitôt saisi par l’exécuteur et ses aides qui le poussent sur la bascule ; le couteau tombe.
Le corps est remis aux Frères de la Miséricorde qui le mettent en bière et le transportent, escortés par la gendarmerie à cheval, au champ de repos.
Le corps du supplicié, ayant été réclamé par la famille, n’a servi à aucune expérience médicale. »
 
Per u corciu di Manaccia, comme le dit et répète Félicité Dominici, la foule était donc « houleuse ».
 

Point de vue du bourreau. L’œil du professionnel

L’expert guillotineur de Manaccia a été Anatole Deibler (1863-1939), « exécuteur en chef pour la France et la Corse » successeur de son père Louis Deibler (1823-1904), etc.
Professionnel méticuleux, il a consigné par écrit les occasions de son travail [1]. 
« À la lecture des huit carnets de condamnation qu’il a noircis de sa petite écriture serrée pendant près d’un demi-siècle, on mesure toute l’importance de leur rôle dans l’inconscient du bourreau. [2] »
 
Sous la plume de Deibler [3], la fiche technique de Manaccia :
« Le nommé Bartoli Jean, dit Manaccia, âgé de quarante-cinq ans, condamné par la cour d’Assises de la Corse le 3 mars 1897, pour s’être introduit en compagnie de deux complices, le 25 avril 1895, dans la cabane du sieur Chiari Pierre-Paul, sise sur le territoire de Prunelli di Fiumorbo, au lieudit Mandriolo ; l’avoir enlevé vers 8 heures et demie du soir pendant qu’il le surprenait dans son sommeil, Bartoli et ses deux complices emmenèrent le malheureux près du moulin de Taviano, au lieudit Martone. Là, après l’avoir attaché par les mains et par les pieds au tronc d’un arbousier, ils lui crevèrent les yeux et lui coupèrent le nez et la langue, ainsi que les parties sexuelles.

Le cadavre de la victime, enseveli près du moulin de Taviano par des personnes inconnues, fut bientôt exhumé.
Bartoli ainsi que ses deux complices, malfaiteurs dangereux de la région de Fiumorbo, avaient formé une sorte d’association et marchaient toujours ensemble. Tous trois avaient voué une haine implacable au nommé Chiari et ils avaient décidé sa mort depuis longtemps. À diverses reprises, Bartoli l’avait menacé de mort et il était particulièrement animé de mauvais desseins à l’encontre du malheureux, qui l’avait fait condamner devant le tribunal de simple police pour de légères condamnations.
Bartoli désolait depuis six ans la région de Fiumorbo. Ses complices furent tués dans une rencontre avec les gendarmes. »
 
Ainsi que le précise l’historien Gérard A. Jaeger [4] :
« C’était la deuxième fois qu’Anatole Deibler se rendait en Corse. Il prendra quatre fois encore la bateau pour l’île de Beauté jusqu’en 1935. La guillotine, qui était généralement acheminée de Paris, voyageait séparément en compagnie d’un aide, vingt-quatre heures avant l’exécuteur et ses autres assistants. […] Ici, comme à chacun de ses déplacements, avant de regagner Paris, le bourreau acheta quelques spécialités locales et visita les principaux monuments de la ville, avec l’intention, probablement, de mettre le plus de distance possible entre sa vie privée et sa triste fonction. Pour accentuer l’illusion qu’il était un homme ordinaire. »
 
Du temps de Manaccia, Deibler n’ajoutait pas encore certaines précisions, horaires et climatiques, qu’il prit la peine de noter, plus tard. Ainsi :
pour Jean-Baptiste Torre, exécuté à Bastia le 12 avril 1934 :
« Vendredi, temps nuageux, 4 h 30. »
Ou pour Henri Spada, exécuté à Bastia le 21 juin 1935 :
« Vendredi, temps clair, chaud, 3h05.»
 

[1] Deibler (Anatole), Carnets d’exécutions (1885 – 1939) – présentés et annotés par Gérard A. Jaeger. Paris, L’Archipel, 2004.
[2] G.A. Jaeger, p. 37.
[3] ibid., p. 79 :
[4] Ibid., note 15, p. 280-281.

 
Jeudi 30 Novembre 2023
Paul Dalmas-Alfonsi


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