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Granu d'avvene, tenir le feu vivant




U patrimoniu ùn hè solu a petra o i paisaghju, sò i gesti ch'anu fattu è rifattu i nostri antichi durante sèculi è sèculi. Ma chì pò esse u sensu di sti gesti, ste pràtiche, sti sapè fà, quandu chì a sucetà hè sfarente in tuttu? Per Jean-Nicolas Antoniotti, l'affari sò chjari : ghjè essenziale di sapè ritruvà un pocu di noi stessi, un pocu di cumunu, è ci si truverà sicuramente qualchì puntellu per l'avvene. Ellu chè no' cunniscimu soprattuttu per cume creatore d'imprese è anzianu Presidente di Femu Quì allarga i so impegni... chì vene ancu à rinfurzà tante dinamiche in anda ingiru à u ritornu di u granu in Corsica.



Photo Jean-Nicolas Antoniotti
Photo Jean-Nicolas Antoniotti
Lorsque j'ai présenté Granu d'Avvene à  mon amie Mimi Allegrini, elle m'a cité cette phrase attribuée à Gustav Mahler : « La tradition n'est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu. »
J'ai immédiatement compris qu'elle disait tout de notre projet.

Car cette histoire commence bien avant le blé. Elle commence dans ma mémoire d'enfant, à cinq ou six ans, lorsque j'assiste à une Tribbiera à Vallica. Il m'en reste des images : les hommes, les animaux, la poussière, les gestes. Et puis cette photographie
de 1924, toujours présente devant moi, où l'on voit mon grand-père travailler la terre familiale à Aghja di a Camininca.
Après la disparition de mes deux frères, il m'est revenu de prendre soin de ces terres que notre famille porte depuis plusieurs siècles. Les voir peu à peu abandonnées m'était devenu difficile. J'avais le sentiment d'être le dernier maillon d'une longue chaîne et, avec lui, une question presque obsédante : après nous, que restera-t-il ?

Alors s'est imposée une évidence : remettre du blé là où mon grand-père en cultivait un siècle auparavant.
Au départ, c'était une démarche intime. Une manière de revenir, de renouer, peut-être même de réparer quelque chose. Mais lorsque, avec Jean-René Castellani, nous avons travaillé cette terre et semé les premiers grains, le projet nous a immédiatement
dépassés.
Une histoire personnelle devenait une aventure collective.

Retrouver les gestes

Il me restait un rêve : refaire une véritable Tribbiera.
Pas une reconstitution folklorique. Je voulais retrouver les gestes, comprendre leur précision, leur intelligence, leur raison d'être. Retrouver ce que nos anciens savaient et que nous étions en train d'oublier.

Et puis nous avons rencontré Saveriu Luciani. Ce fut une rencontre déterminante. Saveriu avait fait la Tribbiera avec son père. Mais surtout, il savait transmettre. Formateur, enseignant, homme de savoir autant que de pratique, il est devenu naturellement notre maître de la Tribbiera.
Le 5 août 2026, je l'ai regardé retrouver chaque geste avec une précision extraordinaire. Et je pensais à cette photographie de mon grand-père. Un siècle les séparait. Pourtant, devant mes yeux, le temps semblait soudain s'abolir. Mon grand-père n'aurait probablement pas fait mieux.

Nous avons tout filmé, enregistré, observé. Parce qu'un geste que l'on ne transmet plus finit par disparaître. Et avec lui disparaît une part de ce que nous sommes.
Saveriu ne nous a pas simplement appris à refaire une Tribbiera. Il nous a rendu un savoir que nous pensions perdu.

La plus belle des moissons

Ce 5 août, près de 490 kilos de blé ont été récoltés. Nous en étions fiers. Mais notre véritable récolte fut ailleurs. Ce fut une extraordinaire moisson d'émotions.
Autour de l'aghja, il y avait des gens du village, des bergers, des agriculteurs, des boulangers paysans, des architectes, des archéologues, des enseignants, des chercheurs, des professeurs et des étudiants de l'école d'igénieurs  PaoliTech.

Étienne était là avec son expérience et ses bœufs. Abel et Jean-René Castellani avaient porté pendant des mois le travail de la terre et toute cette logistique invisible sans laquelle rien n'aurait été possible. Christophe s'est engagé avec une énergie
extraordinaire dans la transformation du grain. Jean-François, Anne-Marie, Louis et tant d'autres ont donné leur temps, leurs compétences et leur enthousiasme.
Et quelque chose de magnifique s'est produit. Il n'y avait plus de spectateurs. Personne n'était venu prendre. Tout le monde était venu donner. Un savoir, des bras, une mémoire, du matériel, une recette, une idée, du temps.
Nous étions partis pour faire pousser du blé. Nous avons fait pousser du collectif.

Le patrimoine comme fondation de l'avenir

Presque immédiatement, notre blé s'est mis à vivre. Il a été nettoyé, trié, moulu. Il est devenu farine, pain, pâtes, gâteaux. Demain, peut-être, il deviendra aussi une bière.
Mais notre ambition va bien au-delà. Nous ne voulons pas simplement sauver un patrimoine vivant. Nous voulons en faire une fondation pour construire l'avenir. Et cet avenir, pour nous, est d'abord celui de la jeunesse sur sa propre terre.

C'est pourquoi l'implication des jeunes est un enjeu majeur de Granu d'Avvene. Les étudiants ingénieurs de Paoli Tech, les scolaires, les enseignants et les chercheurs doivent pouvoir s'emparer de ce projet, expérimenter, comprendre, mesurer, proposer, inventer.
Vallica peut devenir pour eux un terrain d'expérimentation grandeur nature, où les savoirs hérités rencontrent la science, l'ingénierie et l'innovation. Les anciens transmettent leurs gestes aux jeunes. Les jeunes transforment cet héritage en avenir.

Nous sommes convaincus qu'ils peuvent trouver ici quelque chose de solide, de concret et de raisonnable : la démonstration qu'il est possible d'innover à partir de nos propres ressources, de créer de la valeur sans renoncer à notre identité et, surtout, d'imaginer un avenir professionnel et humain sur notre territoire.
Car derrière quelques centaines de kilos de blé se dessinent des enjeux beaucoup plus vastes : produire à nouveau, transformer localement, retrouver des savoir-faire, créer de nouvelles activités et reconstruire progressivement une part de notre autonomie
alimentaire.

Nos 490 kilos ne changeront évidemment pas, à eux seuls, l'économie de la Corse. Mais ils disent quelque chose d'essentiel : une terre abandonnée peut recommencer à produire. Un savoir presque oublié peut devenir une source d'innovation. Et une jeunesse peut trouver dans son patrimoine non pas un regard vers le passé, mais une raison de croire en son avenir ici.
C'est cela, finalement, Granu d'Avvene. Une photographie de mon grand-père prise en 1924 a rencontré notre récolte de 2026.
Entre les deux, le fil aurait pu se rompre. Il ne l'était pas. Il suffisait de le reprendre pour continuer à le tisser, et permettre à une nouvelle génération de s'en saisir.

C'est probablement le plus bel hommage que nous puissions rendre à ceux qui nous ont précédés : ne pas seulement nous souvenir d'eux, mais faire de ce qu'ils nous ont transmis les fondations de ce que nos enfants construiront demain.
Alors la phrase de Mimi prend tout son sens.

Ùn veneremu micca e cennere. Tenimu vivu u focu.
Nous ne vénérons pas les cendres. Nous entretenons le feu.

 

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Mardi 29 Septembre 2026
Jean-Nicolas Antoniotti


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